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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Le dernier cri » (Pierre Terzian)

L’amour, la mémoire et le sens à retrouver au pays de la performance.

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Le dernier cri

L’art était fait par des pleureuses. Des immatures. Des arrogants. Des coupés-du-monde. Des apothicaires. Des victimes de collège qui cherchaient à se venger. Des fils de médecins. Des fils de profs. Des fils d’artistes. Des communicants.
Klaus se considérait comme un artiste trop tendre, inoffensif. Un être mou, mal enclenché, parachuté dans un grand bouillon fratricide. Le seul couillon démasqué dans un carnaval confidentiel. Il avait vingt-huit ans. Une gueule d’ange lessivé. Il allait vivre une nouvelle nuit d’extravagance millimétrée. Subir à nouveau le bruit écrasant de toutes les idées dispensables et de tous les moyens déployés pour leur exécution.

Klaus Grimon est peut-être un artiste contemporain. Fils d’une célébrité du milieu, soutenu à bout de bras par un puissant galeriste spéculatif et influent, il doute toutefois, ayant bien du mal à trouver sens, humanité et chaleur dans la succession d’événements apparemment sans fin et sans fins qui occupe l’essentiel de sa vie. Anna Mardirossian est peut-être une créatrice de théâtre. Prématurément usée par la vie, les échecs amoureux et l’éducation solitaire de son enfant, elle peine à s’affirmer, à trente-sept ans, oscillant d’atelier au collège en animation en milieu carcéral. Le hasard d’une soirée, d’un acte décisif fugitivement entrevu par eux seuls dans le brouillard ambiant, les place pourtant sur une belle trajectoire elliptique et orbitale par laquelle, peut-être, en plein bouillonnement activiste provoqué notamment par une affiche singulière, « Le Dernier Cri », dont Klaus se retrouve le héros,  bouillonnement totalement futile ou totalement vital selon les points de vue, pourraient se réinventer l’amour, la signification d’existences déboussolées, voire la mémoire des familles décomposées et chahutées.

Après avoir obtenu la signature du commissaire, la mission de Klaus était terminée, mais il décida de rester sur l’estrade, membre blême et figé d’une performance qui prit bientôt son envol. Tous ces gens qu’il connaissait n’avaient, de toute façon, aucune intention de lui parler. Anonyme et renfrogné. Dégonfleur de fête – cela faisait près de dix ans qu’il recherchait un peu de joie dans des événements comme celui-là, immanquables et désolants. La foule lui semblait de plus en plus dense, impénétrable, tiède et collante, inquisitrice. Au moins, personne ne dansait vraiment. Une vague oscillation nerveuse remuait les corps.
Tatiana posa le micro et se retourna solennellement vers Vincent Quignard. Elle approcha la fente de sa combinaison de l’extrémité du gode-ceinture. Les Frères Streller eurent un sourire morbide. Elle se laissa pénétrer par l’engin, avec application, jusqu’à le faire disparaître en elle, et s’asseoir sur les cuisses du commissaire. Ce dernier commençait à avoir chaud dans son costume haut de gamme, mais s’efforçait de ne pas bouger, de ne pas réagir, de respirer par le nez. Andrée Varenne, Mourad Plaisance, Géraldine Brisson, Jack Mureau et sa clique d’adolescents pasoliniens, se joignirent au public rassemblé autour de l’estrade. Tout ce beau monde, inconditionnel du hic et nunc, regardait Tatiana se faire pénétrer. Disciplinés, plissant les yeux pour se donner l’air investi. Ils célébraient, comme chaque soir, impassibles, dans la neutralité gazeuse menaçante qui les distinguait de la norme, la nécessité absolue de ce qui se produit ou de ce qui finira bien par se produire un jour.

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Thirsty Bstrd : « Princess Leia Bazooka »

Cinq ans après son mystérieux et poignant roman d’errance, « Crevasse » (Quidam, 2012), un an après son étonnante lettre ouverte aux assassins de Daech, « Il paraît que nous sommes en guerre » (sun/sun, 2016), le deuxième roman de Pierre Terzian, depuis le Canada où il vit depuis 2012, est paru chez sun/sun en septembre 2017. Puisant largement dans ce que l’on devine pouvoir être du matériau autobiographique (l’implication historique de l’auteur dans des pratiques d’art engagé, au plus près des populations, d’une part, et ses propres origines arméniennes, d’autre part), il invente ici un songe endiablé et poignant, une fable éclectique et électrique, une longue rafale d’humour rageur et caustique, qui laisse percer, sous les décombres d’un art contemporain profondément engoncé dans le bal autoréférentiel perpétuel et la trahison par la fausse subversion, l’espoir d’un dos tourné qui se fait ressource (quasiment au sens « acrobatie aérienne » du terme), d’une discrète et patiente authenticité à réinventer avec ferveur et douceur, fût-ce dans des circonstances et par des rencontres résolument improbables.

Faire quelque chose. Dire quelque chose. Le grésillement était en train de revenir. Dans son oreille droite. Son acouphène. Une note aigüe. Perçante. Laissant derrière elle une sorte de traînée – précisément le son du curseur qui erre entre deux stations de radio. L’acouphène se déployait soudainement dans sa boîte crânienne comme l’ombre d’un vaisseau de guerre. Depuis toujours. Une sensation de danger. De violences à venir. Au bout du bar, les yeux fermés, adossé au flux du délire égotique. Tout grésillait. Tous ces artistes. Ces rêves d’audace. Ces irresponsables. Klaus entendait, derrière leur bourdonnement, la menace grandissante des peuples qu’ils avaient abandonnés.

Il faut lire ce qu’en dit Lou Darsan sur son blog Lou et les feuilles volantes, ici, et apprécier à sa pleine mesure la belle réussite que représente ce roman fort atypique, résonnant de force contenue et de clins d’œil qui ne sont pas uniquement malicieux, proposant de subtils chemins de traverse dans les univers normés et stériles si bien mis en vertige, par ailleurs et par d’autres angles de rupture, dans « La toile » de Sandra Lucbert, ou dans le « Golden Hello » d’Éric Arlix, par exemple.

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