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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Winter is coming » (William Blanc)

Riche en pistes à explorer, une passionnante incursion dans la politique de la fantasy, trop brève pour ne pas s’exposer à certaines caricatures.

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Winter is coming

Publié en 2019 chez Libertalia, le bref essai de William Blanc, « Winter is coming », explicitement sous-titré « Une brève histoire politique de la fantasy », constitue une passionnante introduction à une problématique de réception littéraire moins surprenante aujourd’hui qu’il y a une quarantaine d’années.

Nous sommes nos ailleurs. Nous créons des univers parce que le monde tel qu’il est ne nous plaît pas et nous fait parfois peur. Parmi tous les genres de l’imaginaire, la fantasy semble aujourd’hui être l’un des plus populaires. Les ouvrages de J.R.R. Tolkien, de G.R.R. Martin ou de J.K. Rowling se hissent désormais au sommet des succès d’édition avec plusieurs centaines de millions d’exemplaires vendus dans des dizaines de langues. Le triomphe du merveilleux dépasse depuis les années 1960 la littérature pour toucher d’autres médias : illustration, musique, jeux, et surtout cinéma et télévision avec la diffusion sur grand écran de la trilogie du Seigneur des anneaux (2001-2003) puis de la série Game of Thrones sur la chaîne HBO de 2011 à 2019. Un pareil phénomène ne peut s’expliquer par le seul attrait pour une littérature de divertissement.

Pour contourner l’impression tenace et pourtant largement infondée que, à la grande différence de la science-fiction, la fantasy serait dans le meilleur des cas peu ou pas politisée – et dans le pire… on se souviendra de la charge parodique menée contre elle en 1972 par Norman Spinrad avec son « Rêve de fer » -, William Blanc opère un superbe retour à la source, à savoir essentiellement celle, « Au bout du monde » (1896), de William Morris, dont l’œuvre, un temps tombée en désuétude est désormais vaillamment défendue en France par les éditions Aux Forges de Vulcain, et dont le versant le plus directement science-fictif et utopique est analysé avec brio par Fredric Jameson dans son « Archéologies du futur » de 2005. Œuvre construite en réaction à une modernité technologique vécue avant tout comme déshumanisante et éloignant le monde des vertus utopiques d’un pré-socialisme pourtant cohérent, elle influence largement et profondément aussi bien J.R.R. Tolkien que C.S. Lewis, qui placeront le moment venu le genre sur orbite, au Royaume-Uni et dans le monde entier (on lira d’ailleurs avec intérêt à ce propos la belle fiction de l’Italien Wu Ming 4, spécialiste universitaire reconnu de l’œuvre de l’auteur du « Seigneur des anneaux », précipitant ensemble au lendemain de la première guerre mondiale Tolkien, Lewis, Graves et T.E. Lawrence : « L’étoile du matin »).

Las, force est de constater avec l’auteur que ce double élan majeur, dévoyant subtilement celui de William Morris, donne bien un caractère résolument anti-moderne à cette fantasy dominante, justifiant ainsi a posteriori la lecture réactionnaire du genre (ce qui ne veut pas nécessairement dire fascisante, loin s’en faut, et n’en déplaise à la rédoutable provocation de Norman Spinrad mentionnée plus haut) – lecture certainement renforcée par les mentions effectuées le moment venu de H.P. Lovecraft ou de Robert Howard. En suivant William Blanc, qui ne mentionne qu’anecdotiquement l’influence d’Ursula K. Le Guin, pourtant bien réelle et fort différente, en matière de sociologie de la réception, et qui passe totalement sous silence les œuvres également significatives, et qui auraient complexifié et densifié le propos, des Américains Jack Vance et Fritz Leiber, avec leur maniement singulier d’une véritable ironie politique (en attendant, bien plus tard, celle de Terry Pratchett), il faut finalement attendre le « Trône de fer » de George R.R. Martin, et sa déclinaison / adaptation en série télévisée, pour que soit introduite à grande échelle dans la fantasy une lecture moins idyllique et moins pastorale du Moyen-Âge rêvé issu de Morris, Tolkien et Lewis, qu’une vision correctrice amplement plus cynique et systémique s’y introduise (ce qu’un détour par le travail de China Miéville, se jouant souvent largement des frontières établies entre science-fiction et fantasy, aurait pu davantage que confirmer), et qu’une inscription – fût-ce ex post – dans les politiques écologiques contemporaines devienne manifeste.

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L’influence de William Morris sur J.R.R. Tolkien est patente. Certes, le futur créateur du Hobbit et du Seigneur des anneaux, conservateur et catholique convaincu, n’adhère pas au socialisme romantique de son aîné. Il n’en demeure pas moins qu’il a sans doute nommé un de ses héros les plus connus, le magicien Gandalf, d’après le personnage de Gandolf qui apparaît dans La Source au bout du monde, et reprend un élément de The House of the Wolfings (le bois de « Mirkwood ») dans son univers imaginaire de la Terre du Milieu.
Comme Morris, Tolkien est fasciné par le Moyen Âge. S’y plonger, redonner corps aux légendes de ces temps anciens qu’il affectionne, constitue pour lui un moyen de retrouver un peu de vérité divine perdue avec l’affirmation de la modernité.

Proposant par ailleurs quatre bonus gratifiants, avec des lectures « politiques » de la figure du dragon, de la métaphore de l’hiver, de la pratique initiale du jeu de rôles médiéval-fantastique incarnée par Donjons & Dragons, et enfin du « Conan le Barbare » de Robert Howard, « Winter is coming » est un opuscule passionnant, que sa brièveté même – 70 pages en petit format – oblige à forcer et simplifier sévèrement le trait (se signant ainsi plutôt comme une incursion ou une incise soudaine que comme une « histoire », même brève), en opposant les grandes masses de manœuvre constituées au sein du spectaculaire marchand par une science-fiction férocement moderniste (incarnée avant tout par les innombrables films de super-héros) et par une fantasy résolument passéiste (dont les fleurons seraient alors les franchises « Le seigneur des anneaux » et « Star Wars » – cette dernière ne ressortant en effet, malgré les apparences, que marginalement de la dite science-fiction) : toutes rassemblées au sein de l’empire Disney, on se doute probablement que leur caractère subversif, aux unes et aux autres, ne doit pas être absolument décisif. Par ailleurs, le lien essentiel entre l’intime et le politique, pourtant essentiel dès lors qu’il s’agit de fantasy, est laissé largement de côté ici.

Par ce petit ouvrage salutaire, mais beaucoup trop bref et de ce fait exposé à la caricature, William Blanc nous indique en tout cas avec talent et passion des directions de recherche, des zones d’ombre à clarifier, des maquis trop univoques à complexifier encore, et des points aveugles à traiter et circonvenir, ce qui n’est déjà pas une mince réussite.

 

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