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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Ilona vient avec la pluie » – Maqroll le Gabier 2 (Alvaro Mutis)

Coincé à terre dans le calme plat et glauque de Colón, au Panama, Maqroll le Gabier cherche une issue où le tragique et le fantastique vont s’inviter sans prévenir.

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Ilona

Lorsque j’ai vu s’approcher l’embarcation grise des douaniers avec le pavillon du Panama flottant fièrement en poupe, j’ai immédiatement su que nous étions arrivés au bout de notre tumultueuse traversée. À dire vrai, au cours des dernières semaines, chaque fois que nous avions accosté dans un port, nous nous étions attendus à une visite comme celle-là. Seul le laxisme avec lequel, dans les Caraïbes, on expédie les affaires bureaucratiques nous avait protégés contre une telle éventualité. L’embarcation se frayait un chemin au milieu d’un marécage gris, à la surface duquel flottaient des restes anonymes d’ordures et d’oiseaux morts qui commençaient à se décomposer. La surface huileuse se fendait au passage de la quille, soulevant une vague indolente qui allait mourir paresseusement un peu plus loin. Nous étions loin du désordre éternel et fantasque de la mer. Trois fonctionnaires, dans leurs uniformes kaki largement tachés de sueur sous les aisselles et dans le dos, grimpèrent l’échelle de coupée avec une lenteur solennelle. Celui qui semblait être le chef, un Noir de ceux que l’on appelle ici Jamaïcains parce que les Yankees avaient amené leurs ancêtres depuis cette île pour les faire travailler à la construction du canal, nous demanda, dans un espagnol informe, truffé d’anglicismes, où était le capitaine du bateau. Je les conduisis sur le deuxième pont et frappai à plusieurs reprises à la porte de la cabine. Une voix opaque et fatiguée finit par répondre : « Entrez. » Je les fis passer et, après avoir refermé la porte derrière eux, je retournai près de l’échelle de coupée où j’avais entamé une conversation avec le contremaître. Le moteur du bateau ronronnait sur un rythme scandé de hoquets inattendus, tandis qu’une chaleur implacable, qui descendait d’un ciel sans nuages, augmentait le remugle des végétaux en décomposition et des palétuviers boueux qui séchaient au soleil en attendant la prochaine marée.
– Voilà. C’est fini. Maintenant, chacun pour soi et on verra bien ce qui arrivera, dit le contremaître, en regardant vers les quais de Cristobal comme si la réponse à son inquiétude pouvait venir d’eux.

Maqroll, dit le Gabier, marin au long cours et aventurier impénitent aux facettes ô combien multiples, aux amies et amis nichés aux quatre coins du globe, aux brusques réussites dissipées en assauts de générosité et aux fréquents revers de fortune supportés les dents serrées avec sa curieuse bonhomie, est cette fois embarqué, faute de mieux sans doute, sur un caboteur du golfe du Mexique et des mers antillaises. Las, après que le navire de l’infortuné capitaine qui l’avait pris à son bord ait été saisi par des créanciers, le voici échoué à Cristóbal, le port de Colón, au Panama. En proie aux risques et à la malédiction potentielle du marin à terre, il parvient néanmoins à gagner de sa hautaine habileté la bienveillance d’un caïd local, et lorsque sa vieille amie et amante occasionnelle Ilona (le troisième côté du triangle magique formé avec l’ami lointain Abdul Bashur, déjà mythique) le rejoint quasiment par hasard, les voici bientôt tous deux à la tête d’une curieuse maison de passe où officient de fausses hôtesses de l’air… jusqu’à ce que survienne à son tour une certaine Larissa et certains bouleversements en perspective…

