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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Ça fait longtemps qu’on s’est jamais connu » (Pierre Terzian)

Les aventures hilarantes, tendres et faussement cyniques d’un éducateur remplaçant dans les garderies d’enfants de Montréal.

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Terzian

6 h 15. Shit. Mon téléphone vibre. Quel rêve étrange. Un énorme bébé me berçait dans ses bras. Des papillons bleus sortaient de sa bouche par milliers. Je suis au Québec. Nous sommes en janvier 2017 et je viens tout juste de me marier. Ma femme ronfle à mes côtés. Il fait noir comme à la mine, mais je distingue ses traits de féministe. Qu’elle est belle, et forte, ma Québecoise. Même endormie, tu vois qu’il ne faut pas la faire chier. Crisse de punk. Comme ils disent. Ça vibre encore. C’est l’agence de remplacement. Foutue vie de merde, je recommence à zéro. Adieu la France, les manigances, ici pas de lutte des classes, rien que de la neige et de l’espoir. Je ne suis rien. Tout à créer. J’ai fui mon pays, Maman. Je m’excuse. Je suis tombé amoureux, et me voilà remplaçant en garderie, tabarnak. Des enfants partout. La fatigue coup de boule. Quelle idée j’ai eu ?
– Allo ?
– Bon matin, Pierre. C’est Gaëtan. Ça va bien ?

Janvier 2017. Pierre, le narrateur français, écrivain installé au Québec, désormais par amour, doit trouver un job alimentaire en attendant une hypothétique bourse d’écriture. Apprenant par des connaissances que le service public des garderies de Montréal recrute presque en permanence des éducateurs remplaçants, il postule, et presque aussitôt sa candidature est acceptée. Après une formation fort minimaliste, le voici jeté dans le grand bain des petits, armé de son imagination et de sa patience éventuelle. C’est le récit de ces quelques mois d’aventure apparemment ordinaire que nous propose Pierre Terzian dans ce « Ça fait longtemps qu’on s’est jamais connu », publié en mars 2020 chez Quidam éditeur.

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– Nous avons été coupés par la Ministère. Nous n’avons plus de accounting pour le moment.
– Comptable.
– Oui… Dézoulé, it’s absolute chaos right now. –
C’est pas grave.
– Mais tu seras payé, don’t worry. Est-ce que tu es prévenu pour le bilingual daycare, Pierre ?
– Ah ? C’est bilingue ?
– Yes, of course. Do you… speak english ?
– A litteul…
– A little ?
– Bit. A litteul bit.
Un silence. Rebecca hausse les sourcils, découragée.
– Tu peux parler le français si tu incommodes, les enfants peuvent switcher. Ça fait longue temps que tu travailles comme un remplaçant, Pierre ?
– Non. Pas du tout. C’est mon premier jour.
Nouveau silence. Rebecca écarquille les yeux, et se fige.
– Ta première jour ? Ever ? And they send you here ?
– Oui, pourquoi ?
– Because… it’s fucking hell !
Elle rit à gorge déployée. Un rire de Nord-Américaine. Une explosion dans le couloir. La chevelure rousse qui frissonne et tout et tout.
– My gosh, j’ai la pression qu’ils envoient ici toutes leurs nouveaux pour voir s’ils sont queupables. You know… « If you can make it here, you can make it anywhere… »
Des années de rires frénétiques et d’emmerdements. Rebecca a la quarantaine, une voix nasillarde de chanteuse country, petite, avec une grosse tête à tignasse, une taille de guêpe et des fesses très larges. On dirait qu’elle a été assemblée au hasard, par un enfant de la garderie, comme une Madame Patate.
Elle ramasse une botte rouge qui traîne et la met dans le casier de « JULIETTE ». Ça sent le pâté chinois, le hachis parmentier québecois, avec du maïs dedans. Le détergent, aussi. Le café filtre. Moi je me sens grand et mou, à la suivre dans le couloir comme Averell. Intrus. Naïf. Nouveau. C’est ça, la réalité du remplaçant : tu seras toujours nouveau, tout le temps, partout. Ce sera toujours ta première journée, à ta nouvelle job, comme ils disent.
Soudain, Rebecca s’arrête devant une grande vitre. Un tableau animé. Ultra coloré. Lumineux. Le voici : le local. Mon bocal. Des plantes, du sable, de l’eau, des livres, des maracas, des matelas bleus, de la pâte à modeler, des costumes brillants, des blocs de bois, des petites chaises, des petites maisons, des petits ustensiles et, propulsés par une force surnaturelle, des petits corps, aléatoires, exponentiels, une houle de cheveux, de doigts, de morve, DES ENFANTS PARTOUT.

