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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Le baobab de Stanley » (Guillaume Jan)

Une incroyable odyssée affirmée comme tranquille au long du fleuve Congo. Un modèle de littérature voyageuse qui ne s’en laisse pas conter.

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Baobab

Je suis perdu dans Zanzibar, égaré sur le bas-côté de l’Afrique. C’est par où, l’aventure ? Les murs de la vieille ville sont usés par le soleil, les façades coloniales s’effritent en silence. « L’hôtel est juste à côté », m’indique le vendeur de pastèques, seul être vivant croisé dans la torpeur de l’après-midi. Il faut longer un rempart défoncé par la végétation tropicale puis tourner à droite, sous une forêt de fils électriques dénudés. Je pousse la lourde porte cloutée, la matrone fait ses ongles derrière son comptoir, le prix des chambres est affiché en dollars. J’écope de la numéro dix : une cellule blanche, carrée, avec un plafond zébré de poutres en cocotier, un lit large comme un hippopotame et une petite ouverture encombrée de fils de fer, où s’entremêlent les rayons du soleil. Il fait 35 degrés, le ventilateur est cassé.
Dans l’avion, je pouvais encore imaginer les lions et les éléphants au pied de baobabs centenaires, comme dans un paradis terrestre. En atterrissant à Dar es-Salam, le jardin d’Éden s’est fané : fournaise sur le tarmac, cohue à la douane, effluves d’ordures brûlées… Vite ! Un billet pour Zanzibar ! Trente minutes plus tard, je monte à bord d’un bimoteur dix places, à peine plus long qu’une estafette. Le pilote tourne deux boutons, lève une manette, et nous voilà en l’air, à suivre notre ombre en forme de croix sur locéan Indien. Pas longtemps. Le coucou tangue à droite, à gauche, puis ricoche en douceur sur le piste clairsemée de touffes d’herbe. Les autres passagers disparaissent bientôt derrière une haie de cocotiers, je me retrouve seul dans le hangar du hall d’accueil. Tout seul. Il y a bien un tas de bagages, dans un coin, mais personne pour les réclamer – abandonner ses valises dès l’arrivée, ne serait-ce pas une belle idée de voyage ? J’hésite. Il faut dire que mon sac n’est pas bien chargé : une chemise, deux tee-shirts, deux caleçons, quelques affaires de toilette, une carte de l’Afrique, un appareil photo, trente bobines de film, une lampe torche, un canif, un rouleau de scotch et un tube de crème solaire. Non, je ne suis pas encore prêt pour le dénuement total. Je garde mon baluchon et me laisse happer par la lumière.

Certaines œuvres naissent d’une matrice identifiable, d’un creuset originel qui détermine avec une force fondamentale ce qui suivra – jusqu’à ce qu’un éventuel point d’inflexion majeur vienne surprendre et brouiller les cartes, le cas échéant. Pour les beautés inattendues d’un vagabondage en sandales aux objectifs modifiés en cours de route de « Traîne-savane » (2014), pour les étrangetés poignantes et les dévouements impossibles de « Samouraïs dans la brousse » (2018) et pour l’invention d’une mythologie des coïncidences entre Finistère, Balkans et Afrique profonde de « Alias Lejean » (2022), « Le Baobab de Stanley », publié en 2009 chez Bourin, joue ce rôle de point d’ancrage, cette balise rare qui dessine d’emblée les contours d’une littérature de voyage différente.

J’aime bien l’errance, cuire sous des soleils lourds, flâner dans les mirages de l’exotisme, partir un beau matin en quête du lieu idéal, sentir le vent souffler sur mes joues. Me laisser caresser par la vie. C’est un bonheur, cette liberté : on touche la terre, on respire son odeur, on goûte ses fruits, on partage un quignon d’existence avec ses habitants. On s’offre de petites frayeurs aussi, on n’en revient pas indemne à tous les coups. On apprend à laisser le temps se reposer, à perdre ses réflexes de petit Blanc, à écouter son corps. À bien s’entendre avec sa solitude. 

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Baobab-3

J’apprendrai autre chose, en chemin : sans le savoir, j’emprunte à peu près la même route que Henry Morton Stanley quand il entreprit sa grande traversée du continent, de 1874 à 1877. « L’exploration la plus périlleuse du XIXe siècle », titraient les gazettes. Journaliste hâbleur et intrépide, Stanley avait déjà gagné son quart d’heure de célébrité quelques années plus tôt, pour avoir retrouvé la trace du vieux David Livingstone – un autre exalté de la géographie, dont les Britanniques n’avaient plus de nouvelles depuis plusieurs mois. À l’époque, le cœur du continent était encore une zone blanche sur les planisphères et la grande affaire des aventuriers, c’était de trouver la source du Nil. Le docteur Livingstone (il était à la fois médecin, missionnaire et explorateur) y consacra les cinq dernières années de sa vie, obsédé par sa quête au point de préférer rester sur le sol africain, même après sa rencontre avec Stanley. Ça ne lui réussit pas : le vieil homme décède quelques mois plus tard, malade et à bout de forces. Quand il meurt, le 1er mai 1873, la source du Nil est toujours un mystère.

