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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Les tentacules » (Rita Indiana)

Dans une République dominicaine du présent, du futur et du passé, une exceptionnelle cyber-danse sauvage (en merengue rock, naturellement) de l’écologie, de la politique, de la responsabilité collective et des choix individuels.

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La sonnette de l’appartement d’Esther Escudero a été programmée pour émettre un bruit de vague. Acilde, sa bonne, qui s’affaire aux premières tâches de la journée, entend quelqu’un en bas, à la porte de l’édifice, s’acharner sur le bouton, jusqu’à ruiner l’ambiance estivale obtenue quand on se contente d’une seule pression. Joignant l’auriculaire et le pouce, elle active dans son œil la caméra de sécurité qui donne sur la rue et voit l’un des nombreux Haïtiens qui passent la frontière pour fuir la quarantaine déclarée sur l’autre moitié de l’île.
Reconnaissant le virus dont le Noir est porteur, le dispositif de sécurité de la tour lance un jet de gaz létal, puis informe à leur tour les autres résidents, afin qu’ils évitent le hall du bâtiment jusqu’à ce que les collecteurs automatiques, qui patrouillent dans les rues et les avenues, ramassent le corps et le désintègrent. Acilde attend que l’homme cesse de bouger pour se déconnecter et reprendre le nettoyage des vitres chaque jour noircies par une suie grasse, dont vient à bout le Windex. Tout en essuyant le produit avec un chiffon, elle voit, sur le trottoir d’en face, un collecteur chasser un autre sans-papiers, une femme qui tente en vain de se protéger derrière un conteneur poubelle. L’appareil l’attrape à l’aide de son bras mécanique et la dépose dans son compartiment central avec la diligence d’un enfant glouton qui enfourne le bonbon sale qu’il vient de ramasser par terre. Quelques rues plus haut, deux autres collecteurs travaillent sans relâche ; à cette distance, Acilde ne distingue pas les hommes qu’ils poursuivent, ni les engins jaunes qui ressemblent aux bulldozers des BTP.
De son pouce droit, elle touche son poignet gauche pour ouvrir PriceSpy. L’application lui montre la marque et le prix des robots dans son champ visuel. Il s’agit de Zheng, dont la signification en anglais, To clean up, apparaît en dessous, accompagnée d’informations et d’images. Les collecteurs chinois sont des cadeaux du pouvoir communiste « pour atténuer les terribles épreuves que traversent les îles des Caraïbes depuis la catastrophe du 19 mars ».
La pluie de données qui obstrue sa vue complique l’époussetage des figurines en céramique Lladró ; elle ferme l’appli pour se concentrer sur sa tâche.

Saint-Domingue, 2027 : la grande république caraïbe, comme plusieurs de ses consœurs, a été ravagée par plusieurs cataclysmes écologiques, ayant entraîné dans leur foulée leur lot de désolation économiques et d’épidémies. Ce qui n’empêche aucunement, dans l’un des pays les plus inégalitaires de la région (dès avant la poigne de fer de la dictature de Rafael Trujillo, de 1930 à 1961, dont le grand Hans Magnus Enzensberger nous rappelait les caractéristiques les plus délétères avec son « Politique et crime » de 1964), avant comme après la forte croissance économique des années 1990, nourrie principalement par l’exploitation minière et par le tourisme (souvent du genre particulier décrit par Michel Houellebecq dans son « Plateforme » de 2001), la classe dirigeante riche ou ultra-riche de mener une belle vie, largement intégrée à la jet set, économique et culturelle, des deux Amériques, confortée par une maîtrise des technologies (notamment de surveillance et de défense) les plus récentes et les plus coûteuses.

Dans cet enfer paradisiaque (selon le côté du couteau où l’on tombe à la naissance), Acilde Figueroa est une jeune ex-prostituée androgyne qui a réussi miraculeusement à s’en sortir en étant prise sous la protection de la célèbre Esther Escudero, grande prêtresse de la Santeria et fort influente égérie politique de l’inamovible président dominicain. À ses moments perdus et même en dehors, Acilde rêve toutefois de pouvoir se procurer une drogue semi-clandestine très coûteuse, qui lui permettrait le changement complet de sexe qu’elle espère.

Argenis est un peintre, sorti des Beaux-Arts (l’école des pauvres) en 1997 pour affronter par la volonté de son père une redoutable école privée  de design, repaire de gosses de riches et de faiseurs branchés, où l’on suivra ses heurs et ses malheurs d’époque, vivote désormais en authentique artiste raté, dans un centre d’appels vendant du rêve vaudou téléphonique à des Américaines esseulées. Malgré cela, il devient presque par hasard l’un des protégés du richissime couple formé par Giorgio Menicucci, chef cuisinier couronné et entrepreneur à succès dans la restauration, et Linda Goldman, biologiste marine et véliplanchiste de haute volée, issue d’une famille richissime, qui souhaitent le voir participer au Sosua Project, une initiative socio-culturelle qui leur est chère.

