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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Steven Soderbergh, anatomie des fluides » (Pauline Guedj)

Une lumineuse analyse des fils conducteurs de l’une des œuvres les plus protéiformes en apparence au sein du cinéma contemporain.

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Cannes, mai 1989. Le festival ouvre ses portes dans quelques jours. L’heure est à l’excitation et au soulagement. Deux événements ont failli perturber la tenue de cette quarante-deuxième édition. Plusieurs mois auparavant, le réalisateur américain Francis Ford Coppola, pressenti pour être le président du jury dès juin 1988, a déclaré forfait. En urgence, il a fallu lui trouver un remplaçant. L’Allemand Wim Wenders, Palme d’or 1984 pour Paris, Texas, a accepté de prendre sa place. Ensuite, la sélection elle-même a été l’objet d’un changement de dernière minute. L’édition de 1989 devait être marquée par la venue de l’acteur et réalisateur Denis Hopper, vingt ans après le Prix du Jury de la première œuvre, qui lui a été décerné en 1969 pour Easy Rider. Hopper s’apprêtait à présenter Une trop belle cible, polar aux accents romantiques dont il partageait l’affiche avec Jodie Foster. Mais la production a pris du retard. Les deux acteurs ne se sont pas bien entendus, Dennis Hopper n’a pas eu le dernier mot sur le montage. Au bout du compte, le film a été retiré de la compétition cannoise. Là encore, il a fallu trouver une solution. Un film au titre provocateur, initialement inclus dans la programmation Un certain regard, intègre finalement la sélection officielle : Sexe, mensonges et vidéo.

Dès ses premières lignes, le travail de Pauline Guedj sur Steven Soderbergh, publié en novembre 2021 chez Playlist Society, intègre savoureusement les miracles de chance et d’équilibrisme, associés à un incessant travail souvent effectué comme en se jouant, qui vont caractériser le parcours de ce cinéaste résolument atypique, capable, davantage encore que les Paul Verhoeven ou Terrence Mailck si brillamment analysés déjà chez le même éditeur (ici et ici), de naviguer en toute improbabilité entre les productions de blockbusters et les films expérimentaux. Utilisant avec un grand brio et une belle intelligence tactique les fort nombreux entretiens distillés au fil du temps par un réalisateur passionné de théorie, de pratique, de technique et d’histoire du cinéma, l’autrice, anthropologue de formation et vivant actuellement aux États-Unis, nous offre sa précieuse et efficace construction d’un fil conducteur paradoxal, parfaitement saisi par l’expression-titre de son ouvrage, « Anatomie des fluides », au sein d’une œuvre monstrueusement protéiforme, où se côtoient sans jamais se déjuger l’un l’autre des films tels que « Sexe, mensonges et vidéo », « Gray’s Anatomy », « Erin Brockovich », « Traffic », « Ocean’s Eleven », « Solaris », « Bubble », « The Good German », « Che », « The Girlfriend Experience », « The Informant! » , « Contagion », « Logan Lucky » ou encore « The Laundromat », pour n’en citer que quelques-uns.

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« Je ne me considère pas comme un visionnaire, explique Steven Soderbergh. Il y a les Fellini, les Altman, ou même les Gus Van Sant, qui bousculent le langage cinématographique, qui le façonnent pour qu’il soit conforme à leur vision ; vous regardez leurs films et vous ne pouvez pas imaginer qu’ils aient été réalisés par quelqu’un d’autre. Je ne suis pas ce type de cinéaste. Je suis un caméléon. » Un artiste versatile, pragmatique, dont la carrière n’est pas dictée par une direction esthétique prédéfinie, mais plutôt par une méthodologie du cinéma qui fait de chaque film une expérience unique, déterminée à la fois par la teneur de l’histoire et par l’aventure du tournage.
« Ce qui m’intéresse, c’est le processus », ajoute-t-il. « To be process oriented », dit-on en anglais. Le geste cinématographique se situe dans la fabrique du film, dans son tournage, son montage et sa production. C’est cette fabrique qu’il veut retranscrire. L’adage « chaque film est un documentaire sur son tournage » s’applique parfaitement au cinéma de Steven Soderbergh. Il s’agit d’arriver sur le plateau avec quelques idées, mais sans story-board, et de se laisser guider par le plaisir de faire du cinéma et par l’expérience collective de construction et d’élaboration de l’œuvre.

Fidèle à la ligne éditoriale de Playlist Society, qui sait depuis ses débuts allier une réelle érudition, une volonté sans faille de vulgarisation intelligente et une recherche incessante de signification et de cohérence (même éventuellement acrobatique) pour nous faire mieux rencontrer des réalisatrices ou réalisateurs tels que J.J. Abrams, Christopher Nolan, Tony et Ridley Scott, Lily et Lana Wachowski ou David Cronenberg, par exemple, ou nous emmener derrière les décors thématiques d’une « Géographie zombie » ou d’un « Apocalypse Show », Pauline Guedj est parvenue ici à rendre intelligible et passionnant le parcours pourtant complexe et, justement, réputé difficile à lire, en apparence, d’un cinéaste surdoué, mouvant et méthodique, adepte de la confiance et du collectif, incroyablement fidèle à ses actrices, acteurs et grands techniciens, inventif et surdocumenté, fin connaisseur des classiques et volontiers iconoclaste, malicieux sur le plateau comme sur la pellicule, perpétuellement ouvert aux expérimentations, tant formelles que technologiques, et qui se laisse par-dessus le marché rarement aller à manquer d’humilité. Et ce faisant, elle a su dégager pour nous les angles par lesquels ce « caméléon » auto-proclamé propose néanmoins une vision fort cohérente du contemporain, de ses corps, de ses technologies et des ses politiques. Une nouvelle belle réussite d’écriture et d’édition, et une lecture plus que recommandée pour toutes les passionnées et passionnés de cinéma, de narration et de construction des objets artistiques.

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À propos de Hugues

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