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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Protocole gouvernante » (Guillaume Lavenant)

La baby-sitter et le motard qui viennent, inexorablement… Un inquiétant tour de force de fantastique politique servi par une écriture méticuleuse.

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Vous irez sonner chez eux un mercredi. Au mois de mai. Vous serez bien habillée, avec ce qu’il faut de sérieux dans votre manière d’être peignée. Vous ressentirez un léger picotement dans le bout des doigts. Il vous faudra tourner la tête et projeter votre regard sur le voisinage pour recouvrer votre calme. Ce qui finira par survenir, à la vue des pelouses bien tondues et du soleil qui dessine les contours de chaque chose. Derrière sa moustache, le voisin vous fera un signe. À ses pieds se tiendra, en appui sur sa béquille centrale, une Triumph Thunderbird 900, année 96, dont les pipes d’admission auront été déposées, le cache-culbuteurs retiré, la culasse soigneusement mise à part, avec boulons d’assemblage et goujons, sur les dalles de granit de l’allée.

Le personnage du ou de la baby-sitter est devenu, une fois écartées les directions heureuses de « Mary Poppins » (Robert Stevenson, 1964) ou de « La mélodie du bonheur » (Robert Wise, 1965), comme les détours comiques et anecdotiques de ce point de vue de « Tootsie » (Sydney Pollack, 1983) et « Madame Doubtfire » (Chris Columbus, 1994), et donc au moins depuis « La baby-sitter » (René Clément, 1975), « La nurse » (William Friedkin, 1990) ou « La main sur le berceau » (Curtis Hanson, 1992), avec une floraison de titres au cinéma et à la télévision au fil des années récentes, une composante essentielle d’un imaginaire occidental confortable et menacé, dans lequel cette personne, qui se voit confier par les honnêtes couples de travailleurs (le plus souvent cadres du tertiaire) la prunelle de leurs yeux, à savoir leur progéniture, constitue bien une source potentielle de fantasme, de danger et d’horreur.

Il se peut qu’il décide de ne pas quitter son fauteuil et de rester près de vous, notamment si quelque chose le tracasse. Peut-être vous demandera-t-il où vous avez travaillé avant, d’où vous venez, ce genre de questions. Répondez ce qui vous semblera adapté à la situation. Il hochera la tête. Il n’ira pas plus loin. N’oubliez pas : ce soir-là est le début, ce soir-là est le point de référence auquel vous devrez repenser quand la situation évoluera. Ce soir-là, leur confiance sera solide : ils auront eu Mézal au téléphone, ils auront étudié votre profil, ils auront lu votre curriculum. D’ailleurs, il est fort probable qu’ils s’en tiennent là et se lèvent sans vous poser de questions supplémentaires.

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Pour transformer ce motif, à la fois puissant et largement éculé, en quelque chose de beaucoup plus subtil humainement et beaucoup plus inquiétant politiquement, Guillaume Lavenant, dont « Protocole gouvernante », publié en 2019 chez Rivages, est le premier roman, a entrepris et réussi un formidable travail de mixage et de subversion mythographique, en introduisant au cœur de son récit cette notion de protocole, et en recourant au moins à deux autres ensembles de représentations induites, qui viennent s’enchevêtrer pour produire un récit méticuleusement dérangeant. C’est que la marche à suivre soigneusement proposée ici, à la deuxième personne du pluriel, sur un mode associant étroitement suggestion de liberté d’action (lorsque l’improvisation, nécessaire, coule de source) et injonction à respecter au millimètre, intervient en plein milieu d’une « Condition pavillonnaire », écho naturel de celle mise en scène par Sophie Divry, mais résonnant bien davantage avec celle construite par Fanny Taillandier (« Les états et empires du lotissement Grand Siècle », 2016), où l’archéologie d’une forme de vie bien particulière était conduite par des nomades – pas si éloignés peut-être des bikers qu’introduit de moins en moins subrepticement Guillaume Lavenant au fil des pages.