Sur ces curieuses prémisses se bâtit alors en quelques éclairs décidés, et en à peine plus de 150 pages, un torrentiel roman mêlant juste ce qu’il faut de fantastique et de science-fiction, de thriller policier et carcéral et de fusion machiavélique entre des temporalités réputées pourtant parfaitement disjointes pour composer un mélange rare, acéré, cru en diable et pourtant remarquablement englobant, où il sera question aussi bien d’identité de genre, d’histoire et de politique, de catastrophes planétaires et de confrontation à la responsabilité individuelle des unes et des autres.

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Au bout d’un mois, Argenis, qui ne s’était toujours pas fait un seul ami, voyait avec envie les soirées organisées à la résidence étudiante par ces jeunes à peine sortis du Lycée français et de la Carol Morgan School. Des fêtes qui finissaient autour de la piscine ou sur les plages de Bayahibe, où ils se rendaient dans leur Alfa Romeo de l’année. La porte de son studio ouverte, au cas où quelqu’un voudrait l’inviter, il feignait de lire un exemplaire de The Shock of the New qu’il avait emprunté à la bibliothèque. Quand il était au fond du trou, il marchait sans but entre les bâtiments d’aspect ancien, mais vides d’histoire, de ce faux village médiéval.
Une de ces nuits-là, il vida complètement une bouteille de vieux Brugal et erra autour de l’école jusqu’à tomber, sans savoir comment, dans un bosquet de bougainvilliers. Des épines longues d’une paume lui lacéraient le visage et les bras, la pleine lune s’insinuant dans les ombres hystériques de la plante grimpante comme s’insinuaient aussi les voix d’une petit groupe d’étudiants qui le regardaient de l’extérieur en pouffant de rire. Ne trouvant pas la sortie, il finit par se jeter par terre, gémissant dans une flaque de vomi jusqu’à s’y endormir. Du fond de cette nausée dégoûtante surgit la voix d’une femme. Elle l’appelait : « Goya, Goya ! » Et il se disait : Mes prières ont été entendues, je me suis réveillé de ce cauchemar, je suis Goya.
En ouvrant les yeux, il trouva agenouillée à ses côtés Mme Herman, vêtue de sa veste rose Nike pour son jogging matinal, tandis que le premier soleil jaspait le visage mi-mauresque mi-inca de la femme qui avait traversé l’enchevêtrement d’épines pour l’aider. « Goya, levez-vous ! » Il se redressa, vit les éraflures coagulées sur ses bras, sentit son vomi sec, eut honte de lui, mais ce fut encore pire lorsqu’il apprit qu’à l’école on l’appelait Goya parce qu’on voyait de la pédanterie dans ses complexes de supériorité. Tout cela lui fut expliqué par la professeure Herman dans son appartement, où elle l’emmena pour qu’on le voie pas arriver dans cet état à la résidence. Elle lui prêta sa douche, un short et un T-shirt et soigna ses blessures avec de l’eau oxygénée et du mercurochrome. Puis elle lui prépara un café noir pour qu’il avale deux aspirines tandis qu’elle posait une pile de livres sur la table : Esthétique de la disparition, La Société du spectacle, Mythologies, Le Royaume de ce monde, L’Invention de Morel et Le Festin nu. Il n’avait pas pipé mot. En lui tirant les dreadlocks qui descendaient sur ses épaules, elle lui dit : « Réveillez-vous, Goya ! Secouez-vous, vous avez une technique impeccable mais vous n’avez rien à dire, regardez autour de vous, bon sang, vous croyez que ce dont nous avons besoin, c’est d’angelots ? »
La professeure Herman le fit dispenser des cours de dessin anatomique, dont Argenis n’avait nul besoin, pour qu’il digère pendant ces heures tout ce qu’elle lui passait – surtout des livres et des films. À la fin de la première année, Goya avait deux amis qu’il s’était gagnés en leur procurant de la marijuana haïtienne qu’il rapportait de la capitale. Même si ses travaux ressemblaient encore à des illustrations des Témoins de Jéhovah, il y régnait désormais une certaine ironie.

