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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Le football – Ombre et lumière » (Eduardo Galeano)

Football : le beau jeu, la marchandise et la politique, depuis les origines ou presque.

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Publié en 1995, traduit en français en 1997 par Jean-Marie Saint-Lu chez Climats, puis en 2014, pour une édition fortement augmentée, chez Lux, avec une préface de Lilian Thuram, cette série historique d’essais consacrés au football, principalement à travers ses coupes du monde et les anecdotes significatives qui peuvent en dériver, est une œuvre atypique chez Eduardo Galeano, grand écrivain et dramaturge uruguayen, plus connu généralement en Europe pour son excellent essai historique de 1971, « Les veines ouvertes de l’Amérique latine », consacré à l’histoire de l’impérialisme et de la corruption en Amérique du Sud, écrit deux ans avant le coup d’État de Juan Maria Bordaberry à Montevideo, et le début de douze années d’exil.

Comme tous les Uruguayens, j’ai voulu être footballeur. Je jouais très bien, j’étais une vraie merveille, mais seulement la nuit, quand je dormais : pendant la journée, j’étais la pire jambe de bois qu’on ait vue sur les terrains de mon pays.

C’est par ces mots que commence la confession, souvent hilarante et régulièrement tragique, de l’auteur, à propos de football et de « beau jeu », mais aussi à propos de racisme centenaire et de marchandisation effrénée – deux axes de lecture qui expliquent largement que ce soit sur cette ombre et sur cette lumière que se soit aussi appuyé Jean-Claude Michéa pour son passionnant « Le plus beau but était une passe » (2014), qui inclut justement au passage la préface qu’il avait signée pour la première édition française de l’ouvrage de l’Uruguayen. Au long de ces presque 300 pages, il sera en effet beaucoup question de politique, de détournement d’esprit, de thésaurisation, de richesse et d’opacité financière, à propos de ces si nombreuses occasions, hélas, où le jeu (terme alors si galvaudé) sut s’effacer en beauté, FIFA et UEFA (que l’auteur déteste copieusement – à fort bon droit, semble-t-il) en tête, organisations mercantiles vouées aux enrichissements personnels, plus promptes que quiconque ou presque à s’acoquiner avec les pires dictatures que la Terre ait porté. Eduardo Galeano excelle ainsi à rappeler ces pages sombres que l’on feint toujours autant, ici ou là, d’ignorer.

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Le général Videla remettant la coupe du monde à Daniel Passarella (1978).

Les affiches du championnat montraient un Hercule faisant le salut fasciste, avec un ballon à ses pieds. Le Mondial 1934 fut, pour le Duce, une opération de propagande. Mussolini assista à tous les matchs dans la loge d’honneur, menton levé vers les tribunes bondées de chemises noires, et les onze joueurs de l’équipe d’Italie lui dédièrent leurs victoires paume tendue. (…)

Comme la précédente, cette compétition fut un championnat d’Europe. Seuls deux pays latino-américains, contre onze pays d’Europe, participèrent au Mondial 1938. La sélection d’une Indonésie qui s’appelait encore Indes hollandaises arriva à Paris en représentation solitaire du reste de la planète.
L’Allemagne incorpora cinq joueurs de l’Autriche tout juste annexée. La sélection allemande ainsi renforcée fit irruption dans le tournoi en se donnant des airs d’équipe invincible, avec le svastika sur la poitrine et toute la symbologie nazie du pouvoir, mais elle trébucha et tomba face à la modeste Suisse. (…)
L’Italie, en revanche, refit sa campagne du tournoi précédent. Lors des demi-finales, les azzurri vainquirent le Brésil. Il y eut un penalty douteux, et les Brésiliens protestèrent en vain. Comme en 1934, tous les arbitres étaient européens. (…) La presse officielle italienne avait fêté de cette façon la défaite de la sélection brésilienne : « Nous saluons le triomphe de l’intelligence italique sur la force brute des Noirs. » (…)