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Cornélius était un petit Hollandais grassouillet qui fumait sans répit une pipe bourrée d’un mauvais tabac. Il parlait un espagnol impeccable qu’il avait enrichi des imprécations les plus variées et les plus pittoresques. On eût dit qu’il les avait collectionnées tout au long de ses années de navigation dans les îles car elles constituaient un authentique inventaire de la scatologie caribéenne. Au début de notre voyage, il avait semblé manifester à mon endroit une certaine méfiance, née de cette susceptibilité qui s’empare des gens de mer lorsqu’ils atteignent un poste de commandement. Ils se méfient toujours des étrangers qui pourraient envahir ce qu’ils considèrent comme leur domaine. J’étais parvenu très vite à dissiper cette attitude première du Hollandais et nous avions fini par établir une relation distante, mais cordiale et ferme, grâce à la reconstitution d’anecdotes et d’expériences communes qui s’achevaient en un tonnerre d’éclats de rire ou s’en allaient mourir derrière un rideau de nostalgie rêveuse et triste.
– Wito ne peut échapper à l’embargo. C’est comme s’il l’avait cherché depuis longtemps. S’il perd le bateau et, avec lui, sa façon de vivre, tout finira par s’arranger pour lui. Ce sera comme arrêter une routine en laquelle il a depuis longtemps cessé de croire. Il y a des lustres que tout cela l’ennuie à mourir. C’est du moins ce que j’ai pu déduire de son attitude pendant le voyage. Qu’en pensez-vous, Cornélius, vous qui le connaissez mieux que moi ? Depuis quand travaillez-vous ensemble ?
Je tentais de soutenir la conversation sans grande conviction tandis que là-haut s’accomplissait l’obscure cérémonie judiciaire qui nous menaçait depuis plusieurs semaines.
– Il y a onze ans que nous sommes ensemble, répndit le contremaître. Ce qui a foutu en l’air le destin du pauvre Wito, c’est la fuite de sa fille unique avec un pasteur protestant de la Barbade, marié et père de six enfants. Il a abandonné fidèles, église et famille, et a emmené la petite. La pauvre, en plus d’être laide, est à moitié sourde. À partir de là, Wito a commencé à se fourrer dans des affaires invraisemblables. Il a hypothéqué le bateau et, je crois, une maison à Willemstad. Vous savez ce que c’est. Faire un trou pour en boucher un autre. Il n’est pas impossible que ces salauds soient là pour lui régler son compte.
Il haussa les épaules et, tirant fortement sur sa pipe, il regarda vers la cabine où se poursuivait un dialogue à l’issue fort prévisible. Les douaniers sortirent peu après. Ils rangèrent des papiers dans leurs serviettes, saluèrent en portant nonchalamment la main à la visière de leurs casquettes, descendirent l’échelle de coupée et remontèrent dans le canot. Celui-ci se dirigea vers Cristobal en fendant doucement l’eau de la baie.
Le capitaine apparut à la porte de la cabine et m’appela :
– Maqroll, voulez-vous monter un moment, s’il vous plaît ?

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Cadre de l’industrie pétrolière internationale en rupture de ban, poursuivi un temps – et même emprisonné quinze mois – dans une sombre affaire de détournement de fonds, le Colombien Álvaro Mutis publie de la poésie depuis 1948 et de la prose depuis 1960 lorsqu’il entreprend en 1986, à soixante-trois ans, de donner un destin romanesque à Maqroll le Gabier, un personnage qui hante alors déjà sa poésie depuis quelques années. Marin professionnel et aventurier impénitent, celui-ci porte certainement une partie de l’héritage d’un autre marin, maltais, cornouaillais et gitan, créé en 1967 par Hugo Pratt pour hanter les rêves issus du premier quart du vingtième siècle. Si Maqroll descend bien par certains aspects de Corto Maltese, il évolue toutefois dans un univers devenu bien différent, celui d’un vingtième siècle finissant où Hambourg, Gênes, Naples, Port of Spain, Lisbonne, Recife ou Marseille ont certes gardé un air de parenté avec leurs ancêtres homonymes, mais ont vu les activités portuaires et maritimes devoir largement vivre avec les notions de pavillons de complaisance, de détournements de certificats de destination finale, de maquillages de cargaisons ou de fraude aux assurances et aux contrôles écologiques.

