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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Bad Monkeys » (Matt Ruff)

Aux carrefours multiples des genres littéraires, l’interrogatoire des interrogatoires pour mettre à jour une organisation secrète décidément pas comme les autres.

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Bad Monkeys

C’est une salle qu’un auteur dramatique en manque d’inspiration aurait pu imaginer, les yeux rivés sur sa page blanche : des murs blancs. Un plafond blanc. Un sol blanc. Pas complètement dépouillée, mais assez pour que les rares éléments du décor laissent pressentir qu’ils tiendront un rôle crucial dans la pièce qui va se jouer.
Une femme est assise sur l’une des deux chaises alignées contre une table blanche rectangulaire. Ses mains sont menottées devant elle ; elle est vêtue de la combinaison orange des détenus, dont la couleur vive paraît terne dans toute cette blancheur. Un homme politique sourit sur une photographie accrochée au mur, au-dessus de la table. De temps à autre, la femme lève les yeux vers la photo ou vers la porte qui est l’unique issue de la pièce, mais en général elle ne quitte pas ses mains du regard et attend.
La porte s’ouvre. Un homme en blouse blanche entre, apportant de nouveaux accessoires : un dossier et un magnétophone.
– Bonjour, dit-il. Jane Charlotte ?
– Elle-même.
– Je suis le Dr Vale.
Il ferme la porte et s’approche de la table.
– Je suis ici pour vous poser quelques questions, si vous êtes d’accord.
Comme elle hausse les épaules, il demande :
– Savez-vous où vous êtes ?
– Sauf s’ils ont déplacé la salle…
Puis :
– Dans la prison de Las Vegas. L’aile des barjots.
– Et vous savez pourquoi vous êtes ici ?
– Je suis en prison parce que j’ai tué quelqu’un que je n’étais pas censée tuer, répond-elle, impassible. Quant à savoir pourquoi je me trouve dans cette pièce avec vous, j’imagine que ça a un rapport avec ce que j’ai raconté aux policiers qui m’ont arrêtée.
– Oui.

Dix ans après « Un requin sous la lune » et quatre ans après « La proie des âmes », le quatrième roman de Matt Ruff, publié en 2007 et traduit en français en 2008 chez 10/18 par Laurence Viallet, ravira à nouveau les amatrices et les amateurs de textes franchissant gaillardement et comme en se jouant les frontières entre les genres littéraires établis, mêlant en une joyeuse noirceur les tropes du roman policier, du thriller d’espionnage, de la science-fiction, du fantastique et des romans de conspirations occultes ramifiées, traitées avec un intense humour noir et un formidable esprit prince-sans-rire chaque fois que nécessaire à ce récit proprement stupéfiant.

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– Bon… Vous avez dit aux policiers qui vous ont arrêtée que vous travailliez pour une organisation secrète de lutte contre la criminalité, les Bad Monkeys.
– Non, dit-elle.
– Non ?
– Nous ne luttons pas contre la criminalité, mais contre le mal. Il y a une différence. Et les Bad Monkeys, c’est le nom de mon département. L’organisation dans son ensemble ne porte pas de nom, pour ce que j’en sais. C’est simplement « l’organisation ».
– Et qu’est-ce que cela signifie, « Bad Monkeys » ?
– C’est un surnom, dit-elle. On en attribue un à tous les départements. Les appellations officielles sont trop longues et trop complexes pour être employées autrement que sur du papier à en-tête, donc on leur trouve des diminutifs. Par exemple, pour la branche administrative, officiellement il s’agit du « Département pour l’optimisation de l’utilisation des ressources et du personnel », mais tout le monde appelle ça « Coûts-Bénéfices », tout simplement. Et quant au pôle de renseignements, il s’agit du « Département de surveillance omniprésente et intermittente », or, dans la conversation, on parlera juste du Panoptique. Et puis il y a ma division, le « Département des dispositions finales relatives aux individus irrécupérables… »
– Les individus irrécupérables.
Le docteur sourit.
– Les Bad Monkeys.
– Tout à fait.
– Ne faudrait-il pas d’ailleurs les appeler les Bad Apes ?
Comme elle ne répond pas, il entreprend de lui expliquer :
– Les êtres humains sont davantage liés aux grands singes qu’à…
– On croirait entendre Phil, dit-elle.
– Qui ?
– Mon petit frère, Philip. Lui aussi, il aime bien couper les cheveux en quatre.

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C’est peut-être du côté des confessions décisives, imaginatives et interminables du « Contorsionniste » (2002) de Craig Clevenger et du « Usual Suspects » (1995) de Bryan Singer, en passant par, fort logiquement, « La jetée » (1962) de Chris Marker et « L’armée des douze singes » (1995) de Terry Gilliam, que l’on trouvera les échos les plus authentiques de ce roman résolument machiavélique, où les propositions énormes, au-delà du rire bizarre qu’elles déclenchent nécessairement, servent de carburant à une folie d’un degré encore supérieur, aux faux-semblants largement dignes du meilleur David Cronenberg. Matt Ruff ne se refuse rien, dispose d’une secrète boîte à outils diabolique, et nous en fait partager à cent à l’heure les beautés ambiguës et les saveurs astringentes.

Le policier vous a-t-il arrêtés ?
Il nous a emmenés au commissariat, mais il ne nous a pas coffrés. Il nous a sorti le grand jeu : nous a montré la cellule, nous a présenté de pauvres types qu’il avait bouclés, nous a raconté des histoires horribles sur de vraies prisons, où c’était bien pire. Lorsque j’ai enfin compris qu’il n’allait rien nous faire, je n’étais plus impressionnée, mais j’ai fait comme si, parce que je me suis dit qu’il valait peut-être mieux que ce type m’ait à la bonne lorsque ma mère se pointerait. Je lui ai donc donné du « Monsieur » sans compter, et j’ai préféré passer pour une racaille plutôt qu’une petite garce.
Ma mère a fini par arriver, et elle s’est ruée sur moi, sans crier gare. À ce stade, je m’étais débrouillée pour me mettre plus ou moins l’agent Friendly dans la poche, mais il trouvait quand même toujours qu’il fallait que cette affaire me serve de leçon, et si ma mère s’était contentée de me flanquer quelques torgnoles, il aurait laissé couler. Mais c’était une vraie furie, elle déblatérait en hurlant ses histoires de mauvaise graine et elle s’est mise à, comment dire, m’étrangler, et alors j’ai perdu mon calme et je me suis rebiffée, et ça a donné une espèce de scène incroyable, avec les flics qui accouraient de partout pour nous séparer. Quand ils y sont parvenus, ils ont appelé une assistante sociale, et on a fait une séance de trois heures, durant laquelle ma mère leur a clairement fait comprendre que si je rentrais à la maison avec elle, elle ne se contenterait pas de m’envoyer au lit sans dîner, mais me noierait dans la baignoire. Il leur a donc fallu trouver un plan B.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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