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Chanteuse, musicienne, performeuse et autrice, Rita Indiana, née en 1977, agite avec fougue et ferveur le monde culturel de Saint-Domingue, des Caraïbes et de l’Amérique hispanophone depuis 1998 au moins. Son quatrième roman, publié en 2015 (avec alors également deux recueils de nouvelles et un premier disque à son actif), traduit en français en 2020 par François-Michel Durazzo chez Rue de l’échiquier, sous le titre « Les tentacules » (assez éloigné du titre original espagnol signifiant littéralement « La femme de ménage d’Ominculé » – le nom de prêtresse d’Esther Escudero dans le roman -, mais tout s’expliquera bien en temps utile, soyez sans crainte), constitue un véritable tour de force, et pourrait à bon droit revendiquer de s’inscrire parmi les productions les plus étourdissantes de la littérature antillaise contemporaine (ce que l’Association des Écrivains Caraïbes consacrera en 2017 en lui décernant son prix bisannuel, le premier en cinq éditions à couronner une œuvre hispanophone).

En n’hésitant pas un instant à mêler sauvagement des thématiques que l’on trouverait habituellement dans des écosystèmes distincts, telles les biologies maritimes de Jacques-Yves Cousteau, de Rachel Carson ou de Jim Lynch – ou leur déviation par la J.D. Kurtness d’« Aquariums » -,  les coups de billard à travers les âges de la série télévisée « Heroes » (2006-2010, sans qu’il y ait ici directement de cheerleader à sauver pour tout résoudre, et encore…), le sens rusé de l’étrangeté queer de Gabriela Cabezón Cámara, la joueuse science déjantée de la flibuste et du marronnage au XVIIe siècle (ou avant, ou après) dont savent témoigner le Valerio Evangelisti de « Tortuga » comme le Sylvain Pattieu de « Et que celui qui a soif, vienne », ou encore la conscience aiguë du rôle de la glose dans l’art contemporain d’un Boris Groys, d’un Pierre Terzian ou d’un Aden Ellias, Rita Indiana nous offre un cocktail rarissime et surpuissant, cruel et enjoué, batailleur et subtil, servi par une langue très personnelle et remarquablement affûtée, dont on ne voit guère comme équivalents possibles, dans des contextes relativement comparables aujourd’hui, que Rivers Solomon ou Michael Roch.

Là où d’autres voyaient un paysage, Linda Goldman ne trouvait que désolation. Où d’autres entendaient le silence apaisant des fonds marins, elle saisissait le cri d’un trésor saccagé. Où d’autres contemplaient le don de Dieu à la jouissance de l’homme, elle déplorait un écosystème victime d’assauts systématiques et criminels. Aux prises avec le récif de corail, elle avait l’impression d’être un onclogue devant le corps de son patient. Elle se savait prête à le sauver, connaissant aussi sur le bout des doigts l’immense capacité du mal et sa portée. Pour que le miracle s’accomplisse, il fallait un mélange d’extrême optimisme et de réalisme critique, en quantités à même de rendre fou n’importe qui. Dans le cas du récif, cela ne dépendait pas seulement d’elle ou de son équipe, mais également de la rééducation d’une communauté, d’un gouvernement et d’un plan de protection à long terme. Ce travail auquel elle avait juré de consacrer sa vie entière pourrait prendre des années. Certains jours, son engagement lui semblait insignifiant face, par exemple, à l’ancre de quelqu’un du village, qui en une minute avait dévasté un corail pluricentenaire, anéantissant un précieux spécimen qui de surcroît était l’habitat des poissons dont il avait lui-même besoin pour survivre. Faute d’éducation et de de salaires suffisants, les gardes-côtes chargés de l’application des lois sur l’environnement à l’Ensenada étaient les premiers à les enfreindre, à jeter à l’eau leurs déchets, à pêcher au harpon et à prélever des coraux pour les vendre. Les pêcheurs, de leur côté, avaient déjà assez de difficultés à trouver des poissons pour qu’on ne vienne pas leur dire où ils devaient jeter leurs filets et combien ils pouvaient en prendre.
Le sentiment d’urgence et la conscience du danger qui coulaient dans ses veines étaient la raison pour laquelle elle avait toujours vécu dans la proximité de cette mer. En 1939, son père était arrivé d’Autriche avec ses parents dans un Sosua sauvage dont les terres avaient été abandonnées par la United Fruit Company. C’est là qu’avec huit cents autres Juifs qui avaient réussi à échapper à l’extermination, il avait monté une entreprise laitière qui avec le temps approvisionnerait le pays tout entier. Enfant, à ses heures perdues, elle ramassait des bigorneaux, des galets et des bouts de corail sur la grève, les triant par taille et par couleur dans la gloriette du parc de la demeure familiale. Au cours d’un voyage à New York, Saul l’emmena avec ses frères visiter l’American Museum of Natural History. Elle voulait voir les animaux vivants, avait-elle dit à son père, pas des cadavres pleins de coton et de formol. En regardant les films du commandant Cousteau à la télévision locale, elle se fit une idée de la tragédie qui se déroulait sous les yeux de tous. Depuis des siècles, on saccageait impitoyablement la mer et, bientôt, elle serait vide et stérile. À l’université, quand elle travaillait à sa thèse sur les maladies des coraux des Caraïbes, elle passa une semaine sans dormir. Ses amis la retrouvèrent un jour à l’aube errant nue sur le campus, avec une lampe depoche. Après avoir assisté à la cérémonie de remise des diplômes bourrée de cachets, elle rentra à Puerto Plata diagnostiquée bipolaire et armée d’un plan de conservation que rejetait son père.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Les tentacules » (Rita Indiana)

