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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Black Bottom » (Philippe Curval)

Une Venise d’art contemporain extrême ou dévoyé, une farce tragique et ravageuse, une rare histoire d’amour fou.

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– Tranquille ! D’abord, tu nous racontes.
C’est une longue histoire, qu’il commence.
Rayé. Je préfère dicter dans l’iCortex ce qui nous avoue pour saisir le vif du sujet à ma façon.
« Douglas Holm, c’est la momie, se prétend collectionneur, amateur d’art. D’après sa version, depuis des années, il achète des œuvres afin de spéculer. En particulier celles de Festen, un plasticien célèbre pour ses accès de folie, qui se fit connaître comme le roi du bloody art. Depuis, celui-ci agit sur le corps humain, des autres, pas du sien. Deux ans plus tard, pour des raisons qu’y veut pas nous confier, Holm décide de tout revendre en bloc sur le marché, les choses se gâtent. Furieux, l’artiste le lui interdit. Car son droit moral est mis à mal. Le collectionneur s’en moque. S’apprête à encaisser un sacré bénéfice. Trois jours après, Festen arrive avec ses assistants, l’embarque dans son atelier. « Maintenant, tu vas connaître mes secrets de fabrication. » Le foutent à poil, lui enroulent la corde au cou, le descendent dans le garage, l’attachent à la boule de remorquage. Festen lui assène : « Je te traîne sur le pavé pendant quelques kilomètres. Une fois que tu seras bien élimé, je crée un moulage virtuel trois D de ce qui reste de ton corps. Je te reconstitue en résine de synthèse, cinq fois plus grand, avec des couleurs superréalistes. Tu seras mon œuvre majeure : Portrait d’un collectionneur. Je la présenterai à la prochaine Biennale de Venise, où je suis l’invité du pavillon français. Avec les prix que je fais aujourd’hui, je répare les torts que tu portes à ma réputation, encore plus qu’à mon compte en banque. » Holm proteste, jure qu’il retirera les pièces en question de la vente. « Trop tard ! pauvre imbécile ! Quand j’ai une idée dans la tête, faut qu’elle en sorte. – Qui me soignera ensuite ? – Personne ! – Et si j’en crève ? – Tant pis pour toi. Ainsi ton corps disparaîtra de la surface d’la planète ainsi que je l’espère, se réjouit Festen. Pas question qu’on m’accuse un jour de plagier la réalité. »

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Un professeur de collège quelque peu aigri et déstabilisé par les glissements de plus en plus acceptés de l’orthographe et de la syntaxe de ses élèves, désormais volontairement en long arrêt-maladie, s’est fait implanter une puce un peu particulière lui permettant de transformer (presque) à volonté sa vie et ses monologues intérieurs en récit « éditable ». Ainsi placés aux premières loges par la magie technologique d’iCortex™, la lectrice et le lecteur vont être entraînés aux côtés de Beth Raven dans une aventure à la fois joliment délirante et subtilement interrogative, comique et farceuse tout en étant dramatique et songeuse, de Paris à Venise, en quête de ce qui constitue ou non, de nos jours, la possibilité de la création artistique – mais peut-être surtout à la recherche de la construction d’un authentique amour fou. Si tout semble naître de la rencontre de Beth, et de son amoureuse Irène, avec un charcutier d’art, avec un collectionneur de haute volée, avec un artiste international soucieux de sa cote, et avec un maire de Paris ne dédaignant pas les plaisirs de l’ego boursouflé, Philippe Curval orchestre avec beaucoup de ruse et de douceur secrète les fils enchevêtrés de sa farce épique apparente – qui est aussi, et peut-être bien principalement, l’histoire intime de la sublimation d’un deuil personnel profond, comme le laisse deviner la postface.

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Festen s’arrête, poumons bloqués par la fureur; Puis reprend :
– À cause de ce contexte, parfois mon génie se fige. Mais, pour le moment, la question n’est pas là. Si tu réussis à synthétiser l’aréel, sans prétention, je suis sûr de pulvériser les lieux communs.  Dommage pour le genre humain qu’il ne profite pas de tes découvertes.
Me fixe des yeux, enflammés comme deux furoncles, ajoute :
– D’après ce que j’ai compris, tu tentais de découvrir un était intermédiaire entre la réalité et l’imaginaire. Si tu y parviens, mon art ira au-delà de tout ce qu’on connaît !
Je le dissuade :
– N’était qu’une chimère de khâgneux ! La vie m’a rattrapé. Je me consacre à l’écriture.
– Pour le moment, tu es tranquille, qui rigole, tronche en biais. Tant que ton blog aura quelques milliers de visites, il est à l’abri. Quand les pirates du nuage vont se rendre compte qu’il risque d’avoir du succès, ça va fonctionner comme aux galères. Tout le monde va vouloir ramer en même temps. Des tas de copies verront le jour, écrites par des superpros. Tu n’es qu’un amateur. En quelques semaines, ton roblog original ressemblera à un pet-de-nonne.
– Pas vrai ! que je rétorque et nada, iCortex en garantit la sécurité absolue. Les concepteurs me filent tous les jours un mot de passe à code dérégulé qui s’efface, tandis que le nouveau se réinitialise dans ma mémoire, le lendemain. Personne peut intervenir sur le texte que j’écris. Ce que je dicte, c’est plus encore que ma vie. Rien surpasse l’inauthentique !
– Sauf qu’on aperçoit des trous dans le gruyère dans les pages que j’ai lues ! ricane l’artiste. Gaffe aux geeks de la nouvelle génération ! Pour un type rusé, facile de s’infiltrer dans ce qui t’échappe. Sans modifier l’original, d’y glisser des additifs dans les ellipses, entre les sessions, profiter des fins de ligne vides. Si le travail est bien fait, tu le repèreras à peine ! Ils finiront par introduire des phrases entières, des paragraphes clandestins. Brouiller le texte. Jusqu’à t’en chasser.
D’après ce que je viens de relire à propos d’Irène et Key, dont je ne sais pas si c’est faux ou c’est vrai, là, je m’inquiète. À l’idée qu’on m’expulse de mon roblog pour me retrouver prof à Drancy, je les ai serrées.

