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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Thecel » (Léo Henry)

À partir d’un bouillant hommage au merveilleux de la fantasy en tant que genre littéraire, concevoir une fulgurante fable politique résolument contemporaine. Encore un tour de force discret de Léo Henry.

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Thecel

Dans son tout premier souvenir, Moïra est couchée sur le dos et regarde, au-dessus d’elle, la fresque en mosaïque qui orne l’intérieur du plafond concave. La coupole paraît aussi vaste, aussi lointaine qu’un ciel, toute recouverte de petits carreaux aux couleurs stupéfiantes : bleu nuit, jade profond, ocre, doré.
Moïra est couchée dans un lit à la taille de son petit corps, au centre de la très grande nurserie impériale. Une lumière de début ou de fin de journée entre par les hublots percés dans les murs. Elle ne sait plus ce qui était peint là-haut, mais n’oublie rien du ravissement, de la joie sans partage qu’elle reseentait alors.
« Et le plus beau, raconte-t-elle, c’est qu’il y avait comme de la neige… »

« Des poussières, tu veux dire. Des poussières dans la lumière.
– Non. C’était de la neige. Comme si le plafond, comme si la mosaïque et toute la nurserie étaient pris dans une sorte de tempête. »
Aslander rit. Il a quinze ans. Moïra en a huit.
Le frère et la sœur arpentent la lice d’entraînement, leurs armes à bout de bras. Aslander tient également contre lui le casque qu’il a ôté, laissant libres ses cheveux longs et emmêlés. Moïra aime leur abondance, leur épaisseur et la liberté avec laquelle ils poussent. Elle aime aussi la délicatesse des oreilles de son frère, et sa nouvelle voix grave, pas encore tout à fait contrôlée.
Si un adulte les appelait depuis une fenêtre ou bien surgissait au bout de la piste, ils pourraient faire croire à une pause dans leurs exercices martiaux. Se remettre en position, face à face. Affermir la prise sur les targes, serrer les mâchoires, bander les muscles, et se pointer vers le visage les mouches de leurs épées. Mais tant qu’aucun maître d’armes ne les y obligera, ils n’ont aucune intention de se jeter à la gorge l’un de l’autre. Pas même par jeu.
Depuis que Moïra est au Couvent, ils ne se voient plus que quelques semaines par an. Il lui faut attendre les mois de vendanges, au cours desquels les Mères renvoient les élèves, pour qu’on l’autorise à revenir au Palais. Souvent alors, Aslander est ailleurs, à parcourir, observer et apprendre, ou bien accaparé dans une aile lointaine du Palais, par des fêtes, des jeux avec des amis d’enfance qui, de plus en plus, se comportent avec lui comme des courtisans.
Moïra et Aslander chérissent ces moments volés aux études, aux responsabilités, aux règles et rites de l’Empire. Passer un peu de temps juste tous les deux. Ne rien se dire d’important.
« Ne te moque pas, insiste Moïra.
– Tu avais quel âge dans ce souvenir ?
– Je ne sais pas. Je tétais encore. Un an ?
– On ne peut pas se faire de souvenirs à cet âge-là. C’est impossible de se rappeler quoi que ce soit qui nous soit arrivé avant trois ans. »
C’est impossible. C’est regrettable. C’est ainsi.
Moïra reconnaît, jusque dans les doctes intonations, les expressions empruntées aux Sœurs.
« Je te jure. Je te jure que moi, je me rappelle. »
Son frère regarde au loin, la perspective grise de la cour encaissée, le couloir qui mène aux jardins en contrebas. Il a un air distrait et vaguement triste. Moïra sort de son chemin pour lui donner un coup d’épaule, le bousculer un peu, le tirer de sa rêverie. Mais Aslander a bien forci depuis l’an dernier, il a grandi aussi, et la charge de sa cadette ne l’ébranle pas.
« On n’a qu’à aller voir, propose-t-elle alors.
– De quoi tu parles ?
– La mosaïque de la nurserie. Toi et moi. »
Il s’arrête.
« T’es complètement folle.
– Tu verras si j’ai pas raison. »
Aslander a des yeux doux et fragiles : une veine éclatée y fait une tache rouge profond.
Il la regarde, sourit.
« De la neige, hein ? »
Il a retrouvé sa voix habituelle et son intonation veut dire : allons-y.

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Léo Henry, à qui l’on doit déjà les deux véritables monuments indispensables que sont « Hildegarde » (2018) et, avec Jacques Mucchielli, Stéphane Perger et quelques autres, le quatuor de Yirminadingrad (« Yama Loka Terminus » en 2008, « Bara Yogoï » en 2010, « Tadjélé » en 2012 et « Adar » en 2016), s’était lancé en 2013 dans le pari un peu fou, avec la complicité bienveillante de l’éditeur Folio SF, d’écrire trois courts romans synthétisant, hommages sans parodie, trois formes pleines issues des trois genres majeurs de l’imaginaire : ce furent « Le casse du continuum » (science-fiction, 2014), « La panse » (fantastique, 2017) et à présent ce « Thecel » (fantasy), publié en mars 2020. Comme il ne sait absolument pas composer de simples hommages à plat, comme l’avaient aussi montré, pour Fredric Brown et le road novel, son « Rouge gueule de bois », et pour Werner Herzog et l’Eldorado, avec Jacques Mucchielli, son « Sur le fleuve », l’exercice de style se mue immédiatement en tour de force à part entière, fût-ce ici sous la contrainte de moins de 300 pages, pourtant particulièrement redoutable en matière de fantasy.

