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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « La fille qui devait mourir » – Millénium 6 (David Lagercrantz)

Le point « final », quelque peu en demi-teinte, de la saga Salander / Blomkvist.

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Cet été-là, un nouveau mendiant était apparu dans le quartier. Personne ne connaissait son nom, et puis tout le monde s’en fichait pas mal. Cela dit, un jeune couple qui passait devant lui tous les matins l’appelait le « nain fou », ce qui était assez injuste, en tout cas pour moitié. Car il n’était pas de petite taille au sens médical du terme. Il mesurait un mètre cinquante-quatre et avait une corpulence proportionnée. En revanche, il souffrait de réels troubles mentaux. De temps en temps, il bondissait sur les gens, les attrapait et leur tenait des discours incohérents.
Il passait le plus clair de son temps à Mariatorget, sur un morceau de carton près de la statue de Thor. Ainsi assis au pied de la fontaine, tête haute, dos droit, il arrivait qu’il provoque l’admiration, évoquant un chef de tribu tombé dans la déchéance. En matière de capital social, cette vague association était d’ailleurs tout ce qui lui restait et justifiait qu’on lui jette encore parfois une pièce ou un billet. Les gens devinaient en lui une grandeur passée – et ils n’avaient pas tort. Car il fut un temps où l’on s’inclinait devant lui.
Mais il avait tout perdu depuis longtemps, et la tache noire sur sa joue n’améliorait pas les choses. On l’eût dit marqué par la mort, ni plus ni moins. Détail insolite : il portait un anorak bleu en duvet de la marque Marmot Parka, un objet en principe coûteux. Le vêtement avait beau être couvert de crasse et de restes de nourriture, son allure décidément arctique dénotait dans l’été stockholmois. Une chaleur étouffante régnait sur la ville. En constatant les coulées de sueur sur les joues de l’homme, les passants regardaient son anorak, embarrassés, comme si la simple vue de cette grosse doudoune rendait la température ambiante encore plus insupportable. Il ne l’enlevait jamais.

Un étrange mendiant meurt à Stockholm. Il aurait sans doute dû disparaître sans aucun bruit dans l’indifférence blasée face à la misère terminale, mais dans ses poches, on trouve griffonnés les numéros de téléphone de plusieurs journalistes, dont celui de Mikael Blomkvist, l’enquêteur-phare de la revue Millenium, tandis qu’une légiste motivée constate sur son cadavre quelques curiosités à la limite de l’anomalie. Sans qu’il sache trop pourquoi, ou peut-être pour échapper à l’état semi-dépressif qui le guette, le journaliste d’investigation se retrouve en train de mener une enquête étonnante, aidé à distance et informatiquement par son amie Lisbeth Salander – qui tente de son côté de mettre un couvercle final sur la boîte de Pandore ouverte pour elle dans le volume précédent, « La fille qui rendait coup pour coup » -, par la légiste opiniâtre, par une consœur journaliste au charme paradoxal, et par quelques amis policiers trouvant aussi matière à s’irriter de cette mort d’abord trop évidente. Au fil des pages et des découvertes, des intrications et des coïncidences, cet écheveau finira par concerner, de près ou de loin, des gangs mafieux russes mondialisés, de la génétique tibétaine, des généalogistes amateurs du Colorado, des hauts fonctionnaires du ministère suédois de la défense nationale, des verreries désaffectées, des hackers respectueux des légendes, des hommes d’affaires américains véreux et misogynes, x

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Elle revisionna l’enregistrement. Mikael Blomkvist sortait de l’immeuble avec l’air d’un chien battu. Elle termina son verre de whisky et regarda par la fenêtre, pensive. De sombres nuages traversaient le ciel au-dessus de la Douma, se dirigeant vers la place Rouge et le Kremlin ; il n’allait pas tarder à pleuvoir, peut-être même copieusement, ce qui n’était pas plus mal. Envisageant de prendre une douche ou un bain, elle se contenta finalement de changer de chemise. Elle en choisit une noire, qui lui parut appropriée. Elle sortit d’un compartiment secret de sa valise son Cheetah, un pistolet Beretta qu’elle avait acheté au marché noir dès son deuxième jour à Moscou, et le rangea dans un holster, sous sa veste. Puis elle parcourut la chambre des yeux.
Elle ne l’aimait pas. L’hôtel non plus. Trop de luxe ostentatoire, trop de fanfreluches. Dans les salons du rez-de-chaussée, on trouvait des hommes comme son père, des salopards grandioses qui croyaient posséder de plein droit leurs maîtresses et subalternes. Des yeux la suivaient, des yeux qui pouvaient passer le mot, informer les services secrets ou des organisations criminelles. Souvent, comme à ce moment précis, sans s’en rendre compte, elle serrait les poings, prête au combat.
Dans la salle de bains, elle s’aspergea le visage d’eau froide, ce qui ne fit pas grande différence. Elle avait le front crispé à force de maux de tête et d’insomnies. Le temps était-il venu ? Autant y aller, non ? Elle tendit l’oreille vers le couloir : pas un son ; elle s’y faufila. Sa chambre était au vingtième étage, près de l’ascenseur, devant lequel un homme d’une cinquantaine d’années attendait. Élégant, cheveux courts, il portait un jean, un blouson de cuir et une chemise noire, comme elle. Il lui était vaguement familier. Ses yeux, d’une brillance étrange, lançaient des reflets bigarrés. Elle ne s’en soucia pas.
Tête basse, elle entra dans l’ascenseur avec lui et ressortit dans le hall, puis sur la place, où elle contempla la grande coupole de verre qui scintillait dans la nuit, avec sa mappemonde en rotation. En dessous, il y avait un centre commercial de quatre étages. Au-dessus, une statue de bronze représentait saint Georges terrassant le dragon. Un peu partout dans la ville, le saint protecteur de Moscou brandissait ainsi son épée. En le voyant, Lisbeth portait parfois sa main à son omoplate, comme pour protéger son propre dragon. De temps à autre, elle caressait également une ancienne blessure par balle à l’épaule et une cicatrice provenant d’un coup de couteau à la hanche afin, peut-être, de raviver les vieilles plaies.
Elle pensait à des incendies, à des catastrophes, à sa mère, s’efforçant constamment d’échapper aux caméras de surveillance. Voilà pourquoi elle marchait d’un pas tendu et saccadé, toujours pressé, vers le boulevard Tverskoï, une voie principale bordée de parcs et jardins. Elle ne ralentit qu’en arrivant près du Versailles, un restaurant ultrachic de la capitale.

