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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Deux cents et quelques commencements ou exercices d’écriture ou de lecture amusants » (Marc Cholodenko)

En réinventant à chaud l’art endiablé du commencement, et en le passant sauvagement au mixeur, injecter une inventivité insoupçonnable dans l’éventuelle fatigue romanesque.

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Mais la nuit était arrivée comme le personnage qui entre juste pour annoncer « trop tard » et apprendre à l’assemblée qu’une minute plus tôt c’était possible encore et qu’il n’était plus temps de recommencer, savoir, bien sûr, commencer ; et les rideaux de soie devraient attendre l’aurore pour se teinter de rose comme de vert sur la pelouse l’herbe maintenant noire. Il pensa reprendre la main en lui massant les pieds, saisir le moment pour en faire une occasion, mais sans monter au-delà des chevilles, stipulant ainsi que ce n’était pas une proposition au sens grammatical du terme qu’il avançait – car il n’était pas question d’invite – ni même une supposition mais simplement un temps qu’il posait là sur le temps universel et pas même : qu’il faisait remarquer plutôt, qu’il désignait, aussi légèrement mais précisément que se promenaient ses paumes – qu’il pointait. Qu’il eût fallu ou pas lui faire confiance là n’était pas la question car la confiance est le code qu’il faut composer, le risque qu’il faut courir et le pari qu’il faut faire pour pénétrer dans le monde animé, l’univers que se partagent les hommes. Sinon on peut quand même demeurer – comme si c’était là au fait qu’on était né – avec la nature, l’art et les objets manufacturés, en suspendant la pensée juste à la limite du contact avec ceux qui l’habitent, le créent, les ont fabriqués et en usent. Mais est-il jamais possible de choisir, se demanda-t-elle en fouillant dans son sac sans autre but que de faire diverger sa pensée. Soudain elle se figea, le regard arrêté dans ses profondeurs, comme si au contraire elle venait d’y trouver sa conclusion, surprenante, terrible. Ils devaient se rencontrer au musée où il voulait lui montrer, dit-il, son tableau préféré avec la naïveté des romanciers qui s’empressent de faire savoir au lecteur en quel lieu et temps il se trouve, en compagnie de qui et à quel propos, au contraire de ceux qui procèdent à l’instar des filles un peu futées qui savent toujours garder quelque chose sur elles en contraste avec ce qu’elles ont découvert, sans parler d’autres, plus rares, pour qui, s’agissant de leur art, révéler ou cacher n’a pas de sens. L’impression dégagée par le bâtiment était carrément pénible, exemple de laisser-aller et laisser-faire, paresse, esprit d’imitation, de conformité qui président à la majorité des entreprises humaines ; indice aussi du mépris qu’il avait pour ses congénères qui ne pouvaient pas ne pas le comprendre lui-même, qui se conformait par complaisance paresse laisser-aller et indifférence à sa nature, son penchant, ce qu’il s’était laissé peu à peu être : cet édifice qui tenait quand même en dépit qu’il se fût construit arbitrairement par approximations, au hasard des hasards sans dessein ni aspiration à la perfection.

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Glisser deux cents fois et quelques d’une amorce romanesque à une autre, c’est le défi que s’est imposé Marc Cholodenko dans ce texte publié en 2011 chez P.O.L.. Trente-cinq ans et onze romans après le fondateur « Les États du désert » de 1976, et cinq ans avant l’époustouflant rebond thématique de « Il est mort ? », il s’agissait bien de parcourir au pas de charge, en 130 pages d’un souffle continu, les figures et les tropes réputées épuisées d’une littérature dépouillée et contaminée par toutes les autres formes médiatiques et artistiques qui se repaissent de son corps chaud, pour en extraire peut-être, subrepticement, possibilités et alternatives.

