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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Du bétail » (Frédéric Arnoux)

Le capital a une odeur : celle du bétail affolé aiguillonné par d’avisés bouviers sans scrupules. Après « Merdeille », une nouvelle démonstration hilarante et grinçante de Frédéric Arnoux.

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Arnoux

Tout autour, des grouillants par milliers à se faufiler dans la boue dans un enchevêtrement de corps gluants. Groggy, douloureux, le cerveau de Bronzo mélange malaxe réordonne en nappes d’images floues, fluctuantes, ne parvient pas à distinguer ce qui est réel, ce qui ne l’est pas. Tout autour de lui, il le sent le devine, un fatras de substances grasses et glissantes touille la boue. Le moindre déplacement des grouillants résonne dans sa tête en autant d’infimes cliquetis métalliques. Sensation de ne pas pouvoir bouger, impression d’être dans une boîte, noir total. Au toucher, ses doigts identifient du plastique. Depuis combien de temps il est là ? Cinq minutes ? Cinq heures ? Essayer de se souvenir lui défonce le crâne. La lumière crue des néons du garage / un sol peint en vert / des taches de voitures grises / noires / une Clio rouge / il discutait avec la voisine, oui… peut-être / le coup sur la tête. Et plus rien. Enterrer vivant et filmer l’agonie pour le montrer à ceux qui seraient tentés de désobéir, trahir ou la jouer solo, c’est signé. Dans un flash de lucidité, il comprend que son tour est arrivé. Se demande pourquoi. Derrière la paroi, le cliquetis métallique se précise, s’amplifie, une vague qui charrie la terreur. Dans son cerveau cherchant à se réactiver, en lutte pour rétablir toutes les connexions, le cliquetis se transforme en un bourdonnement incessant. Bronzo imagine des grouillants par centaines de milliers s’agitant à la recherche du moindre interstice pour s’engouffrer bouches grandes ouvertes dans ses orifices et le ravager lentement de l’intérieur, le bouffer sans fin dans une orgie de bidoche fraîche, et se reproduire à qui mieux mieux dans chacun de ses viscères, pis vomir par trop de nourriture, pis lui chier partout en dedans tellement ils seront terrorisés par les hurlements qu’il crachera du plus profond de sa bouillie. Pour ripailler au calme comme ils en ont l’habitude, ils pourraient commencer par lui ronger la glotte, la langue, les poumons ou le cerveau mais la nature n’a pas prévu que les humains enterrent vivants leurs congénères. Même s’ils la dépouillent depuis des millions d’années, les grouillants n’ont rien appris sur l’anatomie humaine. Cerveau, côlon, tympan, c’est un même tartare. S’ils commençaient par mâchouiller les neurones du cortex, ils pourraient se délecter de ses souvenirs, des exploits même pas classés secret défense puisque ses missions étaient commanditées par un invisible qui agit lui-même pour des hommes de l’ombre au service de démocraties, dictatures, multinationales, fonds d’investissement… pour tous ceux qui ne peuvent pas prendre le risque que leur nom ou ceux qu’ils représentent soient reliés à des opérations illégales. Dans les méandres des tissus cérébraux, les grouillants se retrouveraient face à l’image de Kadhafi, visage tuméfié par la horde vengeresse qui lui fait payer à mains nues ces décennies d’oppression, d’exaction… puis soudain, les yeux exorbités quand, en un quart de seconde, le Guide de la révolution comprend sa fin tragique, inéluctable. Le canon du revolver s’approche de son front, le doigt de Bronzo sur la gâchette, à cet instant plus que jamais le Guide de plus rien du tout voudrait fister Sarkozy ou empaler Cameron sur Big Ben ou embrasser une dernière fois ceux qu’il aime. Trop tard. La déflagration emporte avec elle amour, haine, colère de l’homme vaincu… les projette un peu plus loin, éclaboussant le capot du 4×4 et le pare-brise des restes de cervelle imprégnée des secrets qui attendaient leur heure pour faire trembler quelques présidents occidentaux un peu moins vertueux qu’ils ne le prétendent.

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Thurman

Comme nous l’avaient notamment rappelé en beauté et en puissance le Quentin Tarantino de « Kill Bill » et le DOA de « Pukhtu » (« Primo » et « Secundo »), lorsque l’on souhaite se débarrasser d’une machine à tuer intelligente anciennement à son service, que l’on soit chef d’un bureau occulte des assassinats, responsable d’officine géostratégique intervenant à la charnière du secret défense et du secret des affaires, ou véritable grand manitou faisant la pluie et le beau temps sur la politique politicienne, le crime organisé et l’opinion publique manipulable par la communication, il est essentiel de ne pas rater son coup. Démarrant sous quelques bons mètres de cette terre meuble qui fait les grands cimetières sous la lune et les îles au trésor, puis dans les préparatifs du grand lancement du moment, celui d’une cocaïne teinte en rose destinée à faire fureur dans toutes les narines – et plus encore dans les bénéfices de ses architectes et commanditaires -, lancement inséré au cœur d’une nouvelle fête se voulant la future égale de la Fête de la Musique, « Du bétail », le troisième roman de Frédéric Arnoux, en constitue un rappel cinglant et hilarant, télescopant farce folle et tragédie cynique par le truchement d’une inventivité langagière toujours renouvelée. Fiction redoutablement pulpeuse et irrévérencieusement sanglante dont les protagonistes hallucinés se nommeraient Bronzo, Jean-Joseph Granpaul (dit Joss), Lamarr, Slim, Laurence ou Solo plutôt que Vincent, Jules, Butch, Mia ou Marsellus, charge héroïque dans laquelle un Tarantino mutant se serait nourri d’Engrenages, « Du bétail » frappe fort, fait mal et nous fait pourtant – si malicieusement – rire.