  1. Sur Borges

    « Le Facteur Borges » est un petit essai de Alan Pauls, traduit par Vincent Raynaud et publié en français (2006, Christian Bourgois Editeur 196 p.).

    Comme il est écrit au quatrième de couverture « Ce livre n’est pas un roman d’espionnage. C’est un essai consacré à la lecture ». On s’en serait douté, mais avec les auteurs argentins contemporains, et donc post-Borges, on ne sait jamais. Surtout que le texte embraye aussitôt sur le Saint Graal (quel rapport avec les « Monty Python », ou Moby Dick (idem, quel rapport avec Pierre Senges et son « Achab (séqelles) »). Celà continue avec « les traces du facteur Borges pour capturer la propriété, l’empreinte digitale, la molécule qui fait que Borges est Borges ». On en déduirait presque que Rhésus est Rhésus, et que sa société a connu douze apôtres. Tout comme Alan Pauls démontre qu’il existe (ou ont existé) plusieurs Borges.
    « Un essai qui montre le côté le plus ludique et le moins solennel ». Tiens, il n’y a pas de note pour ludique. Les futurs bacheliers vont encore être désorientés. Mais, il y a ensuite des # pour faire moderne ( #originalité, tradition, bibliothèque# ) pour cartographier le cœur de ses textes. Peut-être est-ce pour cela que Jorge Luis se fait naître en 1900, pour être du siècle, lui qui est né le 24 août 1899, au 840 Calle Tucuman à Buenos Aires, tout de même. Quitte à suivre ses parents en Suisse, à Lugano, puis Genève par la suite, avant de revenir à ses sources portègnes. Pa la suite, on apprendra que l’espace « Aleph » est caché parmi les eucalyptus du Barrio Palermo, entre Calle Serrano et Calle Guatemala, pas si loin que cela de Calle Tucuman, plus au Sud.
    Un essai sur Jorge Luis Borges est toujours bon à prendre, même si les biographies, critiques ou essais ne manquent pas. University of Pittsburgh a d’ailleurs développé un site dédié, après avoir été hébergé par University of Aarhus, DK, puis University of Iowa. Ce site est géré par le Department of Hispanic Languages and Literature. Il collationne un journal trilingue, anglais, espagnol, français les « Variaciones Borges » ainsi qu’une importante collection d’article critiques, dans les trois langues, dont la plupart sont accessibles sous format pdf. Le tout est disponible dans leur boutique en ligne et ils peuvent être contactés à l’adresse mail suivante borges@pitt.edu. Si l’œuvre écrite de Borges est abondante, elle est disponible à la Bibliothèque de la Pléiade, sous forme d’un joli coffret cartonné jaune et noir, qui contient les deux tomes des « Œuvres Complètes » (2016, Gallimard, La Pléiade, 3440 p.). Ce coffret pourrait représenter l’édition définitive, si Borges lui-même n’avait écrit que « l’idée de texte définitif ne relève que de la religion ou de la fatigue ».
    Pour revenir au « Facteur Borges », Alan Pauls donne un bon résumé de la biographie de Borges (1899-1986). Ce petit essai de presque deux cents pages est bien écrit, avec énormément de notes de bas de pages, qui explicitent, soit des termes purement argentins, soit des évènements spécifiques ou historiques. Le livre est organisé selon neuf chapitres, d’une vingtaine de pages chacun. Il n’est pas évident de faire une critique d’une biographie, sans faire de la redite, ni être accusé de spoiling.
    Tout commence par le commencement avec « Un classique précoce ». C’est la jeunesse de Borges, son épisode de la naissance décalée, puis son retour à Buenos Aires. Son désir d’être et de faire partie de l’avant-garde. Il insiste particulièrement sur sa jeunesse et sa volonté de s’inscrire en termes d’auteur argentin « criollo », c’est-à-dire aux racines dans le passé historique du pays, où il a vécu, à son éducation trilingue, anglais, espagnol, portugais, de par ses parents.
    Il revient tout d’abord sur l’épisode de sa naissance et sa volonté d’apparaitre comme étant du vingtième siècle, et non pas des années 1800 et quelques. Coquetterie qu’il aura dans les années 1926-27, auquel moment aussi il détruit deux pamphlets consacrés à sa ville Buenos Aires. Par contre, à son retour au pays, il va tacher de se montrer presque plus argentin que ses compatriotes. Il va pour cela farcir ses textes de néologismes typiques de Buenos Aires. Des mots comme « cordobesada, bochinchera, bondâ, incredulidâ, esplicable ». Mots qu’il invente, suggérant que « écrire consiste à inventer des détours précieux, des circonlocutions, des déguisements qui surprennent.