Il serait vraiment dommage de raconter, ou même de dévoiler un peu trop ici, ce fabuleux vrai-faux roman d’apprentissage express de la jeune Moïra, fille cadette de l’Empereur des Sicles. Sachez seulement que tout en organisant avec un extrême brio des résonances intimes et sans aucune gratuité avec les figures canoniques d’une certaine fantasy (qui n’est sans doute pas prioritairement celle de J.R.R. Tolkien), de la merveilleuse malice du Jack Vance de « Un monde magique » ou de « Lyonesse » au pouvoir de nommer et aux archipels potentiellement hantés de dragons de l’Ursula K. Le Guin de « Terremer », des pérégrinations au milieu d’un groupe de baladins du Severian de Gene Wolfe (« Le cycle du nouveau soleil de Teur », 1980-1987) au château d’autant plus gigantesque et gothique que l’on y est jeunes frère et sœur du « Gormenghast » de Mervyn Peake, en passant par bien d’autres, feutrées ou plus affirmées, c’est peut-être surtout par sa double capacité, sans jamais rien lâcher du côté du merveilleux, à mettre en scène, comme le laissait supposer off the record sa référence à l’historique revue Jeux & Stratégie, et comme Roger Zelazny jadis avec la Marelle des « Neuf Princes d’Ambre », un jeu cosmique brutalement performatif, et à pratiquer, à l’instar peut-être du collectif italien Wu Ming ou de Patrick K. Dewdney, un art avancé de l’anachronisme métaphorique, politiquement productif (et c’est ici que la mise en perspective des préjugés de race et de sexe, de l’emprise du religieux sur l’humain, ou du regard porté sur les réfugiés de la guerre et du climat – guère surprenant à nouveau de la part de l’auteur de « L’autre côté »), que Léo Henry nous offre ici beaucoup plus que la géographie personnelle d’un territoire de fantasy (même si c’est bien de cartographie, mais baignée d’analogies, qu’il est avant tout question), avec ce subtil roman de politique avancée, et du rôle que l’imaginaire et l’individu peuvent y jouer.

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La barque longue n’est chargée que de huit personnes, et le nautonier la manœuvre à la perche avec une habileté tranquille dénotant une longue habitude. Le matin est frais, la plupart des passagers dorment encore. Moïra, entortillée dans une couverture, regarde l’homme planter la gaffe dans les sables affleurant, invisibles sous le fin voile de brume qui masque la surface.
« Comment saviez-vous que le haut-fond était là ?
– Je l’attendais », répond le pilote sans quitter l’eau des yeux.
Puis, au bout d’un court instant :
« On se croise toutes les semaines, depuis vingt-cinq ans. J’ai vu grandir ce banc, je l’ai vu s’effondrer et presque disparaître certains printemps. Je sais quelle forme il aura la prochaine fois que je viendrai. Je connais mieux ce bout de rivière que mes propres enfants. Si je ferme les yeux, je vois chacun de ses méandres.
– Vous n’avez pas de carte ? »
L’homme rit doucement.
« Bien sûr que si. Je la garde ici. »
Et du bout de son index gauche, il se tape le crâne un peu longuement, du même geste que l’on fait pour signifier de quelqu’un qu’il est fou.
C’est pour ça que personne ne questionne les étrangers, se dit Moïra. Les gens ne connaissent d’autres lieux que ceux par lesquels ils sont déjà passés.
Le nautonier se penche pour retirer la gaffe, la relève bien haut. Il hume l’air froid, prend un instant pour regarder un vol d’oiseaux, replante sans regarder son outil à l’endroit idéal.
Il est si facile de se perdre quand on n’a pas de plan.
Moïra songe au plafond de la nurserie, à cette carte gigantesque dont elle ne parvient à se rappeler aucun détail. Un dessin du monde, document inestimable dont il ne reste, dans son souvenir, qu’un tourbillon de couleurs.

On peut lire ce qu’en disent Ted dans Un dernier livre avant la fin du monde (ici) et Sam Lermite sur le blog du Bélial‘ (ici), ainsi que l’entretien de l’auteur avec ActuSF (ici).

« J’ai à peine vécu et n’ai presque rien appris de mes voyages. Je sais cependant ceci : il ne suffit pas de refuser de subir le pouvoir, il faut encore renoncer à l’exercer. Se délivrer de tout maître n’est un horizon désirable que si on continue ensuite à lutter pour ne jamais en devenir un. »

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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