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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Chavirer » (Lola Lafon)

Face à la prédation sexuelle organisée et à ses dégâts potentiellement irréversibles, une poignante et intelligente approche oblique du sentiment de culpabilité d’une victime et de ses méandres systémiques.

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Chavirer

Elle avait traversé tant de décors, des apparences, une vie de nuit et de recommencements. Elle savait tout des réinventions. Elle connaissait les coulisses de tant de théâtres, leur odeur boisée, ces couloirs tortueux où les danseuses se bousculaient, les murs roses et râpés de loges sans fenêtre au lino terni, ces miroirs encadrés d’ampoules, les coiffeuses sur lesquelles une habilleuse disposait son costume, épinglé d’une note de papier : CLÉO.
Un string crème, une paire de collants chair à enfiler sous les résilles, un soutien-gorge semé de perles et de sequins, les gants ivoire jusqu’au coude et les sandales à talons renforcées d’un élastique corail sur le cou-de-pied.
Cléo arrivait avant les autres, elle aimait ce temps-là où personne ne s’affairait encore autour d’elle. Ce silence plat à peine troublé des voix des techniciens qui vérifiaient la bonne marche des éclairages sur scène. Elle ôtait ses vêtements de ville, enfilait un pantalon de survêtement, puis, torse nu, assise face au miroir, entamait ce processus qui la verrait disparaître.
Une demi-heure pour s’effacer : elle versait le fond de teint Porcelaine 0.1 au creux de sa paume, en imprégnait l’éponge en latex, le beige annulait le rose de ses lèvres, le mauve tremblant des paupières, les taches de rousseur sur le haut de ses joues, les veinules des poignets, la cicatrice de son opération de l’appendicite, la tache de naissance sur sa cuisse, un grain de beauté sur le sein gauche. Il fallait demander de l’aide à une autre danseuse pour le dos, les fesses.
Le maquilleur-coiffeur passait à 18 heures, la taille ceinte d’une pochette débordant de pinceaux, il repoudrait le front de l’une, appliquait de l’anticernes sur le bouton d’une autre, retraçant le tremblé d’un trait d’eye-liner ; son souffle mentholé et tranquille caressait les joues, le son caoutchouteux de la gomme qu’il mâchait en permanence tenait lieu de berceuse, les filles somnolaient dans une brume de laque. À 19 heures, le visage de nuit de Cléo était celui de toutes les autres danseuses : une anonyme aux faux cils fournis par la maison, aux joues rosies de fuchsia, aux yeux sauvagement agrandis de noir, des nacres sur les pommettes jusqu’à l’arcade sourcilière. (…)
Cléo et les autres aimaient les deviner derrière le rideau, interprétant le moindre éternuement ou raclement de gorge des spectateurs : tiens, ils étaient nerveux, ce soir.
À peine descendus du car – ils venaient de Dijon, de Rodez, de l’aéroport -, ils prenaient place dans un brouhaha de collégiens, éblouis de reflets, ceux des verres de cristal disposés sur leur table, du cuivre des seaux à champagne, ils s’émerveillaient de la rose blanche dans la transparence d’un vase, de l’empressement des serveurs, des banquettes rouges et des nappes blanches, du marbre veiné du grand escalier. Les hommes lissaient leur pantalon froissé par le voyage, les femmes étaient passées chez le coiffeur pour l’occasion. Les billets rangés dans le portefeuille étaient un cadeau d’anniversaire, un cadeau de mariage, achetés de longue date : une somme qu’on ne dépenserait qu’une fois dans sa vie. L’obscurité se faisait dans la salle, ils l’accueillaient avec des chuchotements ravis, elle dissoudrait soucis, dettes et solitudes. Chaque soir, lorsque Cléo entrait sur scène, la chaleur poussiéreuse des projecteurs la surprenait jusqu’au creux des reins.
Les danseuses surgissaient, parcourues d’un fil de grâce et de cambrure, les bras ouverts, légèrement arrondis, elles redéfinissaient l’horizon, une ligne endiamantée de sourires identiques et laqués, un ensemble de jambes ordonnées, une exubérance froufroutante et pailletée.
À la sortie du théâtre, les spectateurs les croisaient sans les reconnaître, des jeunes filles pâlottes et fatiguées aux cheveux ternis de laque.

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Cléo est danseuse de revue. Professionnelle jusqu’au bout des ongles, elle maîtrise toutes les exigences de ce métier réputé glamour vu de loin, et si difficile vu de plus près. Elle en supporte les vicissitudes et en goûte, du bout des lèvres, les petites joies éventuelles. Là n’est pas pour elle, au fond, l’essentiel : depuis son adolescence, Cléo vit avec un secret qui l’a façonnée, durcie et largement ravagée. Alors qu’elle rêvait d’échapper à sa banlieue par la danse modern jazz, elle fut approchée par une « chasseuse de talents » qui fit miroiter, à elle comme à ses parents, avec force petits cadeaux au passage, la possibilité d’une prestigieuse bourse d’études au sein d’une académie de danse réputée, avec un succès probable, à terme, à la clé.

