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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « La transgression selon David Cronenberg » (Fabien Demangeot)

Richement analytique, une belle percée thématique dans l’œuvre protéiforme de David Cronenberg.

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Dans une interview donnée en 2000, David Cronenberg dit : « Nous sommes des corps. Quand le corps meurt, nous mourons. Ce qui ne veut pas dire que nous n’avons pas de spiritualité, au contraire. Mais celle-ci est également liée au corps et au fait que nous sommes mortels. Mes films parlent de la vie et de la mort. En filmant le corps, j’explore la nature de l’existence humaine, à l’opposé de la plupart des représentations actuelles, où l’homme est désincarné. »
Le corps est, sans conteste, le thème majeur de son cinéma. Refusant de séparer l’esprit de la matière, le cinéaste interroge la condition de l’être humain inlassablement appelé, à cause de l’âge ou de la maladie, à voir ses facultés physiques et psychiques se dégrader. Cette évidence n’est pourtant pas une fatalité. L’évolution, même si elle amène la mort, est aussi paradoxalement porteuse d’espoir. L’humain est en mesure de se réinventer, de changer d’identité et même de corporalité. Ce rapport à la réinvention irrigue l’œuvre cronenbergienne, notamment dans la manière dont le réalisateur fait varier les genres et les formes cinématographiques.

Depuis quelques années déjà, il est particulièrement réjouissant de voir arriver à l’horizon un nouvel épisode des aventures cinématographiques de la formidable nébuleuse des éditions Playlist Society : que ce soit pour surprendre notre curiosité sur un terrain que l’on connaît plutôt mal (voir le « Génération Propaganda » de Benoît Marchisio, par exemple), ou pour nous passionner au moins autant sur un sujet davantage familier (en ce qui me concerne, citons ainsi le « Paul Verhoeven, Total Spectacle » d’Axel Cadieux, le « Géographie zombie » de Manouk Borzakian, le « Terrence Malick et l’Amérique » d’Alexandre Mathis ou encore le « Lily et Lana Wachowski, la grande émancipation » d’Erwan Desbois, parmi plusieurs autres tout aussi captivants). La publication du « La transgression selon David Cronenberg » de Fabien Demangeot, docteur en lettres modernes et en études cinématogrphiques, en janvier 2021 crée ainsi une excitation indéniable, qui se confirme largement à la lecture.

Fort logiquement, pour traiter la thématique proposée en trois grandes parties (« Transgression corporelle », « Transgressions sexuelles » et « Transgressions psychiques », cette dernière étant celle où le décryptage fourni se fait légèrement moins convaincant, me semble-t-il), l’ouvrage fait la part la plus belle aux films du cinéaste les plus riches en métamorphoses, directes ou indirectes, ainsi qu’aux superpositions et interférences de niveaux de réalité – les influences dickiennes et (paradoxalement, dans une moindre mesure) ballardiennes de Cronenberg ont été abondamment traitées ailleurs, et ne peuvent qu’être rappelées ici : « La mouche » de 1986, « Le festin nu » de 1991, « Crash » de 1996, « eXistenZ » de 1999, bien entendu, mais aussi, signe net de l’ampleur de l’investigation conduite par l’auteur, « The Brood » de 1979, « Scanners » de 1980, « Vidéodrome » de 1983, « Faux-semblants » de 1988, « M. Butterfly » de 1993, « Spider » de 2002, « A Dangerous Method » de 2011, « Cosmopolis » de 2012 et même le préhistorique et savoureux « Frissons » de 1975 – que l’on pouvait voir ou revoir ces temps-ci via un grand fournisseur mondialisé de VOD).

Si l’on notera quelques accès, rares, de sur-pédagogie conduisant à de menues répétitions, et si l’on regrettera in petto que le choix de l’angle, central et majeur, de la transgression pour approcher Cronenberg conduise fatalement à n’évoquer que fort peu le « Dead Zone » de 1983, le « A History of Violence » de 2005 ou le « Les promesses de l’ombre » de 2007, on se réjouira très largement et sans ambiguïtés de ce nouveau succès, à propos d’un cinéaste aussi passionnant, de l’approche savamment hybride, entre exégèse abordable et vulgarisation intelligente, retenue par les éditions Playlist Society.

Dans les films de Cronenberg, le corps est autant un motif esthétique que narratif. Il n’y a pas de rupture entre le fond et la forme. Cronenberg ne cesse de mettre en scène l’incapacité de l’humain à se comprendre, tant sur le plan intellectuel que strictement biologique. Tour à tour expérimentale, gore, fantastique et dramatique, l’œuvre de Cronenberg est un corps protéiforme. À l’image des êtres qui la peuplent, elle est ouverte à toutes les métamorphoses.

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Fabien-Demangeot

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