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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Le sous-marin Peral » (Juan Carlos Mondragón)

Le choc majeur de onze nouvelles en sarabande diabolique autour d’un inventeur, d’une invention, d’un bar de Montevideo et de leurs cortèges de métaphores audacieuses.

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Voici onze nouvelles qui, davantage qu’un recueil, constituent un étrange roman à facettes autour du motif secret du « sous-marin Peral », à la fois création d’un inventeur génial en avance sur son temps et bar de Montevideo dépositaire de redoutables traces mémorielles.

Je me suis embarqué avec de la fièvre et un mal de tête persistant pour un voyage sans retour, en proie à une sorte de trip hallucinant, dans le port de Maracaibo, il y a maintenant bien des semaines – dont j’ai perdu le compte. La situation ainsi résumée devient incompréhensible ; je pourrais bien l’admettre, par paresse, de la part de quelqu’un d’autre que moi, un inconnu en orbite aveugle autour d’une autre vie.
Au début du mois d’octobre de l’année précédente, j’avais obtenu mon diplôme d’informaticien avec mention et félicitations du jury grâce à un mémoire sur la création, virtuelle mais vraisemblable, d’un lieu inexistant. Dans l’immédiat, mon ambition se limitait à trouver au plus vite un travail bien stable et bien rémunéré ; pour le reste, on verrait. Avec la technique acquise pendant sept semestres de travail acharné, j’allais pouvoir faire le tour du monde et établir des contacts prometteurs en ouvrant et fermant des pages sur mon écran sans avoir besoin de changer de lieu de travail. Mais le destin, ce pouvoir suprême des Anciens, ou un programme qui lui ressemblait, a décidé du contraire. (« L’appel du temps »)

Par des tours et des détours presque toujours surprenants, audacieux ou joliment improbables, les onze nouvelles résonnent entre elles alors même que la lectrice ou le lecteur ne s’y attend plus. Histoires d’embarquements et de débarquements, d’obsessions et de souvenirs, de transfigurations et de réécritures, leur farandole mélancolique et subtilement glaçante, sous des dehors fabulatoires, parcourt non seulement un Uruguay déjà mythique, entre traditions transatlantiques et féroce dictature militaire de 1973-1983, cheville ouvrière du plan transnational Condor d’écrasement des forces de gauche dans le cône Sud, plan dans lequel l’Uruguay des séides du général Aguerrondo n’eut guère à envier à ses voisins argentin ou chilien.

Mais l’originalité tenait au désir de lui offrir un diamant brut, produit d’un processus enseveli depuis des millions d’années, une pierre de l’âge de la planète, que nul n’aurait jamais contemplée, témoignage d’une fusion qui avait accompagné le bouleversement de la création du monde, qui ne scintillerait que sous le regard de sa bien-aimée et que lui envieraient Dieu et ses anges flagorneurs. Il rêvait d’un gisement pugnace, d’un diamant enseveli et d’une veine inconcevable qui n’attendait que lui. Il caressait ce rêve depuis longtemps et avait cherché cinq années durant la pierre comme s’il était en quête d’une ville enfouie dans la forêt, qui eût renfermé les secrets du futur et d’innombrables richesses. Tout ce qui était humain lui était indifférent, seule comptait son obsession de la pierre absolue, talisman du dieu antérieur au jaguar moucheté, sécrétion vénéneuse du diable et d’araignées grouillant dans les profondeurs de l’enfer vert, pierre qui était l’absolu du monde minéral, en lui-même simple transition sur la voie de la véritable mission. (« Corcovado »)

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Docteur espagnol en sciences de l’information (avec une thèse sur Joaquín Torres Garcia) et docteur français en littérature (avec une thèse sur Juan Carlos Onetti), Juan Carlos Mondragón dispose d’une exceptionnelle capacité à multiplier les clins d’œil et les échos surgissant discrètement de ses narrations en réseau. Ce recueil de 2016, traduit en français en 2020 au Seuil par Gabriel Iaculli et Annie Morvan, en offre un témoignage éblouissant. Si l’ombre des personnages du « Une nuit de chien » de Juan Carlos Onetti, ou celle, plus inattendue peut-être, du gabier Maqroll de Alvaro Mutis, planent indéniablement dans certains recoins de ces onze nouvelles, c’est certainement du côté extraordinaire de « La vitesse des choses » de Rodrigo Fresán que l’on trouvera les correspondances les plus détonantes. Usant de Peral, en ses incarnations d’inventeur, d’invention et de bar commémoratif à la manière du lieu multivoque et se dérobant toujours qu’est la ville de Canciones Tristes chez Fresán, Juan Carlos Mondragón repousse à chaque page les frontières de la mémoire, en y incorporant aux doses juste nécessaires les touches subtiles de bande dessinée, d’heroic fantasy, de science-fiction ou de roman policier qui caractérisent aussi l’art de l’auteur de « Mantra » et du « Fond du ciel ».

