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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « La vie et demie » (Sony Labou Tansi)

L’inventivité langagière révolutionnaire et déjantée de Sony Labou Tansi, dès 1979.

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la vie et demie

Publié en 1979 au Seuil, le premier roman du Congolais Sony Labou Tansi, qui se révélera également un prolifique dramaturge, est souvent considéré, à raison, comme une étape-clé de la réinvention de la littérature africaine contemporaine, aux côtés du « Soleil des indépendances » d’Ahmadou Kourouma, paru onze ans plus tôt dans une relative indifférence.

Cette chronique féroce, très imagée, fantastique, dans laquelle sang, sexe, magie et folles embardées épiques rivalisent à plaisir, dresse le portrait d’un pays imaginaire, la Katamalanasie, dont les Guides Providentiels successifs, au fil des décennies, assurent la dictature pas du tout éclairée, avec le soutien permanent quoique parfois contrasté de la « grande puissance étrangère qui fournit les Guides ».

Régal polyphonique, démonstration exceptionnelle d’inventivité langagière, réhabilitation d’une langue orale savoureuse, rejet de tous les tabous sans verser dans aucune complaisance, ce roman réussit tous les « tests poétiques de Bakhtine«  pour mettre en scène toute la force d’une littérature redoutable, affranchie des genres et des étiquettes, puisant aussi bien, à loisir, dans le conte traditionnel, dans la récupération de propagande ou dans la pure science-fiction, pour un final authentiquement post-apocalyptique…

On peut sans doute parler de chef d’œuvre, sans trop exagérer, tout en regrettant de devoir se contenter de 190 pages…

« C’était l’année où Chaïdana avait eu quinze ans. Mais le temps. Le temps est par terre. Le ciel, la terre, les choses, tout. Complètement par terre. C’était au temps où la terre était encore ronde, où la mer était la mer – ou la forêt… Non ! la forêt ne compte pas, maintenant que le ciment armé habite les cervelles. La ville… mais laissez la ville tranquille.
– Voici l’homme, dit le lieutenant qui les avait conduits jusqu’à la Chambre Verte du Guide Providentiel.
Il avait salué et allait se retirer. Le Guide Providentiel lui ordonna d’attendre un instant. Le soldat s’immobilisa comme un poteau de viande kaki. La Chambre Verte n’était qu’une sorte de poche de la spacieuse salle des repas. S’approchant des neuf loques humaines que le lieutenant avait poussées devant lui en criant son amer « voici l’homme », le Guide Providentiel eut un sourire très simple avant de venir enfoncer le couteau de table qui lui servait à déchirer un gros morceau de la viande vendue aux Quatre Saisons, le plus grand magasin de la capitale, d’ailleurs réservé au gouvernement. La loque-père sourcillait tandis que le fer disparaissait lentement dans sa gorge. »

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« Les routes allaient dans trois directions, toutes : les femmes, les vins, l’argent. Il fallait être très con pour chercher ailleurs. Ne pas faire comme tout le monde, c’est la preuve qu’on est crétin « … Tu verras : les trucs ne sont pas nombreux pour faire de toi un homme riche, respecté, craint. Car, en fait, dans le système où nous sommes, si on n’est pas craint, on n’est rien. Et dans tout ça, le plus simple, c’est le pognon. Le pognon vient de là-haut. Tu n’as qu’à bien ouvrir les mains. D’abord tu te fabriques des marchés : médicaments, constructions, équipements, missions. Un ministre est formé – tu dois savoir cette règle du jeu – , un ministre est formé de vingt pour cent des dépenses de son ministère. Si tu as de la poigne, tu peux fatiguer le chiffre à trente, voire quarante pour cent. Comme tu es à la Santé, commence par le petit coup de la peinture. Tu choisis une couleur heureuse, tu sors un décret : la peinture blanche pour tous les locaux sanitaires. Tu y verses des millions. Tu mets ta main entre les millions et la peinture pour retenir les vingt pour cent. »

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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