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Everest (Baltasar Kormákur, 2015)

Il n’est bien entendu pas aisé de continuer une trilogie aussi réussie que celle de Stieg Larsson après le décès de l’auteur, même si celui-ci laisse quelques notes et indications, en guise de pistes à suivre pour développer le destin des personnages, surtout de personnages aussi singuliers et attachants que Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist. Si le tome 4 (« Ce qui ne me tue pas ») s’en sortait avec les honneurs, si le tome 5 (« La fille qui rendait coup pour coup ») décevait assez nettement, ce tome 6, « La fille qui devait mourir », toujours par David Lagercrantz, publié en 2019 en Suède et la même année en français chez Actes Sud  – avec une nouvelle traductrice, Esther Sermage, un peu moins convaincante que la précédente -, laisse in fine une impression mitigée, sans échec patent, mais aussi sans enthousiasme réel. Si l’on apprécie naturellement les passionnants détours par le génome des sherpas népalais et par la logistique des expéditions sur l’Everest (à propos de laquelle on peut toutefois regretter que l’auteur ne prenne pas la peine de mentionner dans ses remerciements les divers témoignages écrits et le film de Baltasar Kormákur, traitant de la tragédie de 1996, dont il s’inspire très visiblement), on peut néanmoins trouver dommage que David Lagercrantz, revenant peut-être à ses savoirs-faire fondamentaux de journaliste et de biographe, n’ait pas su réellement résister aux démons des scènes d’exposition et du reportage déguisé, sur ces deux sujets, qui finissent ainsi par occuper une place disproportionnée, quel que soit leur intérêt, parmi les 400 pages du roman. L’intrigue principale, malgré un recours adroit à quelques motifs fameux des romans d’espionnage (tout particulièrement celui de l’agent double), souffre de légèreté en comparaison, et les éléments spécifiques aux deux protagonistes principaux finissent par donner ici un net sentiment de ressassement, voire de redite occasionnelle. Les fans (dont je fais partie) seront de toute façon satisfaits de se voir proposer une conclusion néanmoins tout à fait décente à cette saga ayant su initialement sortir de l’ordinaire et marquer les imaginations, même si le brio et l’excitation y manquent sans doute désormais un peu trop.

Klara Engelman, jolie fausse blonde aux lèvres et aux seins refaits, glamour à souhait, mariée au tapageur magnat de l’industrie Sam Engelman qui possédait des hôtels et des immeubles à New York, Moscou et Saint-Pétersbourg, avait tout pour alimenter la presse à sensation. La Hongroise n’était pas issue de la haute société mais du mannequinat. Dans son adolescence, au cours d’un voyage aux États-Unis, elle avait remporté un concours Miss Bikini à Las Vegas, où elle avait fait la connaissance de Sam, qui était membre du jury – le genre de détail croustillant qu’adorent les tabloïds.
Cependant, en 2008, Klara avait déjà trente-six ans. Elle était mère d’une fillette de douze ans, Juliette. Elle avait obtenu un diplôme en relations publiques au Saint Joseph’s College à New York, et semblait vouloir prouver qu’elle était capable de réussir sans l’aide de personne. Avec une décennie de recul, on comprenait mal l’indignation qu’elle avait provoquée au camp de base. Son blog, publié dans Vogue, contenait, certes, quelques photos ridiculement stylisées sur lesquelles elle portait des tenues à la mode mais, a posteriori, il ne faisait pas de doute qu’elle avait essuyé des réactions sexistes et méprisantes. Les reporters avaient fait d’elle la bimbo par excellence, l’antithèse de la montagne et des populations locales – la vulgarité occidentale contre la pureté des espaces indomptés -, alors qu’en réalité elle n’était pas si cruche que ça.
Elle avait participé à la même expédition que Johannes Forsell et son ami et dorénavant secrétaire d’État Svante Lindberg. Ils avaient donc payé soixante-quinze mille dollars chacun pour être guidés jusqu’au sommet, ce qui contribuait certainement à l’indignation générale. On s’alarmait en effet de ce que l’Everest ne devienne un repaire de nouveaux riches en quête de sensations fortes pour booster leur ego. L’expédition, dirigée par le Russe Viktor Grankin, était forte de trois guides, d’un chef de camp de base, d’un médecin et de quatorze sherpas – en plus des dix clients. Il en fallait, du monde, pour faire monter les riches.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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