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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Terrence Malick et l’Amérique » (Alexandre Mathis)

Une profonde mise en perspective des grands motifs malickiens, à partir de ses 6 premiers longs métrages, qui demeure d’une étonnante et magnifique justesse 4 films plus tard.

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Imaginer le cadre de vie de Terrence Malick relève de l’exploit. Réalisateur le plus secret depuis Stanley Kubrick, le Texan n’a cessé de fuir les projecteurs durant ses quarante ans de carrière. Dès lors, difficile d’espérer aller puiser dans sa vie médiatique pour le comprendre. Sa plus belle évocation intime reste ses films. Parce qu’il dédie À la Merveille à sa femme, qu’il laisse y entrevoir un aspect de sa vie passée à Paris, parce qu’il se livre sur son enfance dans The Tree of Life, qu’il utilise ses souvenirs de saisonnier dans les champs pour réaliser Les Moissons du ciel, mais surtout parce qu’il raconte sa terre, son pays et les croyances qui le traversent.
Travailler sur l’Amérique, c’est forcément revenir au culte de la terre promise, d’un monde nouveau aux mille espoirs : cette terre où les colons européens ont débarqué, chassé les Amérindiens, conquis les Appalaches et fondé leur morale sur les bases du protestantisme et de la propriété privée. À partir de ce rapport au territoire, à la glaise, au sol que foule l’homme, Malick élabore un jeu sur les espaces (géographiques, visuels, sonores) à la fois unique et très référencé. Le sacré, dans sa définition la plus large, fait lui aussi partie intégrante à la fois de la mentalité américaine et du cinéma de Malick.
La critique a parfois eu du mal à appréhender ce personnage. Elle lui a toujours accordé une sorte de respect froid et la reconnaissance de son talent, sans pour autant le porter aux nues. Un temps perçu comme une figure du Nouvel Hollywood, il est devenu une sorte d’icône en disparaissant de la circulation. Mais si des magazines comme Positif ont toujours suivi de près sa carrière, le cas Malick a l’air d’embarrasser tant il ne rentre pas dans les cases. Avec sa Palme d’or en 2011 pour The Tree of Life, le succès semblait à nouveau au rendez-vous, avant l’étrange retour de bâton qu’a suscité son film suivant, À la Merveille. Son cinéma est complexe, à la fois immédiatement reconnaissable et difficile à résumer. Il y a une « forme Malick », un type de cadre, un ton, un lyrisme qui lui est propre. Mais, comme chez ses compatriotes Mark Twain ou Georges Stevens, Terrence Malick plonge ses histoires au cœur de thématiques américaines classiques. Chacune de ses six réalisations en atteste.

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Publiée en 2015 chez Playlist Society, la première monographie concoctée par Alexandre Mathis, trois ans avant « Un monde parfait selon Ghibli », constitue sans doute, a posteriori, l’un des plus périlleux exercices auxquels l’éditeur, perpétuel miracle d’équilibre entre la glose savante et la vulgarisation intelligente, en matière de cinéma contemporain et de pop culture liée, ait accepté de se livrer.  En effet, là où, pour ne citer que ces quelques exemples, Tony Scott livrait à l’analyse de Marc Moquin une filmographie définitive, assortie à celle, pléthorique et n’évoluant plus que lentement, de son frère Ridley, où même les sœurs Wachowski – ou J.J. Abrams – offraient à Erwan Desbois un matériau certes à décoder, mais éminemment lisible et sans ruptures par trop déroutantes, et où Paul Verhoeven proposait seize films et un rythme de production nouvelle désormais fort tranquille à la sagacité d’Axel Cadieux et de ses compères, le cinéaste taiseux – certains diraient secret – de l’Illinois offrait certes seulement six films à disséquer à Alexandre Mathis (mais Timothée Gérardin avait à peine davantage de grain à moudre concernant Christopher Nolan), mais surtout la redoutable surprise d’une brutale accélération de sa production (avec cinq nouveaux longs métrages entre 2015 et 2020) postérieurement à la publication de « Terrence Malick et l’Amérique ». Ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que d’avoir su déjouer les incertitudes de l’art divinatoire en dégageant avec un réel brio les lignes de force précoces d’une œuvre radicalement à part pour offrir une lecture qui reste tout à fait pertinente dans un tel contexte de potentiel foisonnement artistique.

