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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Camarade Papa » (Gauz)

Naissance de la Côte d’Ivoire coloniale et paradoxes contemporains, avec humour tendre et acide.

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Sur la rive, une douzaine de fonctionnaires et représentants des factoreries. La quasi-totalité de la population blanche. Chacun est flanqué d’un boy dont la mission du moment est de réparer une injustice physiologique. Contre le soleil, la mélanine pour le noir ; pour le blanc, l’ombrelle tenue par le boy. Sont aussi présents porteurs mandés-dyoulas, tirailleurs sénégalais, groupes d’Aboureys, rebelles akapless. Des pagayeurs apoloniens prolongent odieusement leur nuit, allongés sous les ombres étoilées des rameaux de cocotiers phototropes aux longs cous tirés vers les vagues. Les Kroumens, encore plus flegmatiques que leurs rivaux, sont à peine visibles alentour. L’ethnologie de Grand-Bassam est complète.
Ce matin du 5 septembre 1893, la plage est bondée plus que de coutume. Les corps et les esprits sont tendus par un enjeu nouveau. Depuis quelques mois, cette côte est française, et avec elle tout ce qui vit et gît jusqu’au 10e parallèle, plus de six cents kilomètres au nord. C’est officiel, le Capitaine Ménard envoie aujourd’hui son premier gouverneur à la Côte-d’Ivoire. On sait depuis quelques années que dans ce pays les fouets et les balles peuvent soumettre, mais que seuls les symboles conquièrent. Parmi eux, l’entrée de scène est d’importance. Nous l’avons préparée. Nous ne répéterons pas les erreurs de l’Histoire. Aujourd’hui, la barre sera avec nous.
Sur le flanc bâbord, le premier esquif à se dandiner au rythme des flots est apolonien. Un treuil descend quelques caisses emmaillotées dans un filet. Lorsqu’arrive la pirogue kroumen, apparaît un homme blanc, immaculé du casque aux bottillons. Il est descendu dans la baleinière. Il se tient debout. De la plage, on a l’illusion d’un homme marchant sur les flots. L’index et le majeur dans l’eau, puis portés à ses yeux. Le signe est inusité depuis longtemps mais tout le monde le reconnaît. Les Kroumen élancent la baleinière tout en entonnant un refrain jamais entendu. Le vent porte à la plage les quatre mesures du mystérieux chant. « Ablééééé véno sioooon… » La foule se met à hurler. Les tirailleurs reconnaissent, se dressent et courent. Chassepot à l’épaule, s’aligner sur deux rangs. « Ablééééé véno sioooon, ablééééé véno sioooon… » La dernière mesure de La Marseillaise, paroles et accent kroument, ad libitum.
La baleinière porte bien son nom anglais surfboat. Elle glisse sur la « mère ». Les sept pagaies sont brandies au ciel, l’homme blanc est debout, drapeau tricolore à bout de bras, face altière, menton haut. En quelques manœuvres du barreur, la baleinière s’immobilise face à l’allée de tirailleurs. Clameurs et vivats. Ancien capitaine d’infanterie, ancien explorateur de la boucle du Niger, nommé premier gouverneur de la Côte d’Ivoire, Louis-Gustave Binger débarque à Grand-Bassam. Voilà comment revient la France officielle dans sa colonie.

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En 1880, alors que la France vaincue dix ans plus tôt à Sedan rêve de revanche contre l’Allemagne, le jeune Poitevin Dabilly, après le décès de ses parents, paysans pauvres, s’essaie à l’usine, à la Manufacture d’Armes de Châtellerault, puis saisissant l’occasion du convoyage d’un lot de vieux chassepots à destination de l’Afrique de l’Ouest, s’embarque à La Rochelle en quête d’un autre destin. C’est l »époque où Jules Ferry, notamment, souhaite relancer l’élan colonial, économique, militaire et « civilisateur » de la France, face aux insatiables appétits britanniques. Les deux principaux comptoirs français du golfe de Guinée – quoique minuscules -, Grand-Bassam et Assinie, évacués par l’armée française après 1870, reposent  encore sur quelques commerçants opiniâtres – parmi lesquels se détache Arthur Verdier, « résident de France » local – et une poignée de « tirailleurs sénégalais », sous la pression croissante des Anglais voisins de la Côte-de-l’Or (l’actuel Ghana), fraîchement victorieux de l’empire ashanti. C’est à Grand-Bassam que débarque Dabilly un beau matin, franchissant la barre littorale en pirogue comme d’autres avant lui, et s’insérant avec un naturel confondant parmi les quelques Blancs locaux de ce qui n’est alors pas encore la colonie française de Côte-d’ivoire.

Récit historique d’une colonisation ? Certainement, mais pas du tout uniquement, loin s’en faut. Quatre ans après « Debout-payé », ode fabuleuse, caustique et enjouée aux vigiles africains de Paris, qui faisait bien davantage qu’effleurer certains ressorts complexes de la Françafrique, le deuxième roman de Gauz, « Camarade Papa », publié en août 2018 au Nouvel Attila, réussit un joli tour de force narratif en confiant l’exhumation de ce récit familial paradoxal, imbriqué dans l’Histoire, au tout jeune fils d’un opposant ivoirien marxiste, exilé aux Pays-Bas, enfant qui s’exprime au quotidien dans une étonnante langue prolétaire et communiste, certes mal digérée, mais ô combien sincère.

