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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « La maison pâle » (Luke McCallin)

Toujours aussi impressionnant, le deuxième volume de la trilogie Gregor Reinhardt dans Sarajevo presque assiégée en 1945.

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– Parlez-moi de la retraite de Belgrade. »
Comme Reinhardt ne répondait rien, le colonel prit un air presque compatissant.
« Pour quelle raison avez-vous été cité dans ces dépêches ?
– J’ai couvert la retraite de l’hôpital de campagne principal. J’avais reçu des informations tardives selon lesquelles une partie de l’avancée soviétique allait menacer l’évacuation de l’hôpital. Les communications étant hors service, je suis allé les prévenir.
– Et vous avez rassemblé une bande de pauvres bougres, parmi lesquels des blessés en état de marcher et des éclopés, pour repousser les Russes le temps que les renforts arrivent. Impressionnant. C’était la première fois que vous combattiez les Russes ?
– Depuis 1917, oui. »
Le colonel renifla, un sourire flotta sur les lèvres du commandant.
« Et ?
– Et je ne serais pas du tout mécontent de ne plus avoir à me frotter à eux avant vingt-sept autres années. »
Le colonel observa tour à tour Reinhardt et le commandant. Quelque chose d’imperceptible sembla passer entre eux, puis le colonel retourna se terrer dans l’ombre. Le commandant ferma le dossier de Reinhardt et froissa un morceau de papier entre ses doigts.
« Capitaine Reinhardt, effectif immédiatement, vous êtes transféré au Feldjägerkorps. »
Un silence pesant se referma sur les mots du commandant. Reinhardt resta muet, incapable de croire ce qu’il venait d’entendre.
« Connaissez-vous le Feldjägerkorps, capitaine ?
– Oui, commandant, déglutit Reinhardt. En partie.
– Éclairez-moi.
– Police militaire.
– Continuez.
– Mais avec une différence.
– Exact, confirma le commandant. Le Feldjägerkorps n’accepte que les anciens combattants décorés. Officiers et sous-officiers, pas de simples soldats. Nous rendons compte directement au haut commandement des forces armées. En tant que tel, même un caporal a une autorité supérieure, s’il décide de l’exercer, à celle d’un officier. Nous menons des missions indépendantes et disposons des pleins pouvoirs pour maintenir la discipline dans les bases arrières de l’armée.
– Les pleins pouvoirs, répéta Reinhardt, qui sentit quelque chose s’éveiller en lui cette partie de lui qui ne pouvait s’empêcher de réagir, d’asticoter, de provoquer dans ce genre de situations. Cours martiales expéditives et exécutions sommaires.
– Cela peut arriver, répliqua le commandant. Ça ne se limite pas à cela, toutefois.

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Publié en 2014 (traduit en français en 2016 aux éditions du Toucan par Nicolas Zeimet, et réédité en poche chez Folio Policier en 2017), le deuxième volume de ce qui deviendra la trilogie Gregor Reinhardt de Luke McCallin démontre à nouveau, comme indiqué à propos du premier volume, « L’homme de Berlin », que cette plongée dans les soubresauts de l’Allemagne de 1943-1947, traitée du point de vue d’un héros de la première guerre mondiale devenu policier de la criminelle puis enquêteur du renseignement militaire, ne se limite absolument pas à une émulation de la saga magistrale de Philip Kerr consacrée à Bernie Gunther.

À nouveau muté à Sarajevo en mars 1945, presque deux ans après les faits racontés dans le premier volume, mais devenu entretemps membre du prestigieux Feldjägerkorps, police militaire spéciale aux pouvoirs très étendus, créée en novembre 1943, Gregor Reinhardt (re)découvre une ville bien différente désormais de ce qu’elle était début 1943. Alors que, en attendant les troupes soviétiques qui ont déjà libéré Belgrade et qui menacent désormais les arrières des troupes allemandes encore engagées plus au sud, les partisans de Tito resserrent leur étreinte sur la capitale de la Bosnie-Herzégovine confiée par l’occupant nazi au très honni état indépendant de Croatie du poglavnik Ante Pavelić, l’ambiance résolument fin de règne, sournoise et violente, atteint ici des sommets.