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De manière transversale, deux éléments récurrents portent ces questionnements sur l’enracinement et le déracinement. Le premier est le mariage. De Pocahontas et Rolfe à Marina et Neil en passant par Abby et le fermier, ces unions forgent un enracinement. En s’engageant, les amants attestent devant une communauté leur envie de s’épanouir en son sein. Or, tous ces mariages sont forcés. Neil hésite à s’engager et quand il accepte enfin, quelque chose s’est déjà brisé dans son couple. Le mariage d’Abby est, quant à lui, un pur mensonge. Seul celui de Pocahontas, au départ accepté par pur besoin social, s’épanouit en un amour véritable, certes moins idéal que ses émois avec Smith. Ce qui forme le ciment du couple aux yeux de la loi et de la religion ne s’accorde pas avec une véritable plénitude amoureuse pour les personnages de Malick. À un moment ou à un autre, l’un d’eux finit par prendre le large.
Et c’est un second élément – encore plus récurrent – qui atteste du déracinement des personnages: le départ qui clôt l’histoire. À la Merveille s’achève donc sur une séparation, avec le départ définitif de Marina. C’est aussi le cas du Nouveau Monde, où Rolfe retourne sur les terres américaines avec son fils alors que sa femme est morte. Toujours sur mer, les soldats de La Ligne rouge quittent le front et rentrent au bercail. Dans Les Moissons du ciel, la petite Linda s’échappe d’un orphelinat avec une amie et part on ne sait où le long d’un chemin de fer. La fuite criminelle du couple de La Balade sauvage prend fin à bord d’un avion, alors que les amoureux sont cernés par des policiers. Holly, en voix off, nous apprend que Kit sera condamné à mort et qu’elle s’en tirera, de son côté, avec quelques mois de prison. En ce sens, ils ont été physiquement déracinés du sol, eux qui étaient restés jusque-là dans un rapport horizontal à l’espace. Dans The Tree of Life enfin, les ultimes souvenirs de Jack sont ceux où il déménage et quitte son quartier.
À eux seuls, ces deux éléments résument l’attachement de Malick à un espace chéri par les personnages. L’épanouissement se fait chez soi, proche des siens. Quitter sa terre, se faire renier par ses pairs, c’est déjà un peu mourir, ou du moins ne plus pouvoir grandir et s’élever. Souvent, Malick accompagne ces adieux déchirants d’une musique funèbre, comme pour pleurer l’échec d’une mixité sociale rêvée. Si l’Amérique est une terre de promesses dans ses six films, c’est précisément parce qu’elle comporte la promesse d’une plénitude, d’un enracinement et d’un épanouissement. Ce n’est pas toujours le même continent qui est douloureux à quitter selon les personnages, mais Malick démontre que chacun trouve une terre promise au pied de l’arbre qui l’a vu grandir.

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Alexandre Mathis se livre à une superbe revue orientée des motifs malickiens, notant aussi bien tout ce qui se rapporte au mythe du territoire américain – et l’on songera alors certainement, avec émotion, à propos de Smith et de Pocahontas, mais pas uniquement, à l’admirable « Argall » (2001) de William T. Vollmann, hélas toujours non traduit en français -, mêlant terre promise, violence de la conquête et inscription au sein d’une nature certes sauvage mais néanmoins bien précise, que tout ce qui renvoie à la sculpture des espaces, du bactérien au cosmique – on entendra ici l’écho du remarquable et rusé « Hic » (2020) d’Amélie Lucas-Gary -, créant sidération et immersion tour à tour, pour parvenir à culminer dans de multiples exaltations soigneusement ambiguës de la puissance du sacré. Même le déchaînement militaire de « La ligne rouge », avec ses circonvolutions beaucoup plus subtiles et au fond nettement plus éprouvantes que la superbe machine contemporaine de « Il faut sauver le soldat Ryan », semble jouer un rôle réellement singulier dans la construction de cette cathédrale si universelle et si personnelle qu’était l’oeuvre à date, avant 2015, de Terrence Malick.

