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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Double fond » (Elsa Osorio)

Quarante ans après, l’ombre vivace et noire des vols de la mort argentins.

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Ce sont des pêcheurs qui l’ont trouvée, à La Turballe. Dans sa robe à fleurs, le visage serein, le corps bien conservé. Il n’y avait pas longtemps qu’elle était morte, a dit le médecin légiste.
Maintenant que j’ai pu mener l’enquête et reconstituer son histoire, je vois que même en cela, en laissant son corps arriver là, elle avait eu le sens de l’à-propos. Cette idée de se sauver à tout prix, qu’elle avait appliquée toute sa vie, elle l’avait gardée jusque dans sa mort.
La mort, elle n’avait pu y échapper, mais on aurait dit qu’elle s’était arrangée pour qu’on finisse par l’apprendre. Que se serait-il passé si la marée l’avait entraînée ailleurs, ou – comme c’était le plus probable – au fond de la mer ? Et que se serait-il passé si au journal on ne m’avait pas mutée du siège central, de Rennes, à Saint-Nazaire, pour couvrir des faits divers et ne plus fouiner là où il ne faut pas, mademoiselle Le Bris – histoire de me faire comprendre que personne n’est irremplaçable. Sans compter le commissaire Fouquet, un brave type, le contraire d’un imbécile, même s’il cache bien son jeu.
On n’aurait rien su. Ce n’était pas la première fois qu’elle s’en serait allée sans laisser de traces. Une de plus. Dans un petit village perdu de la côte française, au XXIe siècle, et sous une autre identité. Qui aurait pu le soupçonner ?
Fouquet m’a lancé l’hameçon et j’y ai mordu. Parce que c’est lui qui m’a dit que Marie Le Boullec était d’origine argentine et que la cause de son décès était l’asphyxie par immersion. Peu de temps auparavant, il avait lu dans le journal un article qui l’avait impressionné sur les noyés en Argentine, que l’on trouvait dans les années 70 sur une plage quelconque, ou les côtes du pays voisin.

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Dix-neuf ans après « Luz ou le temps sauvage », l’Argentine Elsa Osorio revient arpenter les chemins cruels des années noires de la dictature militaire dans son pays. Cinq ans après « La Capitana », elle se penche à nouveau sur le sort complexe d’une combattante tentant d’échapper aux engrenages qui la broyent – et à la mort pour elle et pour ses proches. Contrairement à l’internationaliste flamboyante de la guerre civile espagnole, l’héroïne subversive de ce « Double fond », publié en 2017 et traduit en français en 2018 par François Gaudry chez Métailié, tôt capturée au moment du coup d’État militaire (ou du début du « Processus », comme l’appelèrent pudiquement les soutiens bien-pensants de la dictature), devra faire face pendant plusieurs années à plusieurs dilemmes éthiques en captivité, après avoir miraculeusement échappé à la mort (tirant bénéfice de la convoitise sexuelle et amoureuse d’un tortionnaire, pilote d’aéronavale), et vivre dans la terreur presque permanente lorsqu’elle sera en liberté étroitement surveillée. « On ne quitte jamais vraiment l’ESMA », le plus grand centre clandestin de détention, de torture et de disparition de la dictature, mis en place dans les locaux de l’Ecole de mécanique de la Marine argentine, sera sans doute une des leçons-clés de l’enquête.