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La fiction écrite en général, et la science-fiction en particulier, terre d’origine de Philippe Curval, qui ne se soucie par ailleurs guère, pour notre bonheur, des frontières établies entre genres littéraires, entretient un rapport complexe et productif avec les arts plastiques, classiques, modernes ou contemporains. L’excellent « Le dernier cri » de Pierre Terzian (2017) nous le rappelait encore récemment, bien après divers textes proches du chef-d’œuvre tels que « La Rose » (1953) de Charles Harness« Vermilion Sands » (1971) de J.G. Ballard, « L’Œil du peintre » (1978) d’Elizabeth Lynn, « La malédiction de l’éphémère » (1986) de Richard Canal, ou encore « Le sommeil du monstre » (1998) d’Enki Bilal. Fin connaisseur des mécanismes de l’art contemporain, des collections et des spéculations, Philippe Curval a pu jouer ici du choc entre les possibilités technologiques, les pures imaginations et les hackings, développant dans de nouvelles directions les angoissantes ébauches et anomalies du « Temps du rêve » (2012) de Norman Spinrad, tout en se permettant une réflexion esthétique sous-jacente qui flirte avec les concepts du philosophe Boris Groys de « Du nouveau » (1992). Familier des arcanes de Venise comme de ses ambiguïtés présentes, il peut de surcroît – et cela n’a ici rien de gratuit – nous y offrir une somptueuse immersion, au cours de laquelle les clins d’œil ne manquent ni aux formes particulières d’art que sont le culinaire et l’œnologique, ni aux préoccupations réelles des habitants telles que traduites par exemple par le Roberto Ferrucci de « Venise est lagune » (2015). Les vertiges schizophréniques dignes du Walter Jon Williams d’ « Aristoi », les cryptobioses chères au « Tardigrade » de Pierre Barrault, et la vérité surgissant toute nue au détour d’un calembour ne sont pas les moindres charmes de ce roman étonnant, à la fois si visiblement personnel et si aisément englobant.

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Nos pas claquent dans la nuit sur le dallage, font vibrer les grilles – de rigueur au rez-de-chaussée -, se réverbèrent sur les parois proches jusqu’aux étages les plus élevés aux volets clos.
Miroir d’un pont sur l’eau trouble d’un canal.
Rue étroite dont la largeur diminue à mesure qu’on avance. Ses façades ocre brun, rouges, jaunes, lépreuses ou ravalées, se resserrent à tel point qu’à leur terme je doute qu’on puisse passer. Bien au contraire, par une fente si mince qu’il faut la franchir de biais, nous surgissons sur une immense piazza vide. S’y dresse un très haut campanile restauré à neuf, au pied duquel une fermeture massive, en bronze chargé d’ans, indique qu’il semble inconcevable de vouloir y pénétrer. Vers le centre de la place, devant un café aux vitres placardées d’affiches culturelles, un entassement de fauteuils en métal enchaînés, brillants d’un éclat brutal, y compose une étrange troupe, ramassée pour se défendre contre la nuit. Sur un téléviseur mural défilent en continu des images publicitaires destinées à l’ombre.
Toujours personne.

Si Orphée et Eurydice ne sont ici jamais très loin, c’est sans doute que l’art de « Black Bottom » est bien pour Philippe Curval, dans sa magie vénitienne intacte, le prétexte magnifique pour la construction et la mise à l’épreuve d’une histoire extrême et tendre d’amour fou, original, toujours à renouveler, et qu’il fallait bien inscrire cette histoire dans un triptyque puissant et stable, réalité / irréalité / aréalité, que transcrit si bien l’authentique bricola vénitienne, cette forme particulière de duc-d’albe, que l’auteur a su heureusement nous rappeler lui-même par son dessin en couverture de l’ouvrage.

Nous aurons la joie d’accueillir Philippe Curval à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) mardi 25 septembre prochain à partir de 19 h 30, pour fêter la publication de « Black Bottom », ainsi que de la novella « Un souvenir de Loti », aux éditions La Volte. Il est possible, en accord avec le roman lui-même, qu’il y ait du saint-péray, du viognier d’Ardèche, de l’amarone et du montepulciano.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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