    Il est surprenant de faire ici le parallèle avec James Joyce à la même époque. Ce dernier est alors, en famille, à Pola (1905), puis à Trieste, où il obtient un poste d’enseignant en anglais à l’école Berlitz. A Pola, ville navale actuellement en Croatie, sur la côte Adriatique, Joyce enseigne l’anglais à des officiers de la marine autrichienne. Il y restera jusqu’à la guerre où il partira pour Zurich. Cependant, ce passé triestin le suivra, jusque vers 1920, quand la famille part pour Paris. C’est là que Joyce fait la connaissance d’Ettore Schmit qui écrira plus tard sous le nom de Italo Svevo. Il s’inspire de son ami pour créer Leopold Bloom dans « Ulysse ». Livia, la femme de Svevo, nourrira le personnage d’Anna Livia Plurabelle dans « Finnegans Wake », notamment sa très longue chevelure que Joyce compare à la rivière Liffey de Dublin. De cette époque, date son goût pour Trieste. Il apprend à parler le dialecte triestin, fait qu’il partage avec sa fille préférée Lucia. Souvent dans sa correspondance avec elle, les mots en triestin servent de « code » ou complicité entre le père et la fille.
    On en arrive à « Des livres comme armes ». L’Argentine des années 20-30 est en pleine évolution. C’est la période de l’immigration massive des européens « dont les premiers écrivains professionnels portent déjà des noms de famille espagnols ou italiens ». Le jeune Borges, lui insiste sur son passé argentin. De par sa mère, Leonor Acevedo, c’est une lignée militaire. « Je descends de Juan de Garay et d’Itala ». Il en rajoute peut-être un peu lorsqu’il prétend « J’ai des ancêtres parmi les premiers Espagnols qui arrivèrent ici ».
    « L’autre lignée est paternelle et elle est fondamentalement intellectuelle, livresque et anglophone ». Un père avocat et anarchiste, disciple de Spencer, anglophone pur et dur. Mais, comme le remarque Ricardo Piglia, « ce que possède l’un des côtés manque à l’autre ».
    Ses tout premiers textes sont centrés sur Buenos Aires avec « Ferveur de Buenos Aires », d’ailleurs dédiés à sa mère « A Leonor Acevedo de Borges ». Puis ce sera « Evaristo Carriego » dans lequel il décrit Palermo, le quartier chaud de Buenos Aires au début du siècle. C’est le monde de la milonga, des petites frappes avec les rixes à coups de couteaux, les maisons de passe et les prostituées tuberculeuses. Un peu plus tard, au début des années 50, ce sera l’époque de la tradition « gauchesque », avec la célébration du « Martin Fierro » de José Hernandez. Cependant, cela ne suffit pas à Borges. Il rajoute au texte initial un texte « La Fin », paru dans « Fictions » qu’il définit « non pas comme un emplâtre, mais comme un bon rajout ».
    La poésie « gauchesque » n’était pas une poésie écrite par des gauchos, mais plus généralement par des écrivains urbains instruits qui adoptaient le vers de huit syllabes des « payadas » (ballades) rurales, mais en y fourrant des expressions folkloriques et des récits de la vie quotidienne. Borges, au contraire, estimait que ces expressions n’avaient pas de place dans les « payadas » qui devaient rester sérieuses. Seul à ses yeux, José Hernández (1834-1886) l’auteur de « Martín Fierro » était l’un des rares poètes gauchesques à avoir vécu en tant que gaucho.
    À cet égard, Borges distingue la poésie « heureuse et vaillante » de Hilario Ascasubi (1807-1875) qu’il oppose à la lamentation tragique d’Hernández. Borges reconnait en Ascasubi un soldat avec une vaste expérience du combat et qui a décrit l’invasion indienne de la province de Buenos Aires, bien qu’il n’en ait pas été témoin. Il estime cependant son travail, parfois autobiographique. En effet, Ascasubi est né à l’arrière d’une charrette tirée par des chevaux pendant un orage, alors que sa mère se rendait à un mariage à Buenos Aires. On lui doit Santos Vega ou los mellizos de la Flor » publié en 1851, réimprimé depuis (2019, Wentworth Press, 480 p.). Le roman narre l’histoire de ntos Vega, un gaucho argentin mythique. Invincible « payador » qui a même vaincu la Diable, déguisé en « payador Juan sin Ropa »
