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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Le détour » (Georges Balandier)

Pour appréhender les formes ambivalentes des pouvoirs contemporains, la force du détour anthropologique politique. Écrit il y a plus de trente ans, un texte d’une surprenante actualité.

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RELECTURE

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C’est dans le cadre de ce même cours, désormais fort lointain, de « Psychanalyse et organisation », déjà cité ici à propos de « Mille plateaux », que fis la rencontre, déterminante pour moi, de l’œuvre de Georges Balandier, un peu par hasard comme beaucoup des plus belles découvertes en littérature ou ailleurs. Bien davantage que ses travaux les plus célèbres, antérieurs (travaux que je devais découvrir avec enthousiasme par la suite), tels « Sociologie actuelle de l’Afrique noire » (9155), « Anthropologie politique » (1967) ou « Sens et puissance » (1971), étapes décisives dans la construction de l’anthropologie politique comme une science à part entière, « Le détour » (sous-titré « Pouvoir et modernité »), publié chez Fayard en 1985, se présentait à la fois comme un essai de démonstration de la pertinence de l’anthropologie politique comme grille de lecture possible du contemporain occidental, et comme vulgarisation de haute qualité de ses principaux concepts historiques, parfois quelque peu touffus au premier abord.

Ce temps n’est pas identifiable ; au regard rapide, il se donne à voir en creux. Il paraît être celui des effacements, des formes en voie de se faire, mais encore instables. Le sens commun affirme que rien n’est plus comme avant, sans savoir où situer ce moment du passé, il manque de repères et découvre surtout des raisons d’incertitude. La crise tient lieu d’explication et de jugement – ce qui est d’ailleurs sa signification première ; elle bouleverse, elle révèle des transformations longtemps masquées, elle menace en détruisant. Elle offre la commodité de désigner ce qui est indésignable si l’on s’en remet aux interprétations reçues, non renouvelées sous la contrainte de l’actuel. Le vécu quotidien fonctionne selon le régime de la surprise, il est désorienté, à tout le moins déconcerté. Et pourtant, la généalogie de la pensée occidentale depuis l’époque des Lumières manifeste à la fois l’affirmation et la négation, l’avancée conquérante et la critique ravageuse. L’initiative est restituée à l’homme, il devient l’artisan du progrès et non plus le sujet du destin ; les sciences, les techniques, la démocratie, le socialisme, l’expansion civilisatrice (celle de la rationalité) et le commerce (dans son acception la plus générale) tracent les nouveaux horizons. Ce cheminement est jalonné de morts effectives ou proclamées, celles de la représentation théologique de l’ordre du monde et de l’ordre des hommes, de Dieu, de l’homme en tant que référent privilégié et demeurant un dans sa diversité, et, pour finir, celle du sens.
Aujourd’hui, les promesses sont moins assurées, bien que les réussites scientifiques et techniques multiplient vite les conquêtes de la matière, du vivant, du social réduit à la communication et à l’information, bien que des messianismes naissent de l’œuvre du techno-imaginaire. Ce qui est aussi ou davantage significatif, c’est une sorte d’abandon morose au charme des ruines, comme naguère lorsque les romantiques attendaient que se lèvent les « orages désirés ». Mais les ruines sont moins monumentales que sociales, sociétales, institutionnelles. Tous les discours, les plus communs et les plus savants, s’inscrivent dans un temps des fins, des achèvements : fin d’une époque, d’une civilisation, d’une idéologie dominante – celle du progrès. Les recensements plus minutieux donnent l’impression fascinante d’un temps devenu nécrologue, inépuisable dans son compte des disparitions. En l’espace de deux décennies, la liste s’allonge et elle reste ouverte, voici proclamées la fin des paysans et celle des villes, la fin de la famille, celle des groupes (effacés par les relations en réseaux) et des classes sociales, la fin du politique, la fin de l’écrit (mort de la galaxie Gutenberg), la fin des codages sociaux transmis en longue durée (dont ceux gouvernant le corps et le sexuel), celle des valeurs et des croyances, celle de l’individu en tant que sujet porteur de liberté. Fin ultime dans la série des fins, voici que s’annonce celle du réel, il est estimé avili par l’image et le bavardage médiatiques, puis aboli par l’effet de nombreuses simulations ; il n’y aurait donc plus aucun sens à le penser en ce qu’il est toujours. C’est donc le creux, l’absence ; la métaphore de la mutation sert à désigner ce moment où les formes s’effacent sans que d’autres aient pu encore les remplacer et imposer leur propre évidence. Temps de la transition accélérée, sinon soudaine et totalement imprévisible, durant lequel tout se montre sous l’aspect du mouvement, de la décomposition et de la recomposition aléatoire, de la disparition et de l’irruption soudaine de l’inédit.

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À partir de cette introduction étonnamment actuelle, prouvant s’il en était besoin que, de cette crise, nous ne sommes guère sortis aujourd’hui, bien au contraire, Georges Balandier nous propose d’effectuer le détour par l’anthropologie politique, au sens large et œcuménique qui peut être le sien, pour explorer le pouvoir contemporain (« Pour voir le pouvoir ») en quatre temps, et pour approcher son effet ou sa diffraction dans la trame temporelle du moment (« Pour saisir la modernité ») en deux temps.