Les mères des Domitille assistaient régulièrement au cours, assises sur les chaises en bois disposées au fond de la salle. Elles croisaient les chevilles mais pas les genoux. Toutes se pressaient autour de Madame Nicolle, la flattaient, exigeant plus de sévérité pour leur fille. Leur désir féroce de les conduire aux portes d’un avenir dont elles-mêmes avaient été évincées était palpable, ce désir de posséder des filles limpides, immatérielles, sylphides au corps vidé de leur mauvais sang.
Toute l’année, Cléo s’était appliquée à parler le langage de la danse classique comme on s’essaye à « prendre l’accent » d’une langue étrangère sans jamais l’avoir en bouche. Elle avait tenté d’acquérir la préciosité et le regard altier de celles que Madame Nicolle leur citait en exemple pour leur « classe » : princesses, duchesses. Sans succès.
À la fin de l’année, Madame Nicolle lui avait suggéré de faire autre chose : de la gymnastique, peut-être ? Cléo ne manquait pas d’énergie. De grâce, en revanche…
Cléo s’en était retournée à la morosité des samedis devant la télé. C’est là qu’elle les avait vus pour la première fois : étincelants, ces danseurs ondulaient comme des rivières rapides. Ils annonçaient le générique de l’émission favorite de sa mère : Champs-Elysées.
Avant que Michel Drucker ne les congédie : On applaudit bien fort les danseurs qui vont quitter le plateau, Cléo s’approchait du petit écran afin de déchiffrer leurs pirouettes, ces refrains de joie qu’ils concluaient d’un bond, très loin de l’affectation des Domitille chez Madame Nicolle : voilà ce qu’elle voulait faire.

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Hélas, la « chasse de talents » n’était pas ce qu’elle semblait, et la prédation sexuelle s’invita dans la danse, associée à la honte, au silence, et, bien pire pour Cléo à plus d’un titre, des années après, à la complicité acceptée dans le recrutement de nouvelles « candidates ». C’est la manière dont cette blessure quasiment originelle, mêlant presque inextricablement agression caractérisée et culpabilité personnelle – et donc possibilité même, ou non, du pardon -, structure la vie de Cléo, que Lola Lafon, dans ce sixième roman publié en août 2020 chez Actes Sud, nous emmène explorer avec une sensibilité exceptionnelle.

Même s’il rôde fort logiquement ici les caractéristiques de la prédation sexuelle et de la haine des femmes venant de ceux prétendant les aimer (ni l’Olivier Bordaçarre de l’effrayant « Dernier désir » ni le Stieg Larsson de la première trilogie « Millenium » ne sont si éloignés), et que l’on songera forcément à Jeffrey Epstein, par exemple, et au rôle de rabatteuse actuellement attribué (en attente de jugement) à Ghislaine Maxwell dans son système d’agression, ce n’est peut-être pas là, au fond, que Lola Lafon porte ses fers principaux. Trente ans avant que l’affaire de la fictive fondation Galatée n’éclate ici au grand jour, la gamme des techniques déployées pour appâter les gamines de treize ans démontre soigneusement a posteriori que, lorsque les victimes ignorent ce dont il s’agit, les chasseurs et leurs rabatteurs le savent, elles et eux, parfaitement. L’illusion du consentement (on songera naturellement au travail de Vanessa Springora) et la véritable chasse à la glu (la parole de la dominée rendue habilement impuissante par le système de domination, même lorsque celui-ci s’est faufilé dans l’interdit et dans l’illégal) pratiquée sous nos yeux s’effacent toutefois au fil des pages, dans une douleur nécessaire, pour traquer l’intériorisation du processus d’asservissement, il y a trente ans comme aujourd’hui, dans une gangue systémique où le racisme le plus cru comme celui beaucoup mieux dissimulé côtoient sans vergogne les purs appétits, déguisés en « exploitation de la chance individuelle » si chérie d’un certain ordre politico-économique, dont les mécaniques pas toujours délicates, sur un autre terrain de jeu, étaient rappelées tout récemment par Sandra Lucbert dans son « Personne ne sort les fusils ». Et c’est ainsi que Lola Lafon creuse la blessure intime et ses si longues séquelles pour en extraire une effrayante logique de l’arbitraire d’un pouvoir, à travers les décennies, arbitraire qui ne recule que pas à pas – et à condition que la pression sur lui ne se relâche pas.

Cléo était-elle plus… moderne ? Plus aventureuse ? Moins… conventionnelle ? Elle qui était une artiste ?
Elle opina, oui. Oui oui.
Cléo avait de la chance, il adorait les danseuses. Les préférait aux musiciennes. Elles étaient tellement décontractées. A l’aise. Comme elle, sa petite fiancée adorable. Cléo pouffait, elle était trop jeune pour avoir un fiancé.
Ami-fiancé, peut-être ? Pour commencer ?
Cléo avait-elle un petit ami de son âge ? Avec lequel… Non ? Cléo n’était pas frigide au moins ?
Le mot « frigide » fondu comme un plomb informe au creux de l’estomac de Cléo.
Au moins, Cléo ne s’était pas laissé trifouiller par un gamin qui ne savait pas ce qu’il faisait.
Tout le sang du corps de Cléo à l’arrêt, à l’écoute.
Pourrait-on considérer l’appartement comme un îlot de joies ? Un monde à part ? Loin de toute banalité ? Loin des conventions, des jugements liés à l’âge ? M’autorises-tu, Cléo ?
Je peux ?
Tous ces points d’interrogation, personne ne lui avait jamais demandé l’autorisation de quoi que ce soit, cette douceur, ce respect étourdissant de Jean-Christophe, Cléo adorait ça, ses mots dilués jusqu’au chuchotement. Mais la langue de Jean-Christophe était comme une huître dans sa bouche, morte et vivante, mouillée et visqueuse, qui bougeait trop et trop loin, l’odeur du vin se mêlait aux épices du plat en sauce, une haleine amère et stagnante, sa langue comme un instrument caoutchouteux qui cherchait, fouillait. Une envie irrépressible l’avait saisie, d’ôter de sa bouche des résidus de salive, de chair. Cléo s’était essuyé la bouche du dos de la main.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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