Nous nous étions retrouvés à La Nouvelle-Orléans après que des années avaient passé sans que nous sachions rien l’un de l’autre. J’étais entré dans un magasin de Decatur Street, qu’une enseigne arrogante et trompeuse proclamait « Gourmet Boutique ». On y exposait une collection d’objets inutiles et stupides prétendument destinés à un bar ou à une cuisine, ainsi qu’un variété d’aliments et d’épices d’origines et de marques diverses qui ressemblaient douteusement, par leur emballage, à ceux que certaines boutiques de Londres, Paris ou New York vendent soi-disant en exclusivité. Je voulais acheter un peu de confiture de gingembre. C’est une de mes passions secrètes que je conserve toujours, même dans les pires moments de pénurie. Le prix indiqué sur le pot était à ce point élevé que je me suis dirigé vers la caisse pour m’assurer qu’il était correct. Wito était là, qui payait deux boîtes de thé Darjeeling, sa boisson favorite. Avant même de prononcer un mot, nous nous sommes regardés en souriant, avec la vieille complicité de ceux qui connaissent leurs faiblesses respectives et se surprennent en flagrant délit de les assouvir. Wito insista pour régler mon gingembre après une explication mielleuse du propriétaire de la boutique sur le prix excessif du produit. Il avait cet accent de Brooklyn qui indique à l’avance que l’on perdra la partie. Nous sommes sortis ensemble. Mon ami, après avoir exprimé les plus grands doutes sur l’authenticité du thé et du gingembre en question, m’invita à déjeuner. Un cuisinier jamaïcain était à son service, qui savait préparer un jambon aux prunes digne de tous les honneurs. Le bateau était ancré devant les quais de Bienville, juste en face de la boutique où nous nous étions rencontrés. C’était un cargo peint en un jaune rageur, comme je n’en avais vu que sur la gorge des toucans de Carare. Le pont de commandement et celui des cabines et des bureaux étaient d’un blanc qui depuis longtemps avait besoin d’un coup de badigeon. Le nom du bateau n’était pas en accord avec son modeste tonnage et son apparence plus modeste encore. Il s’appelait le Hansa Stern. Susana, la femme de mon ami, l’avait baptisé ainsi. Durant sa jeunesse elle avait vécu quelque temps à Hambourg et conservait pour les grandes villes de la Baltique une admiration qui les embellissait considérablement. Wito n’avait pas voulu changer le nom, par respect pour sa mémoire. Tout commentaire était vain, mais c’était bien là un de ses traits de caractère : une volonté professorale et très allemande de vouloir tout expliquer avec une précision inutile, comme si le reste des humains avait besoin d’un surcroît d’aide pour comprendre le monde.

Dans ce deuxième roman d’une série qui en comportera sept au total (avec deux recueils de poèmes de surcroît), publié en 1988 et traduit en français en 1989 par Annie Morvan, d’abord chez Sylvie Messinger puis chez Grasset, l’ancrage de la saga n’est pas cette fois colombien et amazonien, comme dans « La neige de l’amiral » précédemment, mais bien avant tout caribéen : centré sur cette sublime impasse qu’est la deuxième ville du Panama, sur sa façade atlantique, et sur ses correspondances mystérieuses avec La Nouvelle-Orléans comme avec Port-of-Spain, avec Kingston comme avec – plus curieusement – l’Adriatique, renouvelant sa formidable galerie de personnages si faussement simples, un univers entier de grand large et de ports interlopes rôde et obsède, maniant les prétendues évocations d’autres récits, existants ou non-existants, en résonance avec les procédés d’un Rodrigo Fresán, d’un Juan Carlos Mondragón, d’un Juan Carlos Onetti ou même d’un Antoine Volodine, pour laisser entrevoir les recoins insondables de l’âme de Maqroll. Un art fort rare du récit qui dissimule sa poésie fiévreuse et son fantastique tragique au cœur même d’une narration affectant d’être chevillée au réalisme le plus contemporain.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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