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Il a beau recompter et recompter, si le sommeil n’a pas envie de dormir avec lui ces derniers temps, c’est à cause de ses terreurs nocturnes qui reviennent sans cesse. Des visions d’apocalypse. Il les flaire, a l’impression de capter des images cachées au creux d’ondes soufflées par l’air du temps. Il voit des explosions, des flammes, des émeutes où le bétail déferle dans les rues par vagues incessantes. Armées de tringles à rideaux métalliques, de couteaux de cuisine ou de boules de pétanque, des familles entières détruisent tout sur leur passage, dépeçant CRS, banquiers, députés, immigrés… Il ne perçoit que des cris, des hurlements animaux, jamais aucune protestation, plainte ou revendication. Ça fait bien longtemps qu’ils n’ont plus aucun espoir. Pourtant tout est sous contrôle. Câbles numériques, satellites, ondes hertziennes, réseaux sociaux, médias de masse diffusent sans relâche le discours d’experts rémunérés pour être dévoués à la gloire de l’économie inéluctable. Arguments insidieux, conjectures orientées, escroqueries intellectuelles diffusées par vagues pour faire vaciller l’évidence et petit à petit combler les interstices des cerveaux qui osent remettre en cause la vérité, faisant adhérer la grande majorité au consentement, condamnant les récalcitrants à s’aigrir en marge avec leurs médias alternatifs et pour les irréductibles, la machine d’État se met en branle pour les faire passer pour des terroristes. Chômage de masse et chantages aux délocalisations maintiennent le peuple dans le mutisme et la soumission. La dette a le pouvoir magique d’imposer des réformes éviscérant les protections sociales les unes après les autres en laissant croire que ces réformes sont progressistes et assurent un avenir meilleur à chacun. Le hold-up sur le langage se fait sans arme ni violence. Plans de sauvegarde de l’emploi pour licenciements en grand nombre. Résultat net  à la place de bénéfice. Retour sur investissement au lieu de profit. Mouvement des Entreprises de France fait moins rapport de classes que Conseil National du Patronat Français. Sans oublier les RGPP, MAP… des abréviations de destruction massive pour mieux saigner l’État jusqu’à l’évider. Mais rien ne se perd tout se transforme. Ce qui est soustrait au bien commun est récupéré par les AXA, Generali, Sodexo, Bouygues… qui peuvent ainsi améliorer résultat net et retour sur investissement. Certaines n’hésitant pas à se servir de ces nouveaux profits pour financer leur plan de sauvegarde de l’emploi. Ni Joss ni les siens n’avaient imaginé combien l’édifice était si bien façonné. Après la crise financière de 2008, les soubresauts des Gilets jaunes dix ans plus tard, elle est plus que jamais l’arme absolue, la Finance toute puissante qui cadenasse la moindre velléité politique contraire aux intérêts des quelques-uns qui insufflent le déroulement du monde. Plus que jamais, tout est organisé pour que le Privé supplante le Public, avec des perspectives de bénéfices bien plus conséquents que le cadran des calculettes. Il est obligé de se rendre à l’évidence, tout est sous contrôle. trop, à son avis. Il l’a déjà dit aux siens, de plus en plus de gens font bien plus que se méfier du système et de ses relais médiatiques, ils les rejettent. Il faut être plus sournois, donner du mou à la propagande, laisser l’illusion d’une ouverture aux idées contraires, le meilleur moyen de légitimer les leurs. Il prêche dans le vide. C’est vrai, il est obligé de reconnaître que tout est sous contrôle. Pour le moment. L’échéance est reculée mais pour combien de temps encore ? La seule chose dont il est certain, lui ne sera plus aux affaires quand le soulèvement se produira. Fatigué de tout ça.
Mais cette nuit, c’est différent.

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Après « Cowboy light » (2017) et « Merdeille » (2020), déjà publié aux éditions Jou, « Du bétail » confirme le talent rare de Frédéric Arnoux pour faire grincer le réel, depuis des points de vue variés mais toujours apparemment insoupçonnables : sur le champ de bataille, oscillant entre menées guérillères et conflits à haute intensité qu’est devenu le champ du langage (comme le rappelaient encore récemment, parmi d’autres, la Sandra Lucbert de « Personne ne sort les fusils » ou le D’ de Kabal de « Casus belli »), il n’y a pas beaucoup de prisonniers. Rythmé par de curieuses strophes presque chantées, à la manière des « Aventures extraordinaires d’un billet de banque » de Bernard Lavilliers, « Du bétail » égrène les stations brutales d’une vengeance fatale et méthodique, une fois que les premiers ratés des moteurs dominants pourtant si sûrs d’eux sont intervenus, fourmille de détails proprement ravissants (la Place SarkozyOhOui, ne serait-ce qu’elle : priceless), désarçonne les attentes trop automatiques de la lectrice ou du lecteur pour orchestrer d’inattendus télescopages, et en un mot, nous réjouit – de cette jouissance légèrement teintée de jaune qui sied à ce qui se passe autour de nous sous le règne du capitalisme, tardif, mais toujours insatiable.

Les fragrances d’un N°5 de Chanel,
Les effluves d’algues vertes qui étouffent
les Côtes d’Armor l’été,
Les émanations de napalm embrasant un village
perdu au bout du monde,
Les arômes de banane ou de fraise qui chaque année
subliment le Beaujolais nouveau,
Les flatulences des millions de bovins engraissés
à la va-vite,
La putréfaction des corps des suicidés
de France Télécom…
Qui a dit que je n’avais pas d’odeur ?

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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