En travaillant la métaphore corporelle (« Le corps à « corps politique » »), il montre d’abord, en parcourant aussi bien le Karl Marx des « Manuscrits de 1844 » que le John of Salisbury du « Policraticus » (1159), l’Ernst Kantorowicz des « Deux corps du roi » (1957) que le Montserrat Palau-Marti du « Roi-Dieu au Bénin » (1964), ou le Michel Foucault de « Surveiller et punir » (1975) que le Jean-Pierre Faye de « Langages totalitaires » (1972), comment le pouvoir peut s’incarner ou se désincarner en fonction d’un contexte et d’une visée symbolique propre. En insérant dans son propos le phénomène social total que constitue la sexualité humaine (« Le sexuel et le social »), il convoque tour à tour Claude Lévi-Strauss (« Les structures élémentaires de la parenté », 1967), Jean-Pierre Vernant (« Mythe et pensée chez les Grecs », 1965), Alfred Adler (« La  mort est le masque du roi », 1982), ou encore Charles Humana (« The Keeper of the Bed, the Story of the Eunuch », 1973), pour établir la permanence surprenante de la dimension sexuelle au sein même de la formation et du maintien du pouvoir. En se déplaçant ensuite (« Le pouvoir ailleurs ») en direction des intermittences, voire du clignotement, de la scénographie du pouvoir, avec un retour sur son propre ouvrage de 1980, « Le pouvoir sur scène », mais aussi avec James Frazer (« Le rameau d’or », 1890), Jean Jamin (« Les lois du silence », 1977) ou encore Robert Buijtenhuijs (« Le mouvement Mau-Mau », 1973), il traque la théâtrocratie toujours à l’œuvre dans des mises en scène d’apparence parfois pourtant bien innocente. Georges  Balandier est bien conscient que son approche concentrique ne pourrait pas être complète ni efficace sans un bout de chemin en compagnie de la mètis des Grecs et de ses avatars historiques : c’est tout le sens de son quatrième chapitre (« La ruse, tentative d’exploration »), en compagnie de Machiavel (« Le Prince », 1532), naturellement, mais aussi de Vilfredo Pareto (« Traité de sociologie générale », 1916), de Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant (« Les ruses de l’intelligence », 1974), de Theodor Adorno et Max Horkheimer (« La dialectique de la raison », 1944) ou de Lucien Sfez (« L’enfer et le paradis, critique de la théologie politique », 1978).

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Après le détour, le retour. Dans les sociétés de la modernité, dans la nôtre, la rationalité semble avoir conquis le territoire du politique. Les techniciens sont aux affaires, les décideurs tentent d’optimaliser les choix, les planificateurs orientent, les données sont mises en banque et les ordinateurs calculent, la politique devient plus explicative afin de montrer les limites du raisonnable ; et pourtant la représentation continue. Le mystère par lequel un pouvoir se constitue et subordonne reste entier ; des opérateurs le forment, des effets l’entretiennent et le maintiennent, des pratiques ritualisées marquent sa place – à part – et le rendent spectaculaire. Comme au temps des sociétés de la tradition. La revendication de rationalité, la technicisation des moyens de pouvoir ne modifient guère ce champ d’action où la raison et la science ont peu à voir et à faire. Parce que la relation politique demeure d’une autre nature, qu’elle s’établit sur d’autres assises : les dispositifs symboliques, les pratiques fortement codées conduites selon les règles du rituel, l’imaginaire et ses projections dramatisées. C’est par ces artifices que s’effectue en partie la maîtrise de la société, alors que celle de la nature se réalise selon des conventions et des procédés différents.

La deuxième partie (« Pour saisir la modernité »), nettement plus courte, s’articule en deux moments, l’un presque cartographique (« La modernité en tous ses états »), avec Adorno et Horkheimer à nouveau, avec Paul Ricœur (« Temps et récit », 1983), avec Louis-Vincent Thomas (« Fantasmes au quotidien », 1984) et sa précieuse excursion du côté de la science-fiction authentique, avec Jean-François Lyotard (« La condition post-moderne », 1981), avec Jean Delumeau (« La peur en Occident », 1978), avec Christopher Lasch (« La culture du narcissisme », 1979) ou avec Paul Virilio (« L’espace critique », 1984), l’autre (« L’imaginaire dans la modernité ») absolument décisive, car finalisant en réalité, comme une véritable conclusion au texte, la démonstration de la valeur heuristique surpuissante du détour anthropologique politique, mais introduisant aussi – d’où peut-être l’importance jamais démentie, au fil des années, de cet ouvrage pour moi – la possibilité d’un détour par la fiction, de valeur également hautement probante. C’est en compagnie de Cornelius Castoriadis (« L’institution imaginaire de la société », 1975), de Roger Caillois (« Approches de l’imaginaire », 1974), de Louis-Vincent Thomas à nouveau et de manière cruciale, de Paul Virilio à nouveau également (« Esthétique de la disparition », 1980) ou de Henri-Pierre Jeudy (« Parodies de l’auto-destruction », 1985) que Georges Balandier mène admirablement cette tâche à bien. « Le détour » mérite plus que jamais, plus de trente ans après sa parution, de rester un livre de chevet pour tout un chacun et toute une chacune.

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À propos de Hugues

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