Le général Stroessner était élu président du Paraguay, après une bataille disputée contre aucun candidat. Au Brésil se resserrait le cercle des militaires et des patrons, des armes et de l’argent, autour du président Getulio Vargas, qui se briserait peu après le cœur d’une balle de revolver. Des avions nord-américains bombardaient le Guatemala, avec la bénédiction de l’OEA, et une armée fabriquée au nord envahissait, tuait et remportait la victoire. Pendant qu’en Suisse on chantait les hymnes de seize pays, pour inaugurer le cinquième Championnat du monde de football, au Guatemala les vainqueurs chantaient l’hymne des États-Unis pour célébrer la chute du président Arbenz, dont l’idéologie marxiste-léniniste ne faisait aucun doute, vu qu’il s’en était pris aux terres de la United Fruit. (…) Le Brésil étrennait son maillot jaune à col vert, car le précédent, tout blanc, lui avait porté malheur à Maracaña. Mais la couleur canari n’eut pas un effet immédiat : le Brésil fut battu par la Hongrie lors d’un match violent, et ne put même pas atteindre les demi-finales. La délégation brésilienne fit un recours auprès de la FIFA contre l’arbitre anglais, qui avait agi « au service du communisme international, contre la Civilisation Occidentale et Chrétienne ». (…)

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Brazil's Garrincha, dribbles to past an unidentified Soviet Union player

Garrincha (Brésil) en 1958.

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Le versant ensoleillé de l’ouvrage (même si l’énoncé imperturbable des vilenies politiques orchestrées au fil des années prend au fil des pages un côté sombrement réjouissant par lui-même) est composé de merveilleuses évocations de joueurs, grands ou moins grands, connus ou moins connus, mais très souvent atypiques, et de moments baignés d’une grâce particulière. On se régalera ainsi avec, entre autres, les fantômes de Zamora, de Samitier, de Friedenreich, d’Andrade, de Piendibene, de Scarone, de Nasazzi, d’Erico, de Leônidas, de Domingos, de Moreno, de Barbosa, de Di Stéfano, de Garrincha, de Didi, de Kopa, de Puskás, de Charlton, de Yachine, de Seeler, de Beckenbauer, d’Eusebio, de Pelé, de Maradona, de Cruijff, de Müller (Gerd), de Platini, de Hugo Sánchez, de Gullit, de Zico, de Romario, …

C’est toutefois peut-être dans ces pages de synthèse, aux intitulés définitifs tels que « Le ballon », « Les règles du jeu », « Les supporters » ou « Une industrie d’exportation », presque toutes miracles d’équilibre entre ferveur, érudition et lucidité sociale et politique, mêlant inextricablement les meilleurs et les pires aspects de ce sport, qu’Eduardo Galeano atteint son sommet, rejoignant en beauté les grands écrivains capables d’extraire de ces balles une vérité littéraire exceptionnelle, comme l’extraordinaire David Peace de « Rouge ou mort », notamment.

L’histoire du football est un voyage triste, du plaisir au devoir. À mesure que le sport s’est transformé en industrie, il a banni la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer. En ce monde de fin de siècle, le football professionnel condamne ce qui est inutile, et est inutile ce qui n’est pas rentable. Il ne permet à personne cette folie qui pousse l’homme à redevenir enfant un instant, en jouant comme un enfant joue avec un ballon de baudruche et comme un chat avec une pelote de laine : danseur qui évolue avec une balle aussi légère que la baudruche qui s’envole et que la pelote qui roule, jouant sans savoir qu’il joue, sans raison, sans chronomètre et sans arbitre.
Le jeu est devenu spectacle, avec peu de protagonistes et beaucoup de spectateurs, football à voir, et le spectacle est devenu l’une des affaires les plus lucratives du monde, qu’on ne monte pas pour jouer mais pour empêcher qu’on ne joue. La technocratie du sport professionnel a peu à peu imposé un football de pure vitesse et de grande force, qui renonce à la joie, atrophie la fantaisie et proscrit l’audace.

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