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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Lilly et Lana Wachowski, la grande émancipation » (Erwan Desbois)

Une excellente synthèse provisoire du travail libérateur sur des univers en expansion effectué par les sœurs Wachovski.

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Erwan Desbois nous avait déjà enchantés en 2017 avec son « J.J. Abrams ou l’éternel recommencement » qui dégageait avec brio les lignes directrices d’un travail de scénariste et de réalisateur pourtant réputé difficile à saisir dans son éclectisme apparent. Toujours chez Playlist Society, il nous offre en 2019 cet essai d’une centaine de pages, brillante incursion dans la logique libératrice à facettes multiples du travail des sœurs Wachovski. Associant un soin méticuleux et une véritable imagination de lecteur-spectateur, il décrypte pour nous avec un grand talent ce qui relie les univers en apparence hétéroclites et néanmoins foisonnants en diable des films Bound (1996), Matrix en trilogie (1999-2003), Speed Racer (2008), Cloud Atlas (2012) et Jupiter : Le Destin de l’univers (2015), ainsi que de la série Sense8 (2015-2018), et la manière dont plusieurs réseaux de significations s’y déploient.

Lana et Lilly Wachowski ont créé à ce jour six univers de fiction : la trilogie Matrix, la série Sense8 et les films Bound, Speed Racer, Cloud Atlas et Jupiter : le destin de l’univers. Certains se déroulent dans l’enceinte d’un immeuble (Bound), d’autres s’étirent à l’infini dans l’espace (Jupiter : le destin de l’univers) ou dans le temps (Cloud Atlas). Ces mondes ont en commun de ne pas être réductibles à une définition unique et figée. Les Wachowski élaborent en effet des univers à dimensions multiples, dans lesquels la vie se développe sur plusieurs plans distincts: Bound et les appartements des héroïnes Violet et Corky, mitoyens mais hébergeant chacun un mode de vie bien distinct (bourgeois pour Violet, bohème pour Corky); la trilogie Matrix où le monde réel et la simulation cohabitent ; Speed Racer et ses circuits automobiles où il est possible de faire la course contre le ghost du pilote détenant le record ; Cloud Atlas aux récits disséminés sur six époques et six points du globe ; Jupiter : le destin de l’univers et ses sauts de planète en planète ; Sense8 dont les héro·ïne·s (dénommé·e·s les « sensitifs ») parviennent à communiquer et interagir entre eux sur un autre plan que celui de la réalité physique (alors qu’ils vivent dans des pays voire des continents différents, les sensitifs peuvent se connecter aux pensées des uns et des autres, et même influer sur leurs corps et leurs environnements).
Dans chacune de ces situations, le regard des Wachowski se focalise sur la porosité entre les différents mondes, et la possibilité de traverser des uns aux autres via l’ouverture de voies praticables. Ce désir d’aller et venir au-delà de l’horizon de notre perception se manifeste dès Bound, avec la caméra qui passe librement de l’appartement de Corky à celui de Violet sans être entravée dans son mouvement par le mur qui les sépare. Dans Matrix, les réalisatrices font référence à deux modèles en matière de traversée vers des univers parallèles : le roman Les Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll (Neo, le héros du film, est invité à « suivre le lapin blanc » comme le fait Alice jusqu’à atteindre le terrier qui la fera passer au pays des merveilles) ; et le film Le Magicien d’Oz de Victor Fleming (1939). L’un des rebelles qui s’apprêtent à exfiltrer Neo de la Matrice lui lance : « Attache ta ceinture Dorothy, c’est le moment de dire “salut” au Kansas. » Dans Le Magicien d’Oz, le Kansas est le siège de la réalité objective de la vie de l’héroïne Dorothy, et Oz un monde fantastique peuplé par des êtres étranges et régi par des lois déroutantes. Le voyage d’Alice suit une progression similaire, depuis le monde « réel » vers la fantasmagorie du pays des merveilles. Dans Matrix, à l’inverse de ces deux références, Neo quitte la Matrice, le monde virtuel du film, pour rejoindre le « monde réel ». Rapprocher ce voyage de ceux de Dorothy et Alice implique que la Matrice constitue un univers normé et que notre réalité est devenue une chimère.
Chez les Wachowski, si les frontières entre les univers sont poreuses, il ne s’agit pas d’opposer la normalité de notre monde à l’anormalité des autres mondes.

