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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Briser la glace » (Julien Blanc-Gras)

La côte ouest du Groenland comme marqueur indistinct d’une époque. Un magnifique et rusé carnet de voyage.

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L’ours se tient immobile, à quelques mètres.
Je fais face au sommet de la chaîne alimentaire et je retiens mon souffle ; c’est la moindre des choses quand on dévisage le seigneur de la banquise. Je sais la puissance qui émane de ces quintaux de muscles, de ces griffes profilées pour décapiter un phoque (ou un homme), de ces mâchoires capables de broyer n’importe lequel de mes os.
J’avance d’un pas, mes yeux plantés dans les siens.
L’ours reste imperturbable.
Je dois maintenant prendre une décision cruciale.
Faut-il partir en courant ou faire le mort ?
Agiter les bras en criant ?
Ou acheter cette carte postale représentant l’animal emblématique de l’Arctique sous l’inscription Welcome in Greenland ?
J’opte pour la dernière solution et attends sagement mon tour à la caisse du duty free. Situation moins périlleuse qu’une rencontre physique avec un ours blanc mais néanmoins délicate : il me reste quatre heures à tuer avant ma correspondance et aucun bar n’est ouvert à 130 kilomètres à la ronde.

Dix ans après avoir débuté sa belle carrière de voyageur atypique, d’écrivain curieux des endroits et des gens, d’humoriste sérieux et de farceur rusé, avec « Gringoland » en 2005, avec dans l’intervalle quatre ouvrages personnels publiés, Julien Blanc-Gras profitait de l’offre d’une fort étonnante résidence d’artiste à bord d’un voilier basé sur la côte ouest du Groenland pour écrire « Briser la glace », publié chez Paulsen, l’éditeur qui aime notamment le grand froid, en septembre 2016.

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Ilulissat

Aussi incroyable que cela puisse paraître, je ne suis pas le premier voyageur à visiter le Groenland. Tout un tas de Vikings, de baleiniers, de missionnaires, d’explorateurs, de scientifiques et de sportifs ont balisé le chemin avant moi. Les récits de ces plus ou moins glorieux prédécesseurs ont modelé nos imaginaires. Nos consciences sont parsemées de représentations des univers polaires. Un igloo dans le blizzard par-ci, de pauvre Esquimaux alcoolos par-là, des ours en perdition sur une banquise qui fond trop vite. La réalité, bien sûr, persiste à rester plus complexe que les images d’Épinal. Il ne faut pas en vouloir aux images d’Épinal, elles ont du mal à s’adapter à un monde qui change trop vite pour elles. C’est pour ça que je voyage, pour embrasser le réel sans l’intermédiaire d’un écran, tout en sachant qu’il est déjà périmé au moment où je passe à l’étape suivante.
Jusqu’à présent, je penchais vers les tropiques. Aimanté par les zones où l’on vit dehors, où la distinction entre la rue et la maison est ténue, je visais toujours le Sud, là où les vêtements sont assez légers pour se déplacer, vivre, aimer facilement. Le Sud facilite le mouvement, on y danse sans encombre. Sans vraiment connaître le Nord, je l’associais au figé.
Mais ce Nord s’est mis à bouger. Longtemps considéré comme une périphérie exotique réservée aux aventuriers, l’Arctique se déplace désormais vers de nouveaux enjeux. Les changements climatiques modifient la géographie. Des routes maritimes s’ouvrent avec la fonte estivale de la banquise, des intérêts commerciaux et stratégiques pointent le bout de leur nez emmitouflé. Les touristes affluent, les multinationales reniflent un sol promettant des richesses minérales longtemps gelées. Sous la glace, les dollars. Le nord du monde se recentre.
Je ne demande qu’à réorienter ma boussole et à enfiler une paire de moufles. Il a suffi qu’un éditeur me propose d’aller voir là-haut si j’y étais, et me voilà en train de survoler la terre la plus septentrionale du globe.

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À quatre (le Capitaine, le Second, le peintre – Gildas Flahault, déjà redoutablement amariné – et l’écrivain – qui découvre, lui, la vie à bord d’un bateau) sur Atka, voilier de 15,50 m spécialement conçu et équipé pour la navigation polaire, et cadre de la résidence artistique sus-mentionnée, parcourir plusieurs centaines de milles nautiques en quelques semaines, sans véritable itinéraire programmé (« Nous avons des cartes, nous n’avons pas de plans. C’est là tout le charme de cette équipée ») : c’est sur le flot mouvant de la baie de Disko, semé d’icebergs (le fjord d’Ilulissat, déversoir du glacier Sermeq Kujalleq, en est l’un des plus gros pourvoyeurs dans l’hémisphère Nord – et est devenu de ce fait la principale destination touristique du Groenland contemporain) qu’il va s’agir de nous faire partager, subtilement, l’émerveillement des rencontres, avec les paysages comme avec les personnes. Et c’est là que Julien Blanc-Gras se montre infatigable, passionnant et résolument efficace. Analysant sa propre sidération et ses désirs de voyage à la manière de l’Anthony Poiraudeau de « Churchill, Manitoba » (avec lequel il partage l’amour des cartes géographiques et le jeu littéraire de l’emblématique ours blanc), convoquant le « Construire un feu » de Jack London en guise de rusé viatique pour « établir un mouillage qui tient », touchant du doigt et méditant sans lourdeur – mais en profondeur – sur les traces encore si récentes d’un colonialisme bien réel, en résonance avec le William T. Vollmann des « Fusils » pour le Nunavut canadien ou l’Éric Plamondon de « Taqawan » pour le Nouveau-Brunswick – et plus directement encore, bien entendu, avec le Peter Høeg de « Smilla et l’amour de la neige », établissant de facto une conversation colorée à distance avec l’Emmanuel Ruben d’ « Icecolor », spéculant sur les enjeux économiques qui rôdent ici comme le font à leur manière le Xavier Boissel de « Rivières de la nuit » ou le Philippe Vasset de « Journal intime d’une prédatrice », ou sur les enjeux écologiques du changement climatique avec le Barry Lopez de « Rêves arctiques », c’est notamment parce qu’il assure avec une énorme humilité un rôle de perpétuel candide volontaire, chassant tout risque de surplomb, que son kitsch voyageur potentiel – dont il est parfaitement conscient – devient tout autre chose et nous enchante au fil des pages. Ultra-documenté mais utilisant son matériau toujours mine de rien, il atteint une sorte de perfection dans la complicité avec la lectrice ou lecteur en matière de transmission des émerveillements, des beautés, des doutes et des inquiétudes.

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« Le bal des glaces » de Gildas Flahault, issu de la même résidence artistique à bord du voilier Atka.

Le Groenland est le pays témoin du changement climatique. Personnalités politiques, vedettes de cinéma et sauveurs autoproclamés de la planète viennent en pèlerinage, de préférence accompagnés d’équipes de télévision, pour verser une larme sur les glaciers ruisselants. Le point de ralliement, c’est le Sermeq Kujalleq, dans les environs d’Ilulissat (ou Jacobshavn, car tous les patelins ont un double nom, contemporain et colonial), la capitale touristique du Groenland, à 600 kilomètres au nord de Nuuk. C’est le plus important glacier de l’hémisphère nord. Il draine des myriades d’icebergs et d’adeptes du tourisme climatique. On se presse pour admirer la beauté d’un monde qui part en morceaux, avec le frisson qu’offre le spectacle des apocalypses en cours.

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À propos de charybde2

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