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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Le principe de Van Helsing » (Juan Carlos Mondragón)

En neuf nouvelles, dès 1993, la puissance brutale et joueuse d’un imaginaire capable de se ramifier presque à l’infini pour projeter des mythologies uruguayennes secrètes en insidieux fantasmes fantastiques mondiaux.

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La première  chose que l’on entend, c’est le bruit de la serrure, les deux tours complets du mécanisme de sécurité et de l’autre côté, à l’extérieur, le tintement des clefs suspendues qui s’entrechoquent. La pièce est obscure, on est en pleine nuit et les stores sont baissés, le pêne cède et sur la moquette surgit un éclat de la lumière du palier, le battant s’ouvre à peine pour livrer passage à une femme qui referme immédiatement la porte, apeurée, comme si quelqu’un la suivait de près. Pendant quelques secondes, tout redevient obscur et, à entendre ses pas décidés, on comprend qu’elle connaît par cœur la distribution de l’espace. Les claquements des talents s’orientent sans hésitation, jusqu’à ce que le déclic de l’interrupteur d’une lampe répande dans l’appartement une douce lumière homogène. La femme laisse les stores baissés; pose sa veste en laine et un sac noir sur le canapé à trois places ; il est évident qu’elle réintègre son espace. Pour se mettre à l’aise, elle enlève ses chaussures, s’assoit dans un fauteuil, puis, très organisée, tandis qu’elle masse d’une main ses orteils, elle tend l’autre pour allumer une radio vieille d’une trentaine d’années, indifférente à la qualité du son d’un appareil aussi vétuste, dont la voix, en envahissant l’appartement, distrait la solitude.
Tendue sur son siège, telle une bête acculée en quête de protection, elle regarde de tous côtés, se demande quel va être son prochain mouvement, celui qui n’avivera pas son angoisse. Elle opte alors pour la cuisine, se lève, va appuyer sur l’interrupteur près de la porte et, tandis que le tube fluorescent au plafond prend ses aises en clignotant, elle passe et se dirige du même mouvement vers la salle de bains. Elle laisse la porte entrouverte pour pouvoir entendre la musique et soulage sa vessie : le bruit du jet d’urine, en frappant la surface tranquille au fond de la cuvette, dit qu’elle se retient depuis des heures. Malgré les sons qu’émet la radio, on entend se dévider le rouleau de papier hygiénique contre le mur laqué, puis le bruit de la cellulose parfumée, qu’elle déchire, plie et frotte sur son sexe ; au bout de quelques secondes, une pression sur le bouton libère l’eau de la cuvette encastrée dans le mur. (« Merci de votre appel »)

J’ai découvert, tardivement et avec une joie sans mélange, il y a quelques semaines, l’Uruguayen (vivant en France) Juan Carlos Mondragón avec son récent recueil de nouvelles « Le sous-marin Peral », qui m’a enchanté et immédiatement donné envie d’en lire davantage. Ces neuf nouvelles-ci sont plus anciennes : le recueil d’origine en espagnol date de 1993, et la traduction française au Seuil, déjà due alors à Gabriel Iaculli, date de 2004.

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« Dernières heures à Weimar », avec sa mystérieuse société secrète d’admirateurs de Goethe, suggérés et esquissés comme tout autre chose, peut-être terrifiant, joue en beauté le rôle d’une mutation borgésienne, tandis que des spectres proustiens et de curieux fantômes de détectives sauvages semblent vouloir s’assembler pour des séances de lecture à haute sensibilité et peut-être bien à haut risque dans « Hortensia de serre ». Une véritable mythologie de la compétition sportive post-coloniale, de la lutte livre et des singulières relations triangulaires à imaginer entre Uruguay, Mexique et États-Unis transforme « Minotauromachie au clair de lune » en une curieuse fable policière intemporelle, dans laquelle le désert joue pleinement son rôle de miroir révélateur, tandis que « Un tango qui rappelle Libertad Lamarque », jouant avec le potentiel signifiant des formes musicales sud-américaines popularisées en Europe comme avec les voltes de l’émigration au long cours et avec celles de l’exploitation capitaliste (prenant par moments, entre deux mélodies à paillettes et à vibrations, les accents d’un « Politique et crime » de Hans Magnus Enzensberger), entrechoque l’art, l’amour et l’argent comme on y songe bien rarement, au coin d’un rêve concret, et que la nouvelle qui ouvre la version française du recueil (« Merci de votre appel ») ouvre un au-delà ambigu de la relation amoureuse, de la convoitise, du secret et des ramifications de la honte.