Les lendemains de grand-soir-Maman, je finis mes nuits en classe populaire. Les maîtresses ne me dérangent pas. J’ai plusieurs leçons d’avance. Elles disent même que j’ai des années. Elles veulent que je parte dans une école spéciale loin du quartier. Sacriprivilège ! On vit dans le quartier rouge. Le plus beau de la ville. Camarade Papa refuse avec catégorie que je change de classe populaire parce qu’un bon révolutionnaire ne doit pas être coupé dans le peuple. C’est comme cela qu’on fabrique la bourgeoisie compradore. J’ai honte d’avoir ces années d’avance. Je ne veux pas être un patron chien, aboyer sur les ouvriers et cumuler comme ça les années d’avance sans les partager avec les masses laborieuses.
Les grands-soirs-Camarade-Papa, tout est instrument de lutte contre le grand capital aveugle et apatride. La maison devient Camp Révolutionnaire Anti Capitaliste : le CRAC ! Le frigidaire est la réserve vive ; les tiroirs de pâtes et de conserves, la réserve de prudence ; le balai, mitrailleuse automatique ; l’aspirateur, char d’assaut série T cuvée Joukov ; la chambrette, QG stratégique et centre de commandement ; les toilettes, camp de repli, ou en cas de bêtise, camp de redressement.

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La place de l’Étoile Rouge à Cotonou (Bénin).

Si le récit historique de Dabilly, autour de l’exploration et de l’assujettissement de facto et de jure (en vertu de règles qui ne valent au fond qu’entre grandes puissances, telles qu’elles ont été sacralisées au congrès de Berlin en 1878, et comme nous le rappelait par exemple l’Éric Vuillard de « Congo » ou de « La bataille d’Occident ») d’un arrière-pays si prometteur – la fièvre de l’or n’est alors jamais bien loin -, dégage souvent le charme légèrement suranné de cette fin du XIXème siècle toute conquérante qui hante aussi certaines pages des excellents « Kampuchéa » ou « Équatoria » de Patrick Deville, Gauz a su nourrir son récit de bien d’autres ingrédients. Utilisant avec une extrême habileté le regard de Dabilly, celui, sans aucun préjugé, d’un ex-prolétaire soudainement propulsé, quoique fort acrobatiquement, du côté des dominants déjà en gestation, il peut ainsi insérer une gouaille potentiellement anachronique et un jeu de clins d’œil informés qui, à l’image du travail souterrain d’un Amadou Hampaté Bâ dans son  « L’étrange destin de Wangrin », ou même d’un Ahmadou Kourouma dans son « Monné, outrages et défis », donnent d’autant plus de puissance et de subtilité à son traitement feutré – et pourtant diablement incisif – des horreurs ambiguës de la colonisation. Et c’est dans cet écho qui se démultiplie à travers le temps, franchissant les générations pour rappeler le lien indissociable entre les différentes formes d’exploitation de l’homme par l’homme, que le récit de l’enfant marxiste contemporain prend tout son sens, et que l’humour acerbe – et néanmoins souvent si tendre – de Gauz prend toute sa dimension, y compris en jouant avec justesse du ridicule potentiel ou avéré des grands récits.

Dans la chaîne des discours de Camarade Papa, après les Philips, il y a les tulipes. Ce sont des fleurs turques qui ont attrapé la coqueluche chez les bourgeois hollandais il y a longtemps. Bien avant la vapeur anglaise, les bourgeois protestants hollandais utilisent la fleur turque pour fabriquer une bourse. La fleur n’est pas très belle, même les moutons refusent de la brouter. Mais à cause de la plus value, ils s’achètent et se vendent la mauvaise herbe. Ils inventent le capitalisme des bourses. Il ne vient pas d’Angleterre, tout le monde s’est trompé. Marx et son ange aussi. À partir de la Hollande, pays après pays, ce capitalisme bourses soufflées contamine le monde. Sans le mois d’octobre rouge, la grande URSS aurait été atteinte. La Chine est sauvée par le camarade Mao et ses mollets qui savent faire des grandes marches et des grands bonds en avant pour fuir les épidémies. Camarade Papa, il appelle la Hollande Patient Zéro. Comme un chercheur, il est venu ici avec Maman pour comprendre Patient Zéro et trouver le vaccin mondial contre le grand mal des bourses. Je suis né à Amsterdam par la faute des tulipes. À la fin de ce discours, il y a aussi des pendules publiques de suppositoires du grand capital et des abolitions en pagaille.

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Royaume de Kong en 1892 – Expédition Binger – Photos Marcel Monnier

Qu’il évoque l’installation d’un nouveau « poste »  ou les complexes rituels des réceptions, les contrastes tranchés des comportements des Blancs ou les amusements intérieurs des interprètes noirs (avec de savoureuses incises documentaires lorsque nécessaire), les complicités de cours de récréation ou la reconquête mentale et révolutionnaire d’Assikasso, qu’il convoque l’amour profond et insensé ou le sacrifice de la reine Pokou (d’une métaphore encore plus redoutable que celles de Véronique Tadjo ou d’Éric Bohème), les trahisons passées ou celles toujours à venir, ou encore les grands écarts historiques si difficiles à relier au quotidien, Gauz nous surprend, nous charme et nous questionne comme ils ne sont pas si nombreux, parmi les écrivains glissés entre France et Afrique, à pouvoir le faire aujourd’hui.

La baleinière apolonienne se compose d’un barreur et de six pagayeurs, la kroumen appelle un pagayeur supplémentaire à tribord. Les Apoloniens défient la vague, ils la prennent de face. Les Kroumens se soumettent à la vague, ils la prennent de côté. La trajectoire apolonienne est droite, perpendiculaire à la plage. La trajectoire kroumen est courbe, arc bombé vers l’ouest. À l’attaque d’une vague, la baleinière apolonienne se cabre, la kroumen se cambre. Les pagayeurs apoloniens méprisent ces Kroumens apathiques. Les pagayeurs kroumen vomissent ces Apoloniens laborieux.

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  1. Pingback: 25 premiers aperçus de la rentrée (septembre 2018) | Charybde 27 : le Blog - 16 octobre 2018

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