    Enfin, le troisième poète de la lignée gauchesque est Estanislao del Campo (1834-1880). Né à Buenos Aires dans une famille unitarienne. Ces derniers favorisaient un gouvernement central fort plutôt qu’une fédération. On lui doit un poème satirique « Fausto » (1866) qui décrit les impressions d’un gaucho qui va voir l’opéra « Faust » de Charles Gounod, croyant que les événements se sont réellement produits.
    On est encore dans la jeunesse de Borges, mais tout reste dans la « Politique de la pudeur ». En 1925, il encense encore abondamment le côté « criollo ». « La nature espagnole s’offre à nous en tant que véhémence pure : on dirait qu’en s’installant dans la pampa elle s’est diluée et perdue. La manière d’en parler est devenue plus trainante, la platitude des horizons successifs a limité les ambitions », écrit-il dans « Quejas de todo criollo ». Il cultive de fait cette couleur locale. Cependant, il ne se met pas à la place du peuple. « Le peuple n’a pas besoin de prouver qu’il est ce qui est – mais quelqu’un qui entend prendre sa place »
    Pour mieux faire valoir « Le parler argentin », c’est alors qu’il achète deux dictionnaires d’argentinismes, dont il se sert pour écrire « maderjon, espaldaña, estaca pampa ». Mais c’est aussi pour lui l’occasion, non plus d’écrire, mais de parler. Sa cécité commence à se développer. Et il est vrai que, pour beaucoup, Borges, surtout à la fin de sa vie, c’est une voix plutôt qu’un texte. Il faut lire « L’homme au coin du mur rose », paru dans « Histoire Naturelle de l’Infamie », avec sa scène de duel au couteau entre Francisco Real, dit « le Corralero » et Rosendo Juarez, dit « le Cogneux ».
    « Chaque fois qu’un livre est lu ou relu, il se passe quelque chose avec ce livre ». C’est le constat de Borges. Alan Pauls traduit cette phrase au début de « Petite écriture » en « Qu’est-ce qui peut être suffisamment intense pour qu’un écrivain décrète que lire est un art plus élevé qu’écrire ». Cette dernière assertion étant reprise de « Eloge de l’Ombre ».
    On en arrive au gros morceau de l’essai, avec un titre qui en dit long « Danger : bibliothèque ». On sait que Borges a été élevé dans la bibliothèque d son père, en Suisse. Borges est un lecteur très précoce. Il remplace le monde par des livres. Tout juste sorti de l’école, il consulte son ophtalmologiste, qui lui conseille de ménager ses yeux s’il ne veut pas accélérer la détérioration qui commence à les menacer. Aussitôt sorti de chez l’ophtalmologiste, il prend un tramway, rentre chez lui. Puis il se met à lire « La Divine Comédie ». La lumière est celle de sept heures du soir en Suisse.
    A soixante-dix ans, Borges assure avoir oublié la plupart des visages de son enfance à cause de sa mauvaise vue, mais il garde un souvenir très net de bien des illustrations de l « Encyclopedia » de Chambers et de la « Britannica ».
    La bibliothèque telle que la conçoit Borges, devient alors un labyrinthe un peu comme ces maisons avec escaliers de M.C. Escher (1898-1972). Même si ces idées sont un peu postérieures à Borges, ces idées d’auto-référence et de boucles étranges, forment des structures, peu probables dans la nature, mais fortement spectaculaires. Cela aboutira à « La bibliothèque totale » (1904), puis à « La bibliothèque de Babel » (944), publié dans « Fictions ».
    On sait que ce concept a donné lieu au site « Library of Babel » afin de simuler partiellement la bibliothèque imaginée par Borges. L’algorithme lié à ce site permet de générer un livre de 410 pages avec 3200 caractères par page, par simple permutation des 26 lettres de l’alphabet, de la virgule, de l’espace et du point. Qu’importe le sens. Cela correspond au paradoxe du singe savant. Il s’agit d’un théorème selon lequel un singe qui tape indéfiniment et au hasard sur le clavier d’une machine à écrire pourra « presque sûrement » écrire un texte donné. Toujours à propos des bibliothèques. « Tout est déjà écrit : le monde a la structure d’une encyclopédie, d’une bibliothèque, d’une archive ». Alan Pauls raconte à merveille ceci : Borges ne consultait pas les encyclopédies, il les lisait. « Si tout est écrit, il est temps de faire autre chose. Ou plutôt, il est temps de changer le sens du faire en littérature. Passer du faire dans au faire avec ».