De cette traversée de l’Afrique sub-équatoriale d’Est en Ouest, sur les (presque) traces (involontaires) de Stanley, Guillaume Jan, routard s’il en est là où il n’y a guère de routards, justement, se garde bien d’extraire quoi que ce soit qui puisse ressembler à une épopée touristico-exploratoire ou à un surplomb assuré de savant du lieu. Traçant opiniâtrement son chemin mouvant comme en se jouant des innombrables aléas, armé d’une patience à toute épreuve et d’un sens de la bienveillance qui engendre par moments comme sa propre bulle protectrice autour de lui, il avance. Évitant toujours (presque sur le fil parfois) les mauvaises rencontres et n’en conservant que les bonnes (quitte à les rendre telles), il se faufile dans une succession de régions parmi les plus déshéritées et troublées qui soient (encore ignorant heureusement alors de certains dangers nés de l’avidité des hommes, qu’il maîtrisera mieux dans ses échappées ultérieures – et saura alors contourner lorsque nécessaire). S’il en profite pour brosser un portrait de Stanley rendant une certaine justice aux ambiguïtés sans fin du personnage, il ne glisse à aucun moment vers l’ouvrage d’historiographie comparée, et reste modeste, dans ses comportements au quotidien comme dans le maniement de sources livresques postérieures. On songera certainement plusieurs fois à cette placidité inébranlable, ajoutée à une discrète capacité d’émerveillement, qui constitue la tonalité dominante du beau documentaire cinématographique « Congo River » (Thierry Michel, 2006) : le fleuve Congo, malgré sa rudesse indéniable, peut ainsi être apprivoisé sans l’avoir vraiment cherché.

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Stanley est décidé à repartir en Afrique. Pour obtenir les financements nécessaires à une nouvelle expédition, il s’engage à résoudre les grandes énigmes du moment : localiser les origines du Niel, cartographier les rives du lac Victoria et descendre la Lualaba, cette « grande rivière » dont lui avait parlé Livingstone. Il ne sait pas où le mènera ce large cours d’eau : vers la Méditerranée ? Vers l’Atlantique ? Dans son journal, la veille du départ, il se dit prêt à devenir « le prochain martyr de la géographie ». Le téméraire explorateur a 33 ans quand il débarque à Zanzibar pour cette extraordinaire traversée, le 21 septembre 1874. Il recrute deux cent vingt-quatre porteurs et réunit sept tonnes de bagages, des verroteries, du tissu, des perles et du fil de laiton, qui serviront de monnaie d’échange. Et aussi : des armes, du riz, du thé, des boussoles et un sextant pour tracer sa route et dessiner la carte de cette terra incognita. Il s’est fait construire un bateau de douze mètres, en pièces détachées pour le transporter plus facilement : « Le premier navire européen que devraient recevoir les sources les plus reculées du Nil ou du Congo », écrit-il.
Avant lui, aucun autre voyageur n’est revenu vivant de la Lualaba. Le martyr de la géographie est déterminé à réussir sa traversée, quitte à piller les villages en cas de pénurie de vivres et à pendre ses déserteurs. À la fin de sa carrière, il aura gagné la réputation d’être l’explorateur le plus brutal de sa génération. Moi, j’aimerais bien rentrer vivant, mais je ne me vois pas employer la manière forte pour atteindre l’autre bout du continent.

Évitant tous les pièges de la littérature de voyage (tels que les soulignait l’Emmanuel Ruben de « Dans les ruines de la carte », avant d’en proposer une joueuse mise en abîme dans « Sur la route du Danube »), se tenant à une saine distance de l’infâme contre-exemple proposé bien malgré elle (on le suppose) par Erika Fatland, mais se défiant aussi de la quête trop exacerbée de la formule « poétique » – à laquelle le Jean-Paul Kauffmann de « L’Arche des Kerguelen » n’avait pas su totalement échapper en 1993, avant de nous éblouir, par exemple, avec la sublime obsession de son « Venise à double tour » en 2019 -, évitant – comme Julien Blanc-Gras sait aussi si bien le pratiquer, dans « Briser la glace » ou dans « Dans le désert », entre autres -, l’observation non-participante et largement blasée, Guillaume Jan nous montre ici en beauté et en simplicité le discret équilibre réussi entre ce qui se passe à l’intérieur et ce qui environne (jouant ainsi aussi bien de la fausse tranquillité du Vassili Golovanov  de « Éloge des voyages insensés », qui habitera d’ailleurs certains exergues ultérieurs de l’auteur, que du formidable bouillonnement électrique du Philippe Jaenada de « Plage de Manaccora, 16 h 30 »), et nous prouve sans forcer que « voyageur naturel » n’équivaut pas tout à fait à « simple voyageur », pour nos délices de lectrice ou de lecteur.

Stonetown, capitale de l’île de Zanzibar. Main sur la hanche, pied en avant, comme dans les tableaux des romantiques allemands, je contemple le soleil plonger dans l’Afrique éternelle. Je suis excité, un peu inquiet aussi : je n’ai pas pris le temps de me renseigner avant mon départ précipité et j’ai oublié mon guide touristique – à croire que je l’ai fait exprès. Pour me rassurer, je me dis que nous sommes au XXIe siècle, il y a des routes, des aéroports et des téléphones portables. Les voyages se font facilement, nous ne sommes plus au temps des explorateurs. Les Arabes ont cessé leurs razzias esclavagistes et les Occidentaux rendu leurs colonies, après s’être copieusement servis au passage. L’Afrique est devenue moderne, elle a découvert la misère, la dette extérieure, la kalachnikov, les mines antipersonnel… Quoi d’autre ? Allons voir ! Allons voir !
De la terrasse de l’hôtel, vue panoramique sur les toits de tôle rouillée, où ricochent les Allah akbar – c’est l’heure de la prière. Quelques corneilles grises, des volées d’hirondelles, une odeur d’épices et d’océan, les têtes ébouriffées des cocotiers. Le décor est exotique, mais je ne suis pas encore entré dans mon voyage, il manque quelque chose. Je repense à cette phrase, entendue au café, la veille de mon départ : « L’imagination est supérieure à la connaissance. » Où ai-je lu qu’Arthur Rimbaud, délirant sur son lit de mort, répétait qu’il voulait « retourner à Zanzibar ! Retourner à Zanzibar ! » ?
Il n’y avait jamais mis les pieds.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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