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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « La Neige de l’Amiral » – Maqroll le Gabier 1 (Alvaro Mutis)

En 1986, le début romanesque d’une saga maritime, fluviale et aventurière aux nombreux tiroirs inattendus, à l’étrange poésie désenchantée et à la malice à nulle autre pareille : Maqroll, dit le Gabier, fait son entrée hors des premiers poèmes dont il était le héros.

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RELECTURE

La neige de l'amiral

Les informations que je possédais indiquaient qu’une bonne partie du fleuve était navigable jusqu’au pied de la Cordillère. Naturellement, c’est inexact. Nous voyageons sur une embarcation à fond plat munie d’un moteur Diesel qui lutte contre le courant avec un entêtement asthmatique. À l’avant, il y a une bâche en toile soutenue par des piquets de fer où sont accrochés des hamacs, deux à bâbord et deux à tribord. Les autres passagers, lorsqu’il y en a, s’entassent au milieu du bateau, sur un tapis de palmes qui les protège du plancher métallique brûlant. Leurs pas résonnent dans la cale vie comme un écho fantomatique et grotesque. À tout moment nous nous arrêtons pour renflouer la chaloupe échouée sur un de ces bancs de sable qui se forment soudain pour disparaître ensuite au gré du courant. Nous occupons, moi et un autre passager monté lui aussi à Port d’Espagne, deux des quatre hamacs ; les deux autres sont pour le mécanicien et le lamaneur. Le capitaine dort à l’arrière, sous un parasol de plage multicolore qu’il fait tourner selon la position du soleil. Il est toujours dans un état de semi-ébriété habilement maintenu grâce à des doses régulières qu’il administre de façon à ce que ne le quitte jamais cet état d’âme où l’euphorie alterne avec une torpeur somnolente qui à aucun moment ne l’abat tout à fait. Ses ordres n’ont aucun rapport avec notre route et nous plongent dans une perplexité agaçante : « Haut les cœurs ! Gare à la brise ! À cœur vaillant rien d’impossible ! L’eau est à nous ! Brûlez la sonde ! » et ainsi de suite, toute la journée et une bonne partie de la nuit. Ni le mécanicien ni le lamaneur ne s’inquiètent de cette litanie qui, d’une certaine façon, les tient éveillés et en alerte, et leur donne la dextérité nécessaire pour éviter les pièges continuels du Xurandó.

Maqroll, dit le Gabier, marin au long cours et aventurier impénitent aux facettes ô combien multiples, goûtait un repos de gabier bien mérité, donc, dans l’un de ses havres disséminés aux quatre coins du monde, auprès de la belle et mystérieuse Flor Estévez, tenancière, propriétaire et tête pensante de La Neige de l’Amiral, son auberge blottie aux confins de la cordillère des Andes. Qu’un voyageur de passage mentionne pourtant l’existence de scieries établies dans le lointain amont d’un fleuve côtier amazonien, dont le prix du bois défierait toute concurrence à son débouché, pour peu que l’on puisse en organiser l’acheminement, voilà les aventureux démons personnels de Maqroll qui reprennent instantanément du service, et le mettent en route inexorablement vers une remontée de fleuve à bord d’une embarcation fatiguée, aux mains d’un équipage haut en couleurs et en doutes, surveillé de loin par l’hydravion du commandant militaire de cette contrée excentrée. Maqroll pourra-t-il enfin, fort de son expérience et de son désenchantement abyssal, remonter deux fois le même fleuve ?