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Nous voici bien loin en apparence de la surprenante poésie de l’écrasement qui caractérisait « Crevasse » (2012), de la lettre ouverte aux combattants de l’EI de « Il paraît que nous sommes en guerre » (2016), ou de la quête de l’amour et du sens au pays de la performance du « Dernier cri » (2017). Et pourtant, « Ça fait longtemps qu’on s’est jamais connu » réussit bien la triple performance d’une double déclaration d’amour, déclaration rusée, faussement cynique et soigneusement ambiguë, au Québec et aux enfants, et d’un superbe filigrane socio-politique qui se loge dans chaque interstice laissé disponible par les gamines et les gamins confiés à la garde de Pierre.

J’aime quand tu m’appelles Pierre, Gaëtan. Et j’aime quand tu me dis « bon matin ». On n’a pas ça chez nous, « bon matin ». C’est pour ça qu’on a des matins de merde. La bonne humeur québecoise, c’est quelque chose. C’est bien plus qu’une curiosité touristique. C’est un impératif moral, quasi religieux, un truc de pionnier. « Le cœur vaillant et débonnaire de notre peuple » m’a dit le daron de ma blonde, la première fois que je l’ai rencontré. Ça fout la pression. Tu te sens tout petit tout laid avec ta grosse massue plaintive. Souvent je me paie le soupir-massue, celui qui me caresse le plexus, qui m’aide à me sentir en vie. Quand y a plus de beurre, quand le recyclage déborde. Raaaa. Je jette mon grand vent froid sur la cuisine et ses habitants. Ma femme, ça la révolte. Elle me demande si je viens d’apprendre que j’ai le cancer. Elle veut me faire mal, la bitch. Elle trouve ça laid. Elle a pas tort. Faut tenir debout, question de culture. Avec leur « Bon matin », c’est radical, t’as l’impression de mettre le pied dans une comédie musicale. Tout devient rose et vert pastel et les décors se mettent à bouger.

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Comme si une sarabande de très jeunes « Mailloux » échappés de chez Hervé Bouchard, mais aussi de petits gosses de riches, pré-mondialisés en diable, avaient conclu une alliance contre nature pour faire tourner chèvre le malheureux écrivain en mal de subsides, l’enchaînement sans pitié des remplacements et des carences budgétaires, assorti à une bonne dose initiale d’ignorance des us et coutumes et d’inconscience audacieuse le conduisent à nouer d’improbables connivences avec certains enfants, à échanger des ruses parfois inavouables avec d’autres éducatrices ou éducateurs, à découvrir en lui des savoirs aussi précieux qu’insoupçonnés et à prendre rapidement la mesure, en observateur doué et quasiment professionnel, de tout ce qui grouille, pour le meilleur et pour le pire, sous la surface réputée si lisse de la garderie.

Ce matin, à Pointe-Saint-Charles, nous faisons une chaîne humaine. Les Québecois sont très chaîne humaine en ce moment, parce que Couillard, leur premier ministre, qui a pourtant un nom plutôt sympa, a décidé de couper dans le gras. Austérité mon amour, c’est les éducatrices qui trinquent.
ICI L’AUSTERITÉ NE PASSERA PAS
Elles ont fait une grosse banderole. Quelques parents et leurs enfants sont avec nous. À peu près trente sur le trottoir. À se donner la main. Exhalant de la brume scintillante. Des petits sauts réguliers pour garder les orteils en vie. Il fait moins dix-huit. Chaque bouffée d’air me perce la truffe noire qui me sert de poumon. Le ciel est un œil d’husky.

Très drôle et très tendre sous son air bien bourru, ce roman sait un peu miraculeusement nous malmener et nous cajoler simultanément, à l’image d’enfances contrastées dans un pays qui ne l’est pas moins.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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