Tout était lié, Reinhardt le savait. Il l’avait su en tant que policier. Il l’avait su en tant qu’officier des renseignements. La paperasse appelait la paperasse. Formulaires et règlements créaient des prisons administratives, un réseau de procédures qui tissait sa toile dans tous les domaines de votre vie, couche après couche. Le secret était d’en connaître le fonctionnement, de savoir en démêler les fils et repérer les chaînons qui n’auraient pas dû manquer. Face à une impasse, il fallait trouver une autre issue. Un certificat de naissance, un diplôme du secondaire, un dossier médical, une pièce d’identité, un permis de conduire, un casier judiciaire, un Soldbuch de l’armée, une condamnation. Tout cela formait les maillons d’une chaîne, le reflet de votre vie, qu’il suffisait de savoir décoder et analyse en cas de besoin.
Chaque unité militaire disposait d’un service administratif dirigé par un adjudant, souvent un jursite, tel que celui vers qui Prien l’avait orienté, un homme à l’air pas commode. Après avoir jeté un regard agacé aux documents de Reinhardt, il lui avait expliqué à quoi se référaient ces nombres, et les nombres en question l’avaient mené ici, dans une zone quasiment abandonnée de la caserne, un entrepôt rempli de caisses de rangement.
La paperasse appelait la paperasse. Elle était semblable à un torrent de vase se déversant d’un bureau à l’autre. Certaines personnes ne voyaient que par le papier et ne pouvaient s’en passer. D’autres l’avaient en horreur et s’efforçaient de l’ignorer. D’autres encore savaient en tirer profit pour déjouer le système qu’il était censé servir. Mais à la fin, le papier subsistait. Qu’il soit classé, caché, oublié ou égaré, il était toujours là. Il suffisait de savoir où regarder.

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Déjà familiarisés depuis le premier volume avec le talent de Luke McCallin pour rendre compte de l’incroyable bureaucratie de l’État nazi et de ses diverses incarnations policières et militaires, de ses rivalités sans nombre entre services et chapelles, mais aussi du terreau de haine ethnique et idéologique soigneusement cultivé par les extrémistes croates en Yougoslavie dans ces années 1930 et 1940, la lectrice et le lecteur découvriront dans ce deuxième volume, de surcroît, la fébrilité désespérée et néanmoins inventive, riche qu’elle est déjà de ses complicités pas toujours alors soupçonnées, avec laquelle les criminels de guerre de toute obédience (les oustachis l’emportant ici, pour des raisons évidentes de temps et de lieu, sur les nazis eux-mêmes) préparent l’après-guerre, la fuite, et la quête de nouvelles vies à l’abri de la justice de leurs vainqueurs et de leurs victimes. Dans les couloirs de la « Maison pâle » se glissent déjà les spectres du « Dossier Odessa » (1972) de Frederick Forsyth, par exemple (Luke McCallin commente largement le thème des « ratlines » et ses recherches à leur propos en annexe du texte) – même si ce qui domine ce roman est bien, selon les mots de l’auteur lors du festival Newcastle Noir en 2019, le combat d’un être humain « pour faire ce qui lui semble juste, quand bien même les circonstances rendent cette quête de justice particulièrement périlleuse, voire potentiellement mortelle ».

– Mais bon Dieu, à quoi est-ce que vous jouez ?
– Jouer ? Ça n’a rien d’un jeu, Reinhardt. Il s’agit de préservation. De notre avenir. »
Reinhardt serra les doigts sur la boutonnière d’Erdmann, l’attirant vers lui.
« Préservation ? Avenir ? Pauvre idiot ! C’est terminé. C’est de l’histoire ancienne. Vous êtes aveugle ou quoi ? On ne reviendra pas en arrière. On n’effacera pas ce qu’on a fait. »
Erdmann le regarda, soudain calme, puis il remua la bouche comme s’il voulait cracher, le menton contracté. Reinhardt eut un mouvement de recul. Le temps qu’il comprenne, il était trop tard. Il entendit le juge croquer dans quelque chose et vit ses yeux s’éclairer.
« Un peuple. Un Reich. Un Führer. »
Erdmann ut un hoquet et tout son corps se contracta, tendu comme un arc. Un gargouillis étouffé s’échappa de sa bouche en même temps qu’une écume blanchâtre, et il s’effondra sur le sol comme une poupée de chiffon.
Du cyanure. Le visage de Reinhardt se tordit dans une grimace de dégoût. Il mesurait, au fond de lui, l’extrémité à laquelle Erdmann s’était résolu avec ce geste. Quelle que soit la nature de ce qui se tramait, Erdmann n’avait pas le droit à l’erreur, dût-il le payer de sa vie. Reinhardt prit une profonde inspiration et se mit à réfléchir.

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À propos de Hugues

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