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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Rhialto le Merveilleux » (Jack Vance)

Les toutes dernières nouvelles de la Terre Mourante, toujours goûteuses même lorsqu’elles jouent à la caricature.

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RELECTURE

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Quatrième et dernier volume de ce qui constitua in fine le « cycle de la Terre mourante », publié en 1984 (trente-quatre ans après « Un monde magique », tout de même !) et traduit en français en 1985 par Michel Darroux et Bernadette Emerich chez J’ai Lu (traduction qui sera révisée par Sébastien Guillot lors de la réédition de 2011), « Rhialto le merveilleux » est un ouvrage hybride, et – même si l’on y retrouve bien entendu la plupart des éléments du charme ensorcelant de Jack Vance – sans doute pas le plus réussi de la série (ce qui, disons-le tout de suite, le place néanmoins très au-dessus du panier de la fantasy canonique). Il n’y a pas ici de personnage aussi sympathique que Turjan de Mir, par exemple, car le conclave des magiciens du vingt-et-unième éon, au milieu desquels se distingue peut-être celui qui donne son nom au recueil (trois nouvelles et un très bref essai), Rhialto, rassemble avant tout de pompeux et fleuris sybarites, magiciens toujours extrêmement redoutables, mais consacrant l’essentiel de leur énergie et de leur temps à de plus ou moins discrètes guerres intestines, rongées de l’avidité symbolisée par les fabuleuses pierres ioun, sources de pouvoir s’il en est.

Par un frais matin, vers le milieu du vingt-et-unième éon, Rhialto prenait son petit déjeuner sous la coupole est de son manoir de Falu. Se hissant à grand-peine au-dessus de la brume glacée, le vieux soleil jetait une lumière blême et poignante sur Basse Prairie.
Pour une raison qu’il ne parvenait pas à définir, Rhialto n’avait pas faim. Il délaissa l’assiette de cresson, la plaquemine brouillée et la saucisse pour un thé fort et une biscotte. Puis, malgré la dizaine de travaux urgents qui l’attendaient, il s’enfonça dans son fauteuil et laissa errer son regard sur les prés en direction de Bois Jadis.
Dans cet état de vacance, son esprit n’en demeurait pas moins étrangement réceptif. Un insecte vint se poser sur la feuille d’un peuplier tout proche ; Rhialto prit soigneusement note de l’angle formé par ses pattes et de la myriade de reflets rouges que lançaient ses yeux protubérants.
– Intéressant et plein de significations », pensa-t-il.
Après avoir assimilé toute l’importance de l’insecte, il reporta son attention sur le paysage. Il contempla la prairie qui descendait jusqu’à la Ts et la façon dont les herbes se répartissaient. Il étudia l’inclinaison des fûts à la lisière de la forêt, les rayons rubis qui perçaient à travers le feuillage, les ombres indigo et vert foncé. Sa vision était d’une acuité remarquable ; son ouïe n’était pas moins aiguisée… Il se pencha en avant, tendit l’oreille… Qu’était-ce ? Des soupirs ou une musique à peine perceptible ?
Rien. Rhialto se détendit et, souriant de sa propre bizarrerie, se versa une ultime tasse de thé… qu’il laissa refroidir sans y toucher. Une soudaine impulsion le fit se lever ; il passa dans son salon, prit une cape, un chapeau de chasseur et ce bâton connu sous le nom de « l’Infortune de Malfezar ». Puis il convoqua Ladanque, son chambellan et factotum en chef.
– Ladanque, je pars un temps pour la forêt. Prends garde que Cuve Cinq reste bien trouble. Si tu veux, tu peux distiller le contenu du gros alambic bleu dans une bonbonne étanche ; opère à basse température et évite de respirer les émanations, tu te retrouverais couvert de boutons purulents.
– Très bien, monsieur. Et le finasseur ?
– Ne t’en occupe pas. Ne t’approche pas de sa cage. Souviens-toi, ses histoires de vierges et de richesses ne sont que fables. Je crois qu’il ne connaît même pas le sens de ces mots.