Au début de leur liaison, Gilda chantait dans un night-club dirigé par un Portugais fier d’être de Lisbonne, où l’on favorisait quelques autres activités liées à l’euphorie que dispensent le sexe et les plantes interdites, et, plus par la vertu de ces dernières que pour les qualités douteuses du spectacle, l’endroit voyait affluer chaque soir splendeurs tropicales, sommités de la pègre, play-boys amateurs de polo, militaires pour lesquels avait sonné le clairon de la retraite, consuls honoraires, attachés divers de diverses ambassades, parents et proches de chefs de gouvernement des années cinquante aux mandats jalonnés de sombres légendes de tueries clandestines, de Chivas Regal coulant de fontaines en or massif, d’élections truquées à coups de dollars. À certains moments de l’année, on voyait s’y succéder les rois de l’arachide et de l’ananas, les maîtres du caoutchouc et du pamplemousse, les empereurs du melon, de la papaye, les seigneurs de la goyave, les califes de la pêche et de la tomate, les princes de la banane et de la pomme de terre, tout un réseau de pouvoir tropical qui devait sa noblesse d’emprunt à la machette sanglante. C’était un Paris nostalgique de chasses réservées aux complets trois pièces de couleur crème, écharpes de soie et dents en or, aux bagouses sertissant des émeraudes dignes d’un sultan, aux panamas et aux fume-cigarette incrustés de pierres précieuses d’Amazonie. L’alliage pervers de la danse acrobatique appelée rock and roll, des bandes originales de comédies musicales et des retransmissions de matchs de football à la télévision précipita le déclin de l’éphémère triomphe de José. Les cordes de la guitare mollissaient, la peau des tambours se ridait, réduite au silence. La voix de Gilda était drossée contre les écueils et les récifs de la tequila, du rhum et du pastis. Sa robe perdait ses paillettes, laissant des trous ternes, comme la robe d’un bel animal injustement affligé de pustules, les plumes volaient, flottaient et se posaient sur le sol crasseux où nul ne daignait les ramasser ; Gilda bâclant la pose de la teinture L’Oréal montait sur scène avec des racines noires et les gitanes sans filtre qui lui faisaient un teint jaune de sable pollué remplaçaient les fume-cigarette nacrés qui n’en finissaient plus.
« On est foutus, ma belle, il faut qu’on trouve autre chose si on veut s’en sortir. » (« Un tango qui rappelle Libertad Lamarque »)

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Maîtrisant à la perfection les héritages incisifs, aux lisières du fantastique ou en leur plein cœur, de Leopoldo Lugones ou de Horacio Quiroga, c’est lorsqu’il distille au sein de ce substrat le vertigineux machiavélisme de l’incertitude interprétative cher à un Rodrigo Fresán, que Juan Carlos Mondragon déploie ici encore davantage sa spécificité enchanteresse. Le jeu enchâssé de métaphores résonnantes qui se déploie dans « Papillons sous anesthésie » (la nouvelle-titre du recueil original) ou dans « La persévérance de l’Homme-Mouche » force l’admiration de la lectrice ou du lecteur, tandis que la ruse capable de jouer et déjouer les attentes qui traverse et irrigue « Le surnom secret de la demoiselle londonienne » ou « Le principe de Van Helsing » vient nous confirmer s’il en était besoin que l’auteur nous propose une série d’incursions imaginaires de très haute volée.

Pendant que je délirais, sur l’écran de la télévision, le comte Lugosi mourait une nouvelle fois, en haute mer, toutes voiles dehors, dans les ombres douteuses du noir et blanc, avec des grincements de portes et des crucifix vengeurs en argent véritable. Moi aussi j’ai barricadé mes fenêtres quand la nuit est venue. Je suis plus rassuré lorsque, tard, avant de m’endormir, j’entends le bruit de l’ascenseur de l’immeuble, même si je ne sais jamais si c’est son dernier voyage ni qui il transporte. Parfois, je me bouche les oreilles de mes mains pour ne plus entendre le hurlement des sirènes, les grincements des freins des voitures, les coups de sonnette insistants qui n’annoncent rien de bon, les sonneries de téléphone nocturnes auxquelles personne, dans la région, n’ose répondre. Nul ne peut échapper à la Transylvanie montevidéenne, ni emprunter non plus les chemins infestés de bêtes assassines. (« Le principe de Van Helsing »)

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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