Elle-même, arrivant plus tard, se précipitera dans la cuisine pour dîner silencieusement, et pendant les premiers jours vous aurez cette impression étrange de vivre au milieu de silhouettes fuyantes, s’échappant devant vous, murmurant dans la buanderie, mangeant sur le pouce, éteignant le téléviseur quand vous approchez. Se calfeutrant dans leur chambre.
Vous serez tentée de leur prêter moins d’attention. Gardez-vous-en. Soyez patiente. Bientôt des espaces s’ouvriront. Habillez-vous avec soin, soignez votre teint, marchez d’un pas régulier, n’élevez jamais la voix. Si vous avez pensé à emporter votre tunique bleue, mettez-la de temps à autre. Ils l’aimeront. À lui, cette tunique rappellera la robe que portait une amie de jeunesse dont il pouvait, sous le tissu, pétrir la poitrine à pleines mains, le samedi, après le solfège. Après la kermesse de l’école. Après le cours de tennis. Attendez. Soyez patiente. C’est votre force. Votre avantage décisif.

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Pratiquant ainsi l’insertion dans son terreau préalable du double imaginaire des Hell’s Angels et de « Easy Rider », lui aussi pleinement constitutif d’un fantasme réputé hostile vis-à-vis du confort consumériste du capitalisme tardif, Guillaume Lavenant, loin des brutes peu dégrossies du Svavelsjö MC qui hantent la saga Salander / Blomkvist de Stieg Larsson, et plus près des circonvolutions de la série télévisée « Sons of Anarchy » (Kurt Sutter, 2008-2014), se permet, derrière son protocole minutieux, de suggérer une insurrection, de prime abord incompréhensible mais qui, quoi qu’il en soit, vient.

Il faudra reprendre le cours de votre nouvelle vie, chez eux, dans cet intérieur qui vous tient cloîtrée. Vous reviendrez dans le vestibule. Vous explorerez du bout des doigts cet endroit insignifiant que personne ne regarde, à la lisière du dehors, cet arrêt net du bois avant le seuil métallique de la porte qui délimite un espace, un creux, un interstice – l’importance des interstices, disait souvent Lewis – que vous remplirez d’eau, bouteille suspendue à quelques centimètres, constante cascade, allers et retours patients.
Le jour d’après, vous reviendrez. Autant de fois que possible, vous reviendrez. Et à chaque fois, vous prendrez soin d’essuyer le sol après votre passage. Il ne doit y avoir, lors de cette phase, aucune conséquence visible à votre action quotidienne. Là, genoux serrés le long de votre buste, vous repenserez aux Portoricains dans l’appartement, à leurs mains, à leurs empreintes déposées partout, à tous ces indices laissés à disposition de la police, à tout ce que nous laissons de nous, partout, tout le temps. Vous penserez qu’au moins vous aurez appris cela, à ne pas laisser de traces. Il faut que nous soyons furtifs, disait Lewis.

Jouant avec les influences subliminales que pourraient mettre en œuvre auprès de leurs publics respectifs certaines séries télévisées policières comme certains livres de contes spécialement conçus, « Protocole gouvernante » métaphorise avec ruse les théories du chaos, met en scène avec finesse le pouvoir des transformations silencieuses chères à François Jullien, et transforme en narration passionnante le développement de failles imperceptibles, du parquet impeccable se mettant à gonfler jusqu’à la jeune fille au pair se révélant conseillère financière de haute volée, failles qui minent la sûreté et la certitude du quotidien et le rendent peut-être propice à autre chose.

La vie, disait Lewis, si vous en contrôlez les paramètres accessoires, c’est comme un coup de billard à cinq bandes. Si l’impact de départ est précis, vous pouvez prévoir au millimètre où arrivera la boule.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Protocole gouvernante » (Guillaume Lavenant)

  1. Beaucoup apprécié aussi. L’écriture est prenante dès les premières lignes et entretient parfaitement l’angoisse froide et le mystère. Belle réussite, je suis déjà curieuse des prochains écrits de l’auteur.

    Publié par Sandrine | 3 mai 2020, 17:21
  2. J ai eu l occasion de rencontrer l auteur aux utopiales de Nantes l année dernière, il m’avait donné envie de le lire… C’est à présent chose faite. C’est bluffant pour un premier roman et original. Je suis conquis.

    Publié par Guillaume | 5 mai 2020, 14:00

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