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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Les mers rêvent encore » (Stéphane Guiran)

Le beau soutien poétique de la formidable multi-installation de Stéphane Guiran à L’Isle-sur-la-Sorgue.

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L’homme est un voilier en errance entre l’ici et l’ailleurs.
Dans l’ombre de ses cales, le poids des encres d’hier, les portraits rêvés des terres de demain. Sur les murs de sa cabine, la carte de ses mers intérieures, épinglée de points d’amers, ces îlots de certitude. Comme autant de papillons amarrés sous vitrine pour protéger leurs ailes des regards du vent.
Le vent a deux visages. En sa main, la faux qui élague les branches mortes de nos hiers. En son souffle, les nuées de pollens qui sèment l’avenir.
Le temps où nous avions un avenir s’est dissous dans le sel de l’amer. Tant doutent. Autant redoutent. Peu tracent la route.

Du 11 juillet au 31 décembre 2020, le centre d’art Campredon, à L’Isle-sur-la-Sorgue, présente « Les mers rêvent encore », impressionnante exposition solo de Stéphane Guiran, installation complexe assemblant imaginativement plusieurs supports, déroulée largement dans trois pièces noires qui permettent aux constructions de l’artiste de faire émerger leur lumière propre d’autant plus vigoureusement. L’exposition, succédant au « Nid des murmures » de 2017, qui procédait d’un esprit comparable, s’appuie sur un ouvrage poétique à part entière, au titre éponyme, rédigé en 2019 et publié en juin 2020, aux éditions Les Heures Brèves d’Eygalières, lieu de résidence habituel de l’artiste.

Je continue. Chemin faisant, je traverse un archipel de chapiteaux blancs. Saupoudrées sur une plage d’azur, de grandes tours soyeuses moutonnent en îles de coton. Je frôle leurs hauts-fonds. Prudence. Mes voiles gonflent leurs poumons, le vent m’éloigne à grands pas de ces blancs géants.
Dérive. Je dérive entre les nuages comme un dessin posé sur l’eau. L’encre de la nuit laisse un filet dans mon sillage. Le sommeil me gagne. Orion m’endort. Les nuages rêvent encore.
Un nuage est une ville qui parcourt le monde. Une famille d’âmes ayant affrété un dirigeable de lumière. Une nurserie volante où sont élevés les enfants de demain. De leur balcon en plein ciel les pensionnaires scrutent la vie sur terre. La hauteur leur enseigne la Sagesse. Dans leur mémoire profonde se grave l’essentiel. Les mots aux yeux nouveaux. Les hautes ondes qui rêveront la Terre.

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Placé fort logiquement, à L’Isle-sur-la-Sorgue en général et au centre d’art Campredon tout particulièrement, sous le signe cabalistique de René Char, le texte résonne puissamment avec les agencements lumineux, les matériaux (graines soufflées à partir de calcin, branches de bronze, éléments recyclés, cristaux récupérés ou… piano) et la discrète atmosphère musicale créée spécialement pour la multi-installation.

Les icebergs avaient tracé dans leur jardin mille et un chemins. La proue se frayait un sentier dans ces glaces naissantes. Je flirtais avec la banquise. Ma route amoureuse m’avait mené aux portes de la grande plaine. Prairie de porcelaine blanche. Protégée par ses murailles d’îlots aux reliefs immaculés. Amandiers en fleurs dérivant sur leurs lits de nuage. Je me laissais avaler dans ce dédale opale.
Plusieurs jours durant, la glace devant. A babord. Tribord. Tous bords.
Puis la brume et ses enclumes. Les plumes de l’inconnu.
Quand revint la Lune je ne savais plus le chemin. Etait-ce doit devant ? Je cherchais les étoiles. La direction à suivre se cachait entre les façades enneigées. Le sentier et ses rebours sinuaient. Je dus me rendre à l’évidence. Les ruelles blanches me promenaient.
Je me suis abandonné à mon errance. Oubliant le temps. Oubliant même l’idée de chemin. Je goûtais les quartiers aux visages bleutés. La ville m’apprivoisait de ses charmes. Son quotidien m’avait compris. Envies. Son rythme me tenait en vie. Je croisais d’autres voiliers, eux aussi heureux d’errer. D’errer dans ce décorum. Nous échangions en surface. Convenances rassurantes. Joies aussi.
Cela dura des mois. Des mois d’insouciance. Légèreté de l’enfance. L’homme est un enfant qui joue à être grand.
La nuit je m’éveillais parfois. Je rêvais d’horizon. Pour quelle raison m’étais-je oublié dans cette cité lactée ?

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Voiliers de l’amer, arche dénouée, enfants des nuages, dentelle des jours, alchimie du néant, lumières de l’ombre, chant des pistes, cimetière de pianos, mère de cristal, mondes miroirs, poussières d’encre : les images mobilisées tour à tour par Stéphane Guiran pourront évoquer les alchimies secrètes concoctées par Saint-John Perse, par Thomas Vinau, par Charles Sagalane ou par Françoise Morvan. Livré à lui-même, sans son puissant appareillage multi-supports et enchanteur, le texte n’est pas exempt de quelques claudications, ou même de quelques modestes maladresses et naïvetés d’écriture, débordant d’un lyrisme à la fois humble et conquérant : l’entrelacement fin des divers registres de métaphores que les compositions sculpturales synthétisent sans effort apparent est plus difficile à accomplir sans accrocs lorsque la traduction en mots et en résonances langagières est ainsi tentée. Mais cette réelle prise de risque s’opère dans la grâce, et concourt à construire un charme étrange, où l’élan à la puissance indéniable et la gaucherie occasionnelle construisent ensemble une œuvre forte, de cœur et d’esprit.

Métamorphose.
À fleur de mât coulent les veines du bois. Les haubans tissent leurs lianes vers la canopée. Des feuilles. Des feuilles d’argent sur le velours des voiles. Un hêtre immense enlace tout le gréement. Sous le vent, l’ondulation éclairée de ses branches.
Le gouvernail lit mes pensées. Un cœur bat dans la cale. Les poumons de la charpente respirent chaque vague. Chaque goutte. L’eau. Veloutée. Son goût de sel. Le toucher de la mer sur les écailles de la carène. Une caresse iodée sur ma peau.
La vie prend ses quartiers. Illumine tout le voilier.
Je ne pense plus. Je suis.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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