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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Homo sapienne » (Niviaq Korneliussen)

Cinq jeunes en quête brutale d’identité dans le vortex de Nuuk, la capitale du Groenland. Impressionnant.

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Nuuk, capitale du Groenland, 2014. 16 000 des 56 000 Groenlandaises et Groenlandais y vivent en permanence. Loin des archétypes du Grand Nord, devenus parfois quelque peu folkloriques de nos jours, et des revendications d’une culture inuit à préserver coûte que coûte, loin aussi des enjeux géostratégiques renouvelés par le réchauffement climatique, des jeunes gens, comme partout ailleurs dans le monde, y cherchent qui ils ou elles sont – entre vies à construire et boulots à trouver, mais surtout identités à découvrir, amours et amitiés à tester et déceler. Fia, Inuk, Arnaq, Ivik, Sara : cinq personnages qui ont trouvé leur autrice, cinq voix chamarrées et singulières pour dire une certaine réalité du Groenland d’aujourd’hui – et derrière lui, de notre monde tout entier, bien entendu.

Piitaq. Un homme. Trois ans. Des milliers de projets. Des millions d’invitations à dîner. Séances d’aspirateur et de ménage qui tendent incessamment vers l’infini. Souvenirs faux qui s’enlaidissent. Baisers secs qui se figent comme du poisson séché. Il faut éviter le mauvais sexe. Mes orgasmes simulés sont de moins en moins crédibles. Mais nous continuons à faire des projets.
Les journées s’assombrissent. Le vide en moi s’agrandit. Mon amour n’a plus aucun goût. Ma jeunesse vieillit. Ce qui me maintient en vie se dirige uniquement vers la mort. Ma vie s’est usée, flétrie. Quelle vie ? Mon cœur ? C’est une machine.

Publié en 2014 en groenlandais et très vite proposé en danois par l’autrice elle-même, puis traduit en français en 2017 par Inès Jorgensen pour les éditions La Peuplade, au Québec, « Homo sapienne » est le premier roman de Niviaq Korneliussen. Prenant aussi discrètement que résolument à rebrousse-poil une bonne part des fondamentaux socio-politiques du Groenland contemporain, l’autrice a secoué le pays bien davantage que sans doute escompté. Reléguant au second plan aussi bien les imaginaires hivernaux humoristiques popularisés par Jørn Riel que le rapport colonial au Danemark qu’avait su si bien saisir, entre autres choses, le Peter Høeg de « Smilla et l’amour de la neige », c’est paradoxalement du côté d’observateurs franchement extérieurs, pourtant aussi incidents qu’incisifs, tels la Valentine Goby de « Banquises » ou le Julien Blanc-Gras de « Briser la glace », qu’une parenté réelle d’inscription frontale dans une modernité durement ressentie par l’individu, dans le secret de son identité, notamment sexuelle, se fait ici davantage sentir.

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And then something like, qu’est-ce qui se passe, tu vas bien, tu pars, que vas-tu faire, tu me quittes, osovider osovider osovider, and I’m like, il faut que tu m’écoutes, asseyons-nous pour parler, je t’aime, je ne suis pas heureuse, tu n’es pas heureux, je trouve que ma vie manque de quelque chose, même si on ne manque de rien, j’ai besoin d’être moi-même parce que nous ne sommes pas heureux, etc., and the drama begins, n’es-tu pas en sécurité, pourquoi ne veux-tu pas rester avec moi, qu’est-ce que j’ai fait, est-ce que je t’ai fait quelque chose de mal, ai-je été maladroit, and the golden words like, non, j’en ai assez de la sécurité, tu n’as rien fait de mal, je veux me débrouiller toute seule, je veux me trouver, moi moi moi and never you, it never is and so on, and then the most predictable, as-tu rencontré quelqu’un d’autre, est-ce que tu ne m’aimes plus, est-ce que tu ne m’aimes pas, est-ce que tu ne tiens pas à moi, est-ce que je te suis indifférent, and then trying not to lose control, je t’aime pourtant beaucoup, je tiens pourtant beaucoup à toi, mais c’est fini, il n’y a rien d’autre à faire, il faut que tu comprennes, tu dois l’accepter, c’est ma décision définitive, this is final, fin fini point final, me quittes-tu vraiment, ne reviendras-tu vraiment pas, est-ce qu’on doit vraiment se séparer, pars-tu vraiment, me quittes-tu vraiment, and it goes on, oui oui oui, me quittes-tu, je te quitte, reviendras-tu, je ne reviendrai pas, me quittes-tu, oui, je te quitte and you know the fucking rest, but I’ll tell you anyway.