Dans la partie du bateau protégée par la bâche, mon compagnon de voyage est un géant blond qui mâchonne quelques mots qu’un accent slave rend pratiquement incompréhensibles. Il est calme et fume sans arrêt des cigarettes pestilentielles que le lamaneur lui vend à un prix prohibitif. J’apprends qu’il se rend là où je vais moi-même : à la factorerie où l’on conditionne le bois qui descendra sur ce même fleuve et dont je suis censé organiser le transport. Le mot factorerie provoque l’hilarité de l’équipage, ce qui n’est guère pour me faire plaisir et m’emplit d’un doute pour le moins déconcertant. La nuit, nous nous éclairons avec une lampe Coleman sur laquelle viennent s’écraser de grands insectes aux couleurs et aux formes si diverses que j’ai parfois l’impression que quelqu’un organise leur défilé selon un but didactique que je ne peux discerner. Je lis à la lumière des effilochures du tissu incandescent jusqu’à ce que le sommeil m’abatte, comme une drogue à l’effet immédiat. L’inconséquente légèreté du duc d’Orléans m’occupe encore un instant, puis je tombe dans un implacable assoupissement. Le rythme du moteur change à chaque instant, ce qui nous maintient dans un état de constante incertitude. Il est à craindre que d’un moment à l’autre il s’éteigne définitivement. Le courant devient de plus en plus capricieux et indomptable. Tout ceci est absurde et je n’en finirai jamais de savoir pourquoi je me suis embarqué dans cette aventure. Il en va toujours de même au début de mes voyages. Plus tard, survient l’indifférence bienfaitrice qui répare tout. Je l’attends avec impatience.

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Cadre de l’industrie pétrolière internationale en rupture de ban, poursuivi un temps – et même emprisonné quinze mois – dans une sombre affaire de détournement de fonds, le Colombien Álvaro Mutis publie de la poésie depuis 1948 et de la prose depuis 1960 lorsqu’il entreprend en 1986, à soixante-trois ans, de donner un destin romanesque à Maqroll le Gabier, un personnage qui hante alors déjà sa poésie depuis quelques années. Marin professionnel et aventurier impénitent, celui-ci porte certainement une partie de l’héritage d’un autre marin, maltais, cornouaillais et gitan, créé en 1967 par Hugo Pratt pour hanter les rêves issus du premier quart du vingtième siècle. Si Maqroll descend bien par certains aspects de Corto Maltese, il évolue toutefois dans un univers devenu bien différent, celui d’un vingtième siècle finissant où Hambourg, Gênes, Naples, Port of Spain, Lisbonne, Recife ou Marseille ont certes gardé un air de parenté avec leurs ancêtres homonymes, mais ont vu les activités portuaires et maritimes devoir largement vivre avec les notions de pavillons de complaisance, de détournements de certificats de destination finale, de maquillages de cargaisons ou de fraude aux assurances et aux contrôles écologiques.

En montant dans la chaloupe, j’ai mentionné la scierie mais personne n’a pu me donner une idée précise de l’endroit où elle se trouve, ni me dire si elle existe réellement. Il en va toujours de même avec moi : les entreprises dans lesquelles je me lance sont marquées au signe de l’imprécision, de la malédiction de mouvements prétendument astucieux. Et me voici en train de remonter ce fleuve comme un soit, sachant à l’avance ce qu’il adviendra de tout cela. Je me retrouverai dans la forêt, où rien ne m’attend, où la monotonie et la touffeur de grottes à iguanes me font mal et me rendent triste. Loin de la mer, sans femmes, parlant une langue d’abrutis. Et pendant ce temps, mon cher Abdul Bashur, compagnon de tant de nuits passées sur les rives du Bosphore, de tant d’efforts inoubliables pour gagner de l’argent facile à Valence et à Toulon, m’attend ou  me croit peut-être mort. Je suis au plus haut point intrigué par la manière dont ma vie est une répétition d’échecs, de décisions erronées au départ, de voies sans issue qui, mis bout à bout, seraient tout compte faut l’histoire de mon existence. Une vocation fervente pour le bonheur sans cesse trahie, chaque jour détournée, conduisant inlassablement et nécessairement à de misérables échecs, tous étrangers à ce qui, je le sais au plus profond de mon être, devrait s’accomplir, n’était mon attirance pour une incessante défaite. Qui peut comprendre cela ? Nous allons de nouveau pénétrer dans le tunnel vert de la jungle sombre et menaçante, de nouveau je perçois sa maudite odeur de sépulcre tiède et fade.