    Puis, Alan Pauls passe à la question de la science-fiction, toujours par l’intermédiaire des bibliothèques. Après l’« Histoire universelle de l’infamie » (1936), Borges publie la série de « Tlön, Uqbar et Orbis Tertius » (1940-47). D’après une obscure encyclopédie, « The Anglo-American Cyclopedia », il existerait un monde différent nommé Uqbar. C’est une découverte que Borges fait après un diner avec Bioy Caceres, dans « une région de l’Irak ou de l’Asie Mineure ». La raison en est que pour les gnostiques anciens « les miroirs et la paternité sont abominables parce qu’ils multiplient les objets », résultat « l’univers visible est une illusion ». Pour déterminer son existence, le narrateur doit passer par un labyrinthe. « La littérature d’Uqbar […] ne faisait jamais référence à la réalité, mais aux deux régions imaginaires de Mlajnas et de Tlön ». De même, en étudiant les langues de Tlön, on en vient à la question de savoir comment le langage pourrait avoir une emprise sur les pensées. C’est un thème récurrent chez Borges, mais abordé ici par la science-fiction. Donc cela dépasse « la simple identité entre livre et monde ». Pour vérifier cette hypothèse, les deux compères vont à la Bibliothèque Nationale, et « c’est en vain que nous fatiguâmes atlas, catalogues, annuaires de sociétés géographiques, mémoires de voyageurs et d’historien : personne n’était jamais allé à Uqbar ». Fin de la recherche, et fin du rêve, mais l’histoire est jolie. Les deux chercheurs discutent alors de « la réalisation d’un roman à la première personne, dont le narrateur omettrait ou défigurerait les faits et tomberait dans diverses contradictions ».
    Autre clé que Alan Pauls suggère, c’est la reprise de thèmes ou sujets anciens, sous forme de « Deuxième main ». Non pas qu’il accuse formellement Borges « de vice (paresse) ou de délit (plagiat) », mais il prétend que ce fait Borges est de la « littérature parasitaire », ceci en prenant comme exemple le fameux Pierre Ménard qui s’est mis en tête de réécrire le « Quichotte ». Ouvrage considérable, mais Borges a bien poursuivi le « Martin Fierro », dans la même optique. Il ne faut donc pas s’étonner si le manuscrit final de Pierre Ménard ait été perdu, donc ne soit pas identifiable. « Copier Borges est un jeu d’enfant ; ce qui est impossible, toujours, c’est de cacher la copie ». Puis vient la phrase qui refroidit l’apprenti copieur. « Ainsi, l’imitabilité de Borges est à la fois le facteur qui induit l’imitation et celui qui frustre, ou ridiculise, toute tentative de l’imiter ; c’est le poison et le remède, le piège et la délivrance, la promesse et la déception ».
    Vient à ce propos de la littérature parasitaire, une petite digression sur le bilinguisme, chose qui était naturelle, voire multilinguisme chez Borges. Selon Pauls, le multilinguisme entrainerait « la formation d’une nouvelle espèce de parasites : traducteurs infidèles, lecteurs strabiques, commentateurs distraits, préfaciers digressifs, correcteurs négligents, curateurs arrogants ». Ceci par paresse intellectuelle et quelquefois interférences entre les langues. A ce sujet, il convient de lire un intéressant ouvrage de Albert Costa, neurologue catalan « Le Cerveau Bilingue » (2022, Odile Jacob, 214 p.) traduit par Christophe Pallier de « The Bilingual Brain » (2021, Penguin Books Ltd, 176 p.), déjà traduit de l’original espagnol « El cerebro bilingüe. La neurociencia del lenguaje » (2017, Penguin Random House, 256 p.). Il y est écrit, après analyses de données IRM sur le cerveau, que les personnes bilingues tiennent parfois entre eux des conversations où les deux langues se confondent et cohabitent. Le passage de l’une à l’autre est immédiat, dans les deux sens. J’ai pu personnellement l’observer en particulier avec certains Alsaciens qui passent sans problème du français au dialecte alsacien, par exemple lorsque le mot ne vient pas spontanément dans une langue. Le retour s’effectue de même. J’ajouterai, contrairement à l’opinion répandue chez des personnes ne pratiquant pas ces dialectes (alsacien, breton, corse, par exemple) que ces « sauts de langue » ne sont pas du tout une façon de « camoufler » ou d’exclure les non-pratiquants, mais une spontanéité toute naturelle des bilingues. De même, pour l’apprentissage d’une langue, une personne bilingue ne peut pas être considérée simplement comme étant la simple addition de deux personnes monolingues. C’est un point important de l’étude. « L’expérience bilingue n’entraine pas de retard important dans l’acquisition du sens des mots ou du développement du vocabulaire ». On se souvient que Borges a été éduqué par sa mère en espagnol et portugais, et par son père en anglais. On se souvient aussi que Borges a traduit de nombreux auteurs dont Homère, ou « La Divine Comédie ». Donc pas de doute, son multilinguisme n’a pas été une gêne pour lui.
    Suit une discussion intéressante sur le Borges éditeur et préfacier dans « Carton plein et métaphysique », qui reprend en partie les idées précédentes.
    Ceci avant d’aborder le dernier chapitre « Folle érudition », qui fait que Borges fait parfois peur au lecteur débutant. C’est parfois vrai, mais n’est ce pas moins important que d’aborder James Joyce et son « Finnegans Wake ». Il est vrai que Borges rajoute à la culture une forme d’humour qui facilite les choses. D’où la question « Comment décrire Pierre Ménard. Comme le plus vif des génies ou le plus lent des idiots ? ».
    « Les savants idiots de Borges ne sont pas des idiots qui jouent à la Pensée, ce sont des penseurs idiots par la pensée elle-même, par l’exercice implacable, intransigeant et brutal de la pensée : ils sont allés trop loin, ils ont poussé la Pensée et la pensée à l’extrême limite, la colombe la pensée coïncide avec l’impossibilité de penser, les colombes la pensée la plus profonde et l’idiot le plus idiot deviennent la même chose et sont rasées, dévastées, par une sorte d’interminable étourdissement ».