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Si les défis verbaux et les joutes oratoires, qui donnaient déjà leur charme aux volumes précédents du cycle (et qui caractérisaient plus que tout autre élément les deux jumeaux « Cugel l’astucieux » et « Cugel saga »), comme d’ailleurs les spécifications extrêmement soigneuses nécessaires au maniement sûr des créatures surnaturelles indispensables à la magie que sont ici encore les sandestins, le récit proprement dit est sans doute un peu plus sec, un peu moins joliment foisonnant que dans les aventures du malandrin au long nez qu’est, avant tout, Cugel, et moins poétique, moins subtilement évocateur aussi, que dans les esquisses rusées proposées par « Un monde magique ». Un signe révélateur, d’un doute, ou d’une fatigue passagère chez Jack Vance, quant à ce cycle-ci en tout cas, pourrait être l’inclusion d’une note explicative en tête de volume, petite lourdeur peu nécessaire dont l’auteur avait su parfaitement se garder jusque là. Le contraste avec la maîtrise déployée dans tous les domaines, écriture comme narration, dans « Le jardin de Suldrun », premier volume de la trilogie de Lyonesse, qui paraît quasiment à la même époque, témoigne bien qu’il n’y a certainement pas là usure de l’auteur lui-même, mais bien vraisemblablement le sentiment diffus chez lui que la Terre Mourante avait déjà produit auparavant ses véritables joyaux littéraires – et qu’il était temps désormais, tout en conservant pour l’essentiel le système de magie et la tonalité sarcastique générale, de passer à un cadre plus complexe et moins stylisé, en tentant de ne pas sacrifier sa puissance poétique. Et c’est pour cela qu’il faudra bien que je vous parle très prochainement de Lyonesse, justement.

La magie est une science positive, ou mieux, une activité artisanale dans la mesure où elle vise plus à l’utile qu’à la connaissance. Ceci n’est qu’une considération d’ordre général, car dans un champ d’action aussi vaste, il est évident que chacun a son style propre, et au cours des temps glorieux du grand Motholam, les magiciens philosophes avaient tous essayé de saisir les principes gouvernant ce domaine.
Au bout du compte, ces chercheurs, parmi lesquels figuraient les noms les plus célèbres de la sorcellerie, avaient découvert que la connaissance et la compréhension totales sont hors de portée. Par contre, un effet recherché peut être obtenu par une infinité de moyens dont l’étude nécessite toute une vie de labeur, chacun tirant ses forces d’environnements coercitifs différents.
Les formidables magiciens du grand Motholam avaient l’esprit suffisamment ouvert pour percevoir les limites de la compréhension humaine et diviser leurs efforts vers des problèmes pratiques, ne se lançant dans les recherches abstraites que lorsque toutes les autres voies étaient closes. Voilà pourquoi la magie conserva un fumet d’humanité très net, alors même que les agents qu’elle met en œuvre n’ont rien d’humain. Un bref coup d’œil dans les catalogues de base souligne clairement ce propos ; la nomenclature a une saveur pittoresque et archaïque. Dans le chapitre quatre de l’Introduction à la magie pratique de Killiclaw par exemple, on note, rédigées avec une brillante encre violette, des terminologies comme : la Malepsy Physique de Xarfaggio, la Digitalia Séquestrante d’Arnhoult, la dodécagénérosité de Lutar Nez-de-Cuivre, la Malédiction de l’Enkystement Désespéré, le Froust à l’Ancienne de Tinkler, la Bride des Longs Nerfs de Clambard, l’Ajournement Vert et Pourpre de la Joie, les Triomphes de l’Inconfort de Panguire, la Démangeaison Lugubre de Lugwiler, la Mise en Valeur Nasale de Khulip, l’Infiltration de l’Accord Faussé de Radl.
En essence, un sort correspond à un code, ou ensemble d’instructions, inséré dans le sensorium d’une entité qui peut, et veut bien, modifier l’environnement en accord avec le message introduit dans le sort. Ces entités ne sont pas nécessairement « intelligentes » ni même « sensibles », et leur conduite, du point de vue du néophyte, est imprévisible, capricieuse et même dangereuse.
Les plus souples et les plus coopérantes de ces créatures vont des lents et frêles élémentaires jusqu’aux sandestins. Des entités plus revêches sont connues par le Temuchin sous le nom de « daihaks », parmi lesquels se rangent les « démons » et les « dieux ». La force d’un magicien découle directement des aptitudes des entités qu’il est capable de contrôler. Chaque magicien conséquent emploie un ou plusieurs sandestins. Quelques rares archimagiciens du grand Motholam osaient utiliser les moindres des daihaks. Énumérer les noms de ces magiciens, c’est évoquer merveilles et terreurs.  Leurs patronymes riment avec puissance. Parmi les plus célèbres et les plus formidables, on compte : Phandaal le Magnifique, Amberlin I, Amberlin II, Dibarcas Maior (élève de Phandaal), l’Archimage Mael Lel Laio (dont le palais était creusé dans une énorme pierre de lune), les Vapurials, le Collège Vert et Pourpre, Zinqzin l’Encyclopédiste, Kyrol de Porphyrhyncos, Calanctus le Paisible, Llorio la Sorcière.
Comparés à eux, les magiciens du vingt et unième éon formaient un groupe disparate, manquant tout à la fois de grandeur et de logique.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Lyonesse  (Jack Vance) | «Charybde 27 : le Blog - 30 décembre 2018

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