Depuis la publication de cet ouvrage, Terrence Malick a proposé cinq autres longs métrages. Il est saisissant de constater que ni « Knight of Cups » (2015) ni « Voyage of Time – Au fil de la vie » (2016), ni « Song to Song » (2017) ni « Une vie cachée » (2019), en attendant « The Last Planet » prévu cette année, n’ont pu infirmer le maillage thématique effectué par Alexandre Mathis : ce phénomène ne provenant pas, bien entendu, d’une érosion graduelle de la créativité du réalisateur, comme cela pourrait être le cas pour d’autres cinéastes moins audacieux, ou devenus lentement plus répétitifs, c’est bien qu’il s’agit d’une qualité profonde des lignes de force dégagées, du soubassement tellurique et philosophique mis à jour dans une œuvre qui n’en finit pourtant pas de muter, à la surprise et à la joie des fidèles spectatrices et spectateurs, et certainement de celles et ceux qui consentiraient le petit effort de se laisser conquérir par cette matière réputée, le plus souvent bien à tort, comme ardue. Et de se laisser convaincre aussi par la superbe chronique de Stéphane Monnot dans Benzine Mag, ici.

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Rien n’est jamais refermé sur lui-même chez Terrence Malick. Sans extrapoler outre mesure, on se rend compte que cela tient à toute une culture dont il a hérité. Profondément américain, il façonne les mythes et les remet au goût du jour : la conquête du territoire, le questionnement de la violence, les valeurs religieuses, les traumatismes des tueries des Amérindiens et de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi toute une culture artistique, des luministes aux grands cinéastes classiques. La fin du monde se télescope avec l’image religieuse des Enfers, l’amour éphémère avec le jardin d’Éden.
Mais comme l’Amérique, qui puise ses racines dans la vieille Europe, le cinéma de Malick ne cesse de faire l’aller-retour entre ces deux continents : les philosophies allemandes et anglaises, le territoire français, ses souvenirs parisiens, la grande musique symphonique, de Wagner à Górecki. Et puis, devant le statut à part que lui confèrent les Américains (pas vraiment une figure du Nouvel Hollywood, cinéaste très marqué par le classicisme, manque de succès populaire), des critiques le disent européen, donnant à ce terme un sens cérébral.
Seulement, c’est toute une branche du cinéma états-unien qui utilise Malick comme figure de proue. Benh Zetlin (Les Bêtes du sud sauvage), David Gordon Green (L’Autre Rive, George Washington), John Hillcoat (La Route, Des hommes sans loi), Andrew Dominik (L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford) ou Jeff Nichols (Take Shelter, Mud) revendiquent plus ou moins directement cette filiation. Dans les bonus de The Tree of Life, David Fincher et Chistopher Nolan attestent également de leur admiration pour le réalisateur. Entre le pan hollywoodien et le cinéma new-yorkais, une troisième voie s’est fondée, au Texas, sous l’impulsion de Richard Linklater et du festival South By Southwest basé à Austin. Là-bas s’y développe le cinéma indépendant américain le plus vivace, le plus créatif. Là encore, tel un mystérieux parrain, Malick est dans toutes les têtes, mais il n’apparaît pas de manière officielle. Reste qu’il déambule souvent là-bas, qu’il tourne même avec Rooney Mara et Val Kilmer. La voilà sa réussite, être au centre des attentions tout en restant à l’écart. Quitte à rester caché à Cannes et à ne récupérer sa Palme d’or que le lendemain. Il est un moine réalisateur : grand penseur à la parole de sage, mais en dehors du siècle, au risque d’alimenter les fantasmes.

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