Au bureau d’accueil du cimetière, le préposé conserve dans les boîtes idoines les fiches de chaque personne inhumée, ce qui lui permet de vous indiquer précisément l’emplacement de la tombe que vous recherchez ; il peut même, si nécessaire, tracer au crayon sur un plan imprimé à cet effet le trajet, parfois sinueux, comme hésitant, à suivre pour y parvenir, tout à fait comme s’il était le gardien d’une cité où on va pour la première fois faire une visite. Il est réveillé d’un coup par la pluie comme si la nuit éclatait brusquement en applaudissements assourdissants à un tour de force de son rêve. Du moins c’est ainsi qu’il l’interprète sur l’instant : Encore ! encore ! Mais si vous vouliez que je continue il ne fallait pas applaudir, imbéciles. Il est contrarié vraiment, il lui échappe que les bravos ne s’adressaient pas à lui et que s’ils avaient vraiment interrompu quelque chose, une de ces brusques voltes qu’il lui arrive de se rappeler qu’il a obligé le sens à exécuter (comme d’une véronique le matador le taureau), il ne s’en souvient déjà plus. Ainsi des pensées que nous ne parvenons pas à retenir qui sont les plus belles, pareilles aux femmes à peine entrevues dans une porte, un escalier de métro, à la fenêtre d’un autobus. Il n’est jamais content.

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Alternant en secrètes arabesques les promenades presque guillerettes et les bouffées d’angoisse, les fondus-enchaînés fantomatiques et les coqs-à-l’âne outrecuidants, les couches référentielles enfouies et les jaillissements presque sonores, il y a bien ici à l’œuvre une virtuosité, joueuse et songeuse, qui mobilise les ressources de la langue et l’inventivité dissimulée dans maints passages obligés de l’écriture romanesque. On songera sans doute aux résonances possibles avec des démarches pourtant radicalement différentes en apparence, telles que « L’énergie noire » (2015) de P.N.A. Handschin ou le « Albert et l’argent du beurre » (2020) de Laurent Rivelaygue, mais partageant au cœur une ambition souterraine, celle de réinventer en permanence l’écriture, en fouaillant sauvagement et méthodiquement ses entrailles réputées fatiguées pour y traquer les joyeux soubresauts de la création.

La fenêtre bat, laissant entrer par à-coups le vent qui ébouriffe les feuilles en pile et poursuit les isolées. Certaines sont arrêtées dans leur fuite par les semelles, contre lesquelles elles s’amoncellent, d’un homme étendu sur le ventre, immobile, mort probablement à voir le sang répandu autour de son torse et éparpillé en mouchetures au-dessus de sa tête sur le mur où dansent, expansibles, extensibles, alternativement et simultanément selon, en groupes, en couples, les ombres projetées par les flammes de l’incendie qui ronfle non loin sans étouffer, quand ils montent par salves, les cris des soldats qui reçoivent sur leurs baïonnettes les corps des enfants jetés des étages, nourrissons de préférence, ou sinon les  plus légers. Si le romancier emprunte à Dieu son omniscience et son ubiquité, celui-ci ne lui accorde pas pour autant la capacité qu’il a de fermer les yeux sur les errements de ses créatures. C’est un miracle ce que ce coiffeur a fait pour cacher sa calvitie et qui l’a décidé à ne pas s’arrêter là. Il allait se faire réduire les paupières tirer les tempes remonter les bajoues. Une nouvelle vie commençait. Ça coûtait mais ça valait. Dès les premières bouffées Noémie décolle. Si fort que ça lui fout la trouille. Ça ne vaut peut-être pas ce que ça va lui coûter. Elle se traîne jusqu’à la pharmacie pour prendre une Ritaline. Merde y’en a pus. Un Attenta. Nanpu. Rubifen ? Non plus. Tant pis elle va se faire un café bien serré. Elle va à la cuisine puis revient s’allonger, dans les vapes, dont elle ne se relèvera pas, sinon très involontairement, brièvement, violemment et soudainement, sous l’effet de l’explosion. Ce personnage n’est pas si épisodique qu’il paraisse. Ce n’est pas qu’elle ou il inaugure une histoire de revenants ; mais il ou elle a, plutôt avait, un frère. Il s’endort toujours devant les émissions à la télé où les gens parlent entre eux. Comme si on était invités à écouter à condition de reconnaître au départ qu’on n’a rien à ajouter ou à répliquer. Soit ils parlent entre eux et alors qu’ils restent entre eux, soit ils parlent pour nous et qu’ils nous laissent parler. Mais peut-être qu’ils parlent entre eux pour nous. Pas pour notre bénéfice mais à notre place. Peut-être que c’est pour ça que c’est fait. Que c’est une illustration et défense de la démocratie. Heureusement qu’il y a les documentaires, les films et les jeux.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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