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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Vers Valparaiso » (Perrine Le Querrec)

La poudre noire d’une poésie à haute intensité déployée sous nos yeux jusqu’à son point critique.

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Le marbre
Attaquer
Le marbre de la page
La roche du mot
Attaquer le grain la forme le fou
Je ne vais rien vous montrer mes mains en sang je ne vais pas les montrer
Les éclats éblouissants fichés dans mes yeux je ne vais pas les montrer
L’engagement je ne vais pas le montrer il est invisible il troue le marbre le silence de ma bouche
Je ne vais rien dire vous n’écoutez pas le marbre vous vous y penchez comme sur la mort
Le tragique invisible

Depuis l’origine ou presque, Perrine Le Querrec exécute un travail en profondeur donnant ou inventant une parole aussi authentique que possible (car assise sur un intense travail documentaire ou un recueil de données de première main, avant que n’intervienne la transmutation poétique) pour des voix qui n’en ont pas ou qui n’en sont pas : patients psychiatriques connus (« Le plancher », 2013), moins connus (« Jeanne L’Étang », 2013) ou semi-fictifs (« La ritournelle », 2017), victimes de viol collectif (« Le prénom a été modifié », 2014), adolescentes emportées par la transe ou la simulation inavouable (« L’apparition », 2016), ou encore femmes confrontées à la violence domestique radicale (« Rouge pute », 2018).

Lorsque d’autres voix ont, ou ont eu, chacune à leur manière, pignon sur rue, c’est bien d’une compréhension intime du lien entre leur poésie et leur cabossage, intérieur ou extérieur, et des marques alors laissées dans leur chair et dans leur esprit, qu’il continue de s’agir chez l’autrice : ainsi en est-il, souvent à contre-courant d’une certaine doxa même bien intentionnée, avec Unica Zürn (« Ruines », 2017) ou Francis Bacon (« Bacon le cannibale », 2018).

Charabia
Je marque la page de mon identité
Je vois le monde au pied de ma lettre
par moi par soi par ailleurs
J’honore les contre-évidences
en tant que telles
Je suspends le langage
Je flirte avec le charabia
Je taxidermise les vies
J’entends la voix de la dépouille de la traque au meurtre
du savant dépeçage au lent remplissage
du réel à la phrase
de la chair au papier

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Lucio Fontana, « Concetto spaziale, Attese » (1959)

Il est d’autant plus intéressant ou émouvant, dans ce « Vers Valparaiso », recueil publié début 2020 aux Carnets du Dessert de Lune, de lire Perrine Le Querrec se penchant poétiquement sur les ressorts intimes de cette écriture-là, et sur les caractéristiques de la transmutation qu’elle opère, volontairement comme à son cœur défendant. Si la colère analytique de « Bec et ongles » (2011) et les échardes déterminées de « La Patagonie » (2015) donnaient déjà à voir et à penser en quoi consiste le carburant pur de cette poésie des marges ignorées ou exploitées, c’est plutôt du côté des brefs textes confiés aux éditions Derrière la salle de bains (tels que « L’initiale » en 2014 ou « L’excédent » en 2016) que l’on trouvait jusqu’ici les aspects les plus programmatiques de l’écriture de l’autrice. Ici, une étape décisive est bien franchie dans ce domaine, en beauté et avec courage.

Logique
Devant ces couples de silence je tente d’imaginer les années de dialogues les mots de séduction de construction de passion, les chants les voix d’avant la lente résignation l’assignation à la vie commune, de l’apéritif au dessert le face-à-face absolument silencieux jusque dans les regards et les corps qui jamais ne se touchent oublient de se lécher les doigts s’essuyer la bouche, ta bouche de nougat je la lèche la suçote la mordille ma langue écrit la conversation secrète très secrète  qui roule sur les grains de ta voix sa logique poétique.

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Unknown

Qu’il s’agisse d’évaluer l’engagement conclu dès le titre d’un poème, de mettre à jour un angle d’attaque, de se prémunir du cheminement souterrain de certaines écritures, d’accepter le pouvoir des outils comme celui des humeurs, de creuser la métaphore appropriée lorsqu’elle s’est présentée, de composer avec l’évidente instabilité d’un propos, de peser le sens d’une justification typographique, ou encore de composer une stratégie qui tienne pleinement compte de la dimension physique et charnelle de l’écriture et qui puisse s’affranchir chaque fois que nécessaire du parasitage rampant alentour, Perrine Le Querrec affronte les tensions et les doutes qui se multiplient si aisément dans la bataille poétique, pour peu que la matière en soit prise au sérieux.

L’aiguille
Mourir en marchant
En route même une aiguille finit par peser
Que dire d’un mot en trop

C’est ainsi que se déploie sous nos yeux passionnés une véritable démonstration in vivo, l’insertion d’un programme souple mais bien décidé d’écriture poétique à bras le corps, les tripes nouées, en pleine possession des moyens dont elle dispose dès l’origine et de ceux qu’elle s’invente au fur et à mesure que les matériaux malaxés, aussi intenses, dérangeants, émouvants et terrifiants soient-ils, le demandent.

Et c’est ainsi que la poésie est vivante et puissante – et se fait comprendre de nous par-delà les explications de texte.

La carte
Des mots, oublier la fonction
Ajuster à la phrase leur beauté
Mots indociles insensés aux ordres
Voyager sans regarder la carte
Choisir sa vérité

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Vers Valparaiso » (Perrine Le Querrec)

  1. merci Hugues pour ce regard intense et juste sur l’écriture de Perrine Le Querrec et ce livre « Vers Valparaiso »

    Publié par carnetsdudessertdelune | 23 mai 2020, 11:40

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