Tout cela est à ce point sinistre que si j’écrivais son nom de jeune fille, il ne dirait rien à personne. Nous vivons dans la société de l’amnésie programmée qui insulte le nom des femmes mortes, celles que personne ne mentionne jusqu’à ce que la tragédie recommence, et notre ville ne fait pas exception. Qui peut citer le nom de trois femmes assassinées chez elles par l’homme de leur vie ? Personne à part ceux qui leur survivent, pleurent leur absence et savent qu’aucune justice, pas même celle de Dieu, si elle existe, ne saurait rendre compte de leur martyre quotidien. Leur nom doit être effacé pour ne pas gêner l’inspiration des beaux esprits. Les défuntes ne parlent pas et les vieilles photos sont les feuilles mortes des cimetières et des fosses communes. (« La jeune fille et la mort »)

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Toutes les icônes de ce qui pourrait être une vaste mythologie de l’Uruguay contemporain et de ses racines, joyeuses ou maudites, sont mises à contribution dans une tonalité chaque fois particulièrement appropriée : ainsi en est-il de l’exil temporaire jouant au définitif à l’image du Witold Gombrowicz de « Trans-Atlantique », des enjeux de football devenant tout autre chose comme le laissait plus que deviner parfois son compatriote Eduardo Galeano dans son indispensable « Le football – Ombre et lumière », ou de la persistance d’un passé qui décidément ne passe pas, comme le rappelait encore récemment, depuis l’autre côté du rio de la Plata, le « Double fond » d’Elsa Osorio. Et tout cela assorti d’un art consommé de la fausse digression et de l’exégèse à bout portant que ne renierait certainement pas le Juan José Saer de « Glose ».

Ceci est l’histoire d’un naufrage tragique : le mien. À l’origine, mon obsession était concentrée sur la première ligne verticale et un lieu commun des amateurs de mots croisés. Si je parvenais à la remplir je pourrais à coup sûr finir de rédiger en temps voulu l’article « Héritage d’Isaac Peral » de la Nouvelle encyclopédie de la mer. C’était ma contribution secrète pour fêter avec dignité le centenaire de sa naissance, sortir de l’atrophie des prétendues valeurs supérieures et des ambitions démesurées qui nous dominent.
Jusqu’à la semaine dernière j’ai travaillé à la Poste centrale, située dans la zone portuaire face au rocher de Gibraltar, le djebel Tariq, mon panorama de référence quotidien. C’est de là qu’émergeait le périscope ennemi qui me surveillait, de là qu’étaient lancées les torpilles hostiles de ceux qui cherchent à me détruire. Au début (j’ai commencé très jeune, pistonné par un oncle qui était facteur ; en ces années d’impunité ce coup de pouce a suffi pour m’y faire entrer sans que j’ai à passer des examens fastidieux), j’ai attendu non sans impatience la mise en service de la machine à oblitérer. Un beau jour, elle est arrivée. Personne ne nous avait prévenus et rien n’a vraiment changé dans notre routine de fonctionnaires. Cela fait maintenant des années qu’elle oblitère le courrier. Toutes les enveloppes sans exception. Celles des formulaires à remplir en caractères d’imprimerie ; des relances d’impayés ; des documents officiels ; des décrets ministériels ; des documents de propagande ; des prospectus médicaux et financiers ; des factures d’entreprises ferroviaires adressées à des sous-traitants ; de la correspondance familiale violée en provenance de France, des imprimés, des invitations à des mariages, des faire-part de séparation, des lettres anonymes de dénonciation et des menaces de mort rédigées avec des lettres découpées dans les journaux. Elle atteste la date de l’envoi, surtout la date si importante de l’oblitération. Elle a remplacé mon geste répétitif et ma signature sur les recommandés. (« Le sillage de Gibraltar »)

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Il n’est pas si fréquent désormais pour moi de connaître la joie bien particulière de découvrir comme au premier jour un auteur écrivant pourtant depuis plus de trente ans, avec presque une dizaine de romans ou de recueils à son actif, et d’y lire tout à coup, dans les méandres d’une narration sur-aiguisée, la marque de ces chefs-d’œuvre qui font rêver et agir, encore et encore. Ingénieur, machine ou bar de banlieue uruguayenne, « Le sous-marin Peral » compte indéniablement parmi eux.

Quant à la date où tout cela a commencé, il est sûr que la voix a murmuré que c’était à la fin des années trente. Une date approximative qui aurait tout aussi bien pu être le code d’une porte d’entrée, les derniers chiffres d’un numéro de téléphone de l’autre côté du rideau de fer, ou un lapsus introduisant un intervalle de plusieurs années, mais qui a pourtant éclairé la fin. Par la suite, je n’ai pas cherché la confirmation spatio-temporelle qui aurait validé sa version. J’avais peur de n’en savoir que trop sur les personnages, de me perdre dans les couloirs d’une station de métro aveugle qui ne mènent nulle part. Mon doute sur les dates, mais pas sur l’époque, a pu me déconcerter quant à la pertinence de la chronologie, même si elle rendait pourtant crédible la relation des faits qui me parvenait par le truchement de cette voix étrangère. Des faits qui, s’ils ne se prêtaient guère à devenir une page d’un ouvrage de référence, se sont effectivement déroulés, je peux l’affirmer, il y a longtemps pendant une Semaine sainte. Un décalage dans le temps n’empêche pas l’essentiel des scènes de demeurer inscrit dans la mémoire, car en définitive elles circulent et bondissent comme des électrons fous hors de leur orbite ou ces nombres que séparent les tirets des dates gravées sur les pierres tombales. (« Station Place Monge »)

(…)

Moi : Tu n’y es pas. La justification de tout ce que nous pouvons faire d’intéressant, la profondeur de la mémoire, l’horizon de l’imagination, notre travail sur la brève histoire de notre pays, la relativité de l’être au monde, les histoires que nous pouvons inventer, nos petites souffrances quotidiennes, la grossièreté de l’ambition et l’envie qui nous ronge quand nous écrivons, ce que nous décidons de cacher pour toujours, l’égoïsme planétaire, tout cela se trouve dans la permutation des chiffres tatoués sur l’avant-bras de celle qui disait d’appeler Lola. (« Lola de Lodz »)

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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