Après avoir lu sur Internet le premier rapport sur les vols de la mort, je n’ai rien pu faire d’autre que de continuer à lire, malgré mes difficultés à comprendre l’espagnol. Je ne suis pas allée à La Turballe ni à l’hôpital de Saint-Nazaire ni à celui de Pornichet où travaillait Marie Le Boullec.
La rédaction fermait et je n’avais pas encore écrit un seul mot. J’ai rédigé l’article à toute vitesse, avec toute la charge émotionnelle de ce que j’avais lu, mais sans dire un mot de mes soupçons.
J’ai suivi les conseils de Fouquet : ne pas prévenir qu’on est sur une piste, au risque de laisser filer l’hypothétique criminel. Vous aurez tout le temps de raconter si jamais on le trouve, m’a-t-il dit, en citant en exemple le cas de ce dealer tabassé dans une rue de son quartier. Muet de peur, il avait refusé de révéler qui l’avait agressé. La piste que suivait Fouquet était la moins évidente, rien à voir avec un règlement de comptes entre bandes rivales, juste une histoire avec sa petite amie du lycée.
J’apprends à dire sans dire. C’est un défi. Dans le papier sur Marie, une seule phrase pouvait suggérer l’orientation de mon enquête… ou n’importe quelle autre.
« Les Grecs appelaient ananké l’impossibilité d’échapper au destin, en dépit des efforts de l’être humain pour se croire libre. L’ananké, si chère aux romantiques, surtout à Victor Hugo, a rattrapé la femme de La Turballe. »
Je pensais que le rédacteur en chef allait se montrer réticent, les références littéraires ne sont les bienvenues ni dans la rubrique ni dans le journal, mais il était si tard quand j’ai envoyé mon papier que personne n’a dû le lire. Dans les pages politiques, où j’écrivais avant, pas une ligne ne passait sans être revue et corrigée. J’aurais aimé écrire beaucoup plus, mais j’ai choisi la prudence.
Le jour s’était levé quand je suis allée dormir, angoissée.
Je sais vraiment peu de choses sur l’histoire de l’Amérique latine. La presse avait suivi avec intérêt la détention de Pinochet à Londres en 1998. Je l’ai lu aujourd’hui dans les archives. Et si j’ai été impressionnée que ses avocats défendent l’usage de la torture, cette sophistication du mal consistant à jeter les détenus vivants et anesthésiés à l’eau m’est intolérable. Les vols de la mort. Comment peut-on être aussi cruel ?
Ce que j’ai lu dans le témoignage d’un survivant est-il possible ? Pour alléger la conscience des tortionnaires, un prélat de l’Église argentine citait la phrase biblique : il faut séparer le bon grain de l’ivraie.

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Le roman a été écrit partiellement dans le cadre d’une résidence d’auteur organisée à la M.E.E.T. (Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs) de Saint-Nazaire, et il est ainsi fascinant d’assister au déploiement de la noire histoire contemporaine argentine, toujours diablement actuelle, quarante ans après les faits, malgré les invocations rituelles à l’oubli, dans le cadre fort paisible de la Côte d’Amour, par le truchement d’une opiniâtre journaliste d’un grand quotidien de l’Ouest de la France dont le siège se trouve à Rennes. Plus qu’au « Mapuche » de Caryl Férey, on songera peut-être à son « Condor » qui, bien que concernant le Chili et non l’Argentine (quoique le caractère multinational de l’opération Condor, justement, rende parfois caduque cette distinction-là), reflète comme « Double fond » le cynisme psychopathe et content de soi des tortionnaires devenus hommes d’affaires après le « retour à la démocratie ». Mais la journaliste française choisie comme enquêtrice par Elsa Osorio pour assembler les éléments de cette histoire terriblement humaine et monstrueusement politique nous évoque aussi irrésistiblement un autre « attrapeur d’ombres », celui de « La frontière » de Patrick Bard découvrant l’intrication des horreurs mexicaines avec les féminicides de Ciudad Juarez. Et c’est ainsi que l’autrice argentine nous offre à nouveau un roman si terrible, si humain, si noir et si beau.

Encore à fourrer mon nez où il ne fallait pas, comme on me le disait à Rennes à propos d’une affaire beaucoup moins dangereuse. Cela pourrait être pire qu’un changement d’affectation, pire que de perdre mon emploi. Mais je ne peux plus faire marche arrière, que cela concerne ou non la femme noyée, je veux en savoir plus. Et si elle sert à faire un peu de bruit, ce ne serait pas mal non plus, m’a dit Marcel. Les responsables de ces crimes sont encore en liberté, même si on dit que les lois qui les protégeaient étaient dévoyées, ils seront jugés. Il y a des signes favorables, mais attendons de voir pour le croire, dit Jean-Pierre, personne n’a encore été jugé, les seuls membres des juntes militaires condamnés sous le gouvernement démocratique ont été graciés par le deuxième président.

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À propos de charybde2

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