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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Chasse royale – Deuxième branche III » – Rois du monde 4 (Jean-Philippe Jaworski)

Autour d’une incursion suicidaire et d’un siège épique, un quatrième volume qui met sournoisement en place le décor d’une vraisemblable apothéose de la grande saga de la Gaule celtique.

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Des étrangers dans mes murs. Pas même des Bituriges, ni des parents sénons de mon épouse. De parfaits étrangers : des Éduens et quelques Séquanes, d’après les couleurs des tartans.
Depuis la rive opposée de l’Ouidia, sous le couvert des bosquets qui ombragent le coteau, j’épie ma propre demeure. Au moins le bâtiment principal et les dépendances tiennent-ils toujours debout ; je m’attendais à bien pire en revenant sur mes terres… Que la guerre ait épargné ma maison ne suffit pourtant pas à ma réjouir. Tous ces hommes qui vaquent là-bas comme chez eux me hérissent le crin. Ils prennent leurs aises sur le pas de ma porte, là où Senniola aime filer quand le soleil brille ; ils piétinent le potager soigneusement entretenu par Licca ; ils mènent boire leurs chevaux dans ma rivière ; ils ont coupé la haie du grand pré pour alimenter leurs feux…
« Il y a du monde, grommelle Drucco à mon côté.
– Pas tant que ça, répond tranquillement Ueroccios. J’en ai compté onze. Évidemment, il doit y en avoir d’autres à l’intérieur, sans oublier ceux qui fourragent dans les parages… »
Quand nous sommes arrivés dans la vallée de la Nicra, entre Brogilos et Rigomagos, Cictovanos et moi sommes tombés d’accord pour cacher la petite troupe en bordure d’un marais ; le chef de bande m’a laissé pousser une reconnaissance jusque chez moi, flanqué de son frère cadet. J’ai aussi entraîné Drucco dans notre incursion, en invoquant sa connaissance du pays ; je craignais surtout de le livrer à lui-même avec les Insubres qu’il exècre. C’est ainsi, en longeant des taillis et en remontant des chemins creux, que nous nous sommes faufilés en vue de Rigomagos.

Ce quatrième volume publié (en janvier 2019, et toujours aux Moutons Électriques) de « Rois du monde » reprend le fil du récit du héros Bellovèse (ce formidable personnage emprunté par Jean-Philippe Jaworski à quelques paragraphes de Tite-Live pour bâtir autour de lui son épopée de fantasy gauloise celtique au VIème siècle avant Jules César, dont il le fait narrateur plus cauteleux qu’il n’y semble d’abord) quelques jours après la fin des « Grands arrières », lui-même enchaîné à la minute près à la suite de « De meute à mort », sans utiliser, pour la première fois dans la saga, le détour par le récit en forme de confession effectué bien des années plus tard par un héros plus âgé à un aède grec de passage chez lui, méta-récit inauguré dès le vénérable « Même pas mort », qui affectait de traiter de la jeunesse du héros, mais plantait surtout les précieux jalons de l’ensemble de l’intrigue foisonnante ici à l’œuvre.

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Tribus gauloises, quatre siècles après « Rois du monde ».

Il a beau plaisanter, le soldure de mon cousin a eu peur. Il adopte une posture défensive, le bras levé, la garde de l’épée plus haute que la pointe qui lui protège le visage mais qui peut aussi très vite intercepter une estocade au torse ou aux jambes. J’essaie de le pousser à la faute en redoublant les menaces, tantôt en garde haute, tantôt en garde basse, guettant l’écart qui me permettra de tromper sa vigilance. En fait, c’est moi qui me fais piéger à mon propre jeu. Modifier l’angle d’attaque à la lance implique aussi de changer la position de la main directrice : pouce vers l’arrière à hauteur d’épaule, pouce vers l’avant à hauteur de hanche. C’est une manœuvre devenue pour moi un réflexe, auquel je ne prête plus attention. Or c’est un tort : mon adversaire est armé d’une épée, sur la poignée de laquelle la préhension de varie que du pouce et de l’index. Bussuro a saisi ma faille. Il pousse une attaque brusque à l’instant précis où je jongle avec ma lance pour inverser la prise ; en un battement de paupière, il perce ma défense. Seul l’instinct me dicte ma réaction. Lâchant mon arme pour que sa chute dévie l’estocade, à la grâce des dieux, je me précipite au corps à corps, ramassé sur moi-même. J’ai réussi à passer sous la pointe, mais je sens la brûlure d’une entaille à la base du cou. Qu’importe, j’arrive au contact. Le temps que Bussuro retourne son épée pour m’éreinter, j’ai saisi le bâtardeau lié à la gaine de son arme, je l’ai tiré, j’éventre l’homme du prince de la hanche au nombril.

Faute d’être replacé dans le cadre de la vraie-fausse confidence très orchestrée de Bellovèse à son compagnon grec, et du fait que l’on a quitté le terrain des complexes manigances magiques et psychologiques de l’épisode précédent, on pourrait croire un instant que ce « Chasse royale – Deuxième branche » ne représenterait qu’une transition, approfondissant par exemple l’art du combat celtique, sa précision et sa sauvagerie (comme en témoigne l’extrait ci-dessus) – dans des chorégraphies guerrières dignes de traités tels « La baïonnette – Histoire d’une escrime de guerre » – et voué avant tout à l’action. Ce serait une erreur : les tenants et aboutissants du siège de Gué d’Avara sont l’occasion d’un puissant rebondissement de notre perception géopolitique de cette Gaule celtique, chaque fois plus riche que d’abord subodoré, de spéculations sur des jeux d’alliances à moyen et à long terme qui laissent augurer les lignes de fuite politiques qui permettront sans doute de boucler le récit en cohérence avec le compte-rendu final et laconique qu’en fit Tite-Live dans son « Histoire de Rome depuis sa fondation ». Surtout, prouvant à nouveau le machiavélisme de l’auteur dès le tout premier volume de sa saga, certains des événements brumeux qui prirent place il y a maintenant fort longtemps dans une certaine forêt s’éclairent de plus en plus, et indiquent la voie d’une apothéose à venir, en forme probable de violent précipité chimique, sous l’oeil des dieux. Et c’est ainsi que Jean-Philippe Jaworski nous offre son art à facettes, mêlant inextricablement et harmonieusement l’aventure la plus brutale à la spéculation la plus raffinée, la langue de l’action et la poésie calculatoire de la religion et de ses superstitions.

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jean-philippe_jaworski_en_dédicace_à_la_librairie_critic,_rennes,_france_(couleur)

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