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Dans ce premier roman d’une série qui en comportera sept au total (avec deux recueils de poèmes de surcroît), publié en 1986 et traduit en français en 1989 par Annie Morvan, d’abord chez Sylvie Messinger puis chez Grasset, l’ancrage colombien et amazonien (au sens large, presque métaphorique) de la saga est manifeste : l’atmosphère poisseuse de la jungle fluviale résonne en sombre beauté, presque magique, avec celles du « Forêt vierge » de Ferreira de Castro ou du « Palais du Paon » de Wilson Harris, sans négliger les touches audacieuses apportées par des confins oubliés dignes du « Général Solitude » d’Éric Faye ou par l’omniprésence d’un hydravion et de son capitaine que ne renierait évidemment pas l’Hayao Miyazaki de « Porco Rosso ». Mais derrière la lente remontée du fleuve, le superbe aventurisme tropical et la formidable galerie de personnages si faussement simples, un univers entier de grand large et de ports interlopes rôde et obsède, maniant les prétendues évocations d’autres récits, existants ou non-existants, en résonance avec les procédés d’un Rodrigo Fresán, d’un Juan Carlos Mondragón, d’un Juan Carlos Onetti ou même d’un Antoine Volodine, pour laisser entrevoir les recoins insondables de l’âme de Maqroll – et celle d’autres marins, peut-être bien ses semblables et ses frères, comme en écho permanent. Un art fort rare du récit qui dissimule sa poésie fiévreuse au coeur même d’une narration affectant d’être chevillée au réalisme le plus contemporain.

Nous traversons une région où les clairières se succèdent avec une exactitude telle qu’on les croirait l’œuvre des hommes. Le fleuve est une eau dormante et c’est à peine si l’on remarque la résistance du courant à notre avance. L’autre soldat a survécu à la crise et avale ses blanches pastilles de quinine avec une résignation toute militaire. Il prend soin des deux armes qu’il ne lâche jamais et bavarde avec nous sous le parasol du capitaine, nous racontant des histoires de postes avancés, la vie des soldats dans le pays frontalier et comment les bagarres dans les cantines, les jours de fêtes, finissent toujours de part et d’autre par plusieurs morts que l’on enterre avec les honneurs militaires comme s’ils étaient tombés dans l’accomplissement du devoir. Il a la malice des hommes de la région, siffle les s et parle avec cette vélocité particulière qui rend les phrases difficiles à comprendre tant que l’on n’est pas habitué au rythme d’une langue qui sert plus à occulter qu’à communiquer. Lorsque Ivar lui demande certains détails sur le poste frontière et plus particulièrement sur l’équipement dont il dispose ou le nombre de conscrits qu’il héberge, le soldat ferme à demi les yeux et, avec un sourire malin, répond quelque chose qui n’a rien à voir avec la question posée. De toute façon, il ne semble pas éprouver une grande sympathie à notre endroit et je crois qu’il ne nous pardonne pas d’avoir enterré son compagnon sans son consentement. Mais il y a une autre raison, plus simple celle-ci : comme toute personne qui a reçu une formation militaire, il tient les civils pour une espèce encombrante et maladroite qu’il faut protéger et tolérer. Toujours compromis dans des affaires louches et des entreprises d’une sottise flagrante, les civils ne savent ni commander ni obéir, c’est-à-dire qu’ils ne savent pas vivre dans ce monde sans semer le désordre et l’inquiétude. Et il nous le fait sentir à chaque instant jusque dans le plus insignifiant de ses gestes. Au fond, il me rend jaloux, et bien que j’essaie tout le temps de miner son inexpugnable système, force m’est bien de reconnaître que celui-ci le préserve des ravages perfides de la forêt dont les effets commencent à se manifester sur nous avec une évidence funeste.

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ÁlvaroMutis

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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