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On sera sans doute à raison fasciné par la manière dont Erwan Desbois, mobilisant une lecture au plus près de chacune des œuvres, reconstitue en de nombreuses occasions la manière dont les sœurs Wachowski procèdent à l’insertion de leurs récits à l’intérieur des récits, réagençant le matériau d’ensemble et certains détails au service d’une cohérence supérieure, et d’une narration globale qui se réalise ainsi sous nos yeux, film après film, même lorsque le scénario, ce qui est rare pour elles, leur est apporté de l’extérieur, et par un auteur aussi talentueux que le David Mitchell de « Cloud Atlas ».

Ce qu’elles sont et ce qu’elles créent sont pour Lana et Lilly Wachowski les deux faces d’une même pièce. Le seul entretien substantiel qu’elles ont accordé depuis Matrix, au magazine The New Yorker en 2012, met en lumière le fil conducteur qui relie depuis toujours leurs vies et leurs œuvres. Ce fil d’Ariane est le coming out, redéfini par les Wachowski dans un sens à vocation universelle : « L’expression « sortir du placard » était censée prendre une signification plus large que celle rattachée aux homosexuels. […] Nous pensons que les personnes gays et queer ne sont pas les seules à vivre dans des placards. Tout le monde est dans cette situation. Nous avons tous tendance à nous enfermer dans ces boîtes, ces pièges. » L’existence même de ces cases a toujours posé problème aux Wachowski, qui prônent le mélange plutôt que l’orthodoxie. « Nous étions souvent frustrées par la séparation entre masculin et féminin dans les jeux et les fictions », poursuit Lana dans l’article du New Yorker. « Nous osions rêver, avec une innocence naïve et insensée, d’un monde utopique où tous les genres pourraient se mélanger. » La philosophe Judith Butler soutient une revendication similaire dans Trouble dans le genre, son essai fondateur sur la construction du genre et la pensée queer : « À quoi bon, pourrait-on se demander, “ouvrir le champ des possibles” ? Le sens de cette question paraît tellement évident aux personnes qui ont fait l’expérience de vivre comme des êtres socialement “impossibles”, illisibles, irréalisables, irréels et illégitimes, qu’elles ne se la posent même pas. » Avec la conviction inébranlable qu’il est en notre pouvoir d’améliorer le monde en ce sens, par l’affirmation de ce qui nous rapproche (l’empathie et l’amour) et le dépassement de ce qui nous sépare (les frontières et les simulacres), Lana et Lilly Wachowski ont créé elles-mêmes à l’écran un monde transgenre qui ouvre à tou·te·s ce champ des possibles.

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D’œuvre en œuvre, on sera saisi par la matérialisation, rendue bien visible par Erwan Desbois, d’un vaste dessein ne souffrant guère de compromis, dessein dans lequel certains choix a priori évidents pour la machine hollywoodienne sont repoussés, puis battus en brèche, au profit de ressorts et de mécanismes moins évidents, mais à la fois plus riches en interprétations et plus fidèles à une visée émancipatrice multiple, où les métaphores doivent pouvoir cascader et s’enchâsser plus librement. Et c’est par cette compréhension intime, à présent partagée, de la spéculation socio-politique qui travaille au corps les films et la série, année après année, que l’auteur libère pour nous un impact nouveau, plus riche et plus complet, pour l’une des trajectoires cinématographiques les plus atypiques de l’époque contemporaine.

Les créations les plus récentes des deux sœurs, Sense8 et Cloud Atlas, sont intensément habitées par l’aspiration à une communion fusionnelle entre les êtres. La série et le film ne cessent de résonner entre eux, par-delà leurs différences de support, d’intrigue et de contexte, comme des âmes sœurs. La relation entre les deux œuvres est une illustration de la réplique de Cloud Atlas « du berceau au tombeau, nous sommes liés aux autres » : elles ont la même origine et le même aboutissement.
Ce que Sense8 affirme au moyen des règles de science-fiction qui régissent son univers, Cloud Atlas l’exprime par une représentation visuelle du thème qui se trouve au cœur de son récit, la transmission à travers les âges du désir d’émancipation et de réinvention.

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À propos de Hugues

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