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Le Manhattan Night Club, à Nuuk.

Entre alcool et sexe, entre ennui et aspirations indistinctes, cinq jeunes gens se cherchent, se cabossent, se heurtent aux préjugés d’une toute petite communauté qui se révèle étonnamment hypocrite et conservatrice. Leurs quêtes respectives, entrecroisées et bosselées, empruntent un étonnant langage fusion et une communication foncièrement multi-canaux (on songera peut-être ici, toutes proportions gardées, à la Sandra Lucbert de « Mobiles » et de « La toile »), et il faut saluer bien bas la performance de la traductrice Inès Jorgensen pour rendre d’une manière cohérente le mélange étroit de groenlandais, de danois et d’anglais mondialisé qui caractérise la langue intime et réelle des jeunes Groenlandais contemporains, en même temps que l’audace des éditeurs d’origine et de La Peuplade (à laquelle on doit, de plus, la superbe préface de Daniel Chartier, directeur de la chaire de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique à l’UQAM – Université du Québec à Montréal) pour proposer, en sus des monologues et dialogues « classiques », les moyens typographiques appropriés pour refléter mails, messages instantanés et échanges sur réseaux sociaux, pour faire de ce « Homo sapienne » un parfait tourbillon, très local et très universel.

Si Dieu est une femme, elle est plus belle que Dieu. Sara. Je pique une gorgée de la vodka d’Arnaq. Pourquoi ne la vois-je que maintenant ? Qui est-elle ? J’ai envie de parler avec elle, de lui demander toutes sortes de choses. J’ai envie de lui demander d’où elle surgit soudain. Mais je ne le lui demanderai pas, puisque je viens seulement de la rencontrer !
– D’où surgis-tu comme ça, soudain ?
Je n’arrive pas à me contrôler.
– J’habite à Nuussuaq. Mon amie m’a invitée à la fête.
– Pourquoi est-ce qu’on se rencontre seulement maintenant ? je lui demande assez directement.
– Je crois bien t’avoir vue une fois dans le bus, sourit-elle d’un air étrange.
– Oui ? Quand ?
Elle se souvient de moi !
– Je sais pas. Je ne me rappelle pas. Mais si c’était toi, je crois que tu étais avec ton copain.
– Mon copain ? Piitaq ? Nous nous sommes quittés. Il y a longtemps, parce que je l’aimais pas.
Elle hoche la tête en souriant, car que pourrait-elle bien répondre ? Je viens seulement de la rencontrer, je suis obligée de me conduire plus normalement, sinon elle va croire que je suis un peu cinglée. Pourquoi est-ce que je ne peux pas mentir ? Pourquoi est-ce que je ne peux pas tenir ma langue ? Pourquoi est-ce que je ne peux pas me la fermer ? Est-ce que, sans le savoir, j’aurais fumé quelque chose ? Ça ne se peut pas. Je crois qu’on doit se sentir comme ça quand on a pris de la drogue.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Homo sapienne » (Niviaq Korneliussen)

  1. Original et bien intéressant. Bon lundi de Pâques !

    Publié par Bibliofeel | 13 avril 2020, 15:06

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Croc fendu  (Tanya Tagaq) | «Charybde 27 : le Blog - 23 juillet 2020

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