    En conclusion, et il y a un certain nombre de choses à dire sur ce petit livre. Tout d’abord, c’est bien écrit et documenté. On s’en serait douté, connaissant un peu le parcours et style de Alan Pauls. C’est assurément un livre à lire pour tout lecteur qui veut aller plus loin avec Borges. Surtout, c’est poursuivre une poétique de la pudeur, où est l’ennemi de l’emphase, prend le non-sens dans la grandeur au lieu de la célébration. C’est aussi considérer l’intelligence imbécile de Bouvard et Pécuchet de Flaubert et la concilier avec l’obsession de héros mineurs et radicaux comme Pierre Ménard, ou Herbert Quain « mort à Roscommon », comparant son livre « The God of the Labyrinth » avec un roman d’Agatha Christie. Dans ces deux cas, le thème du doute est central. L’imprévisible, l’invisible ou l’indéchiffrable surgissent à tout moment.
    Le thème de la maladie, en particulier de la progressive cécité de Borges, point délicat s’il en est, mériterait plus d’attention. Il y a bien un passage où la voix l’emporte sur la vue. Mais que représente pour Borges le fait de perdre la vue, même si on lui fait la lecture.
    De même, j’ai été surpris de lire si peu sur Borges et les femmes. C’est important lorsque l’on sait la place tenue et maintenue par Maria Kodama-Schweizer. De son statut d’assistante littéraire, elle devient la secrétaire de Borges, après la mort de la mère de Borges, Leonor Acevedo, à 99 ans. Puis sa légataire littéraire en 1979, avant de devenir sa compagne officielle et leur mariage au Paraguay en1986, juste avant le décès de Borges. En tant que légataire, c’est encore elle qui bloque la publication de documents ayant trait à son défunt mari. Il convient d’aller voir, et de lire, ce qu’en pense Pablo Katchadjian, auteur argentin contemporain. Même s’il a réussi à publier un « El Martin Fierro ordenado alfabeticamente », poème en forme d’acrostiche, mais qui reflète l’ordre alphabétique, il a échoué à faire de même avec « El Aleph engordado » (2009, Imprenta Argentina de Poesia AIP, 18 p.) tiré à 200 exemplaires et par la suite interdit par Maria Kodama. Alors que le Martin Fierro procédait sur un texte non écrit par Borges, donc modifiable. Pablo Katchadjian a ajouté quelques 5600 autres mots aux quelques 4000 mots de l’original « Aleph ». Ce qui n’a pas eu le don de plaire aux intérêts de la veuve qui a maintenant 85 ans. Mais on ne transige pas sur les droits d’auteur.
    Il ne fait pas de doutes que Alan Pauls a compilé de nombreuses idées de thèse sur Borges (par ex. de Ricardo Piglia, ou Beatriz Sarlo) et y ajoute quelques-unes des siennes.
    « Echos d’Alan Pauls » compilation d’articles édité par Estève Raphaël (2018, Presses Universitaires de Bordeaux, Pessac, 367 p.).
    Béatriz Sarlo « Borges: Un escritor en las orillas » (2007, Siglo XXI de España Editores, S.A., 160 p.)
    Ricardo Pilia « Borges por Piglia Las cuatro clases sin cortes» http://Revistapenultima.com/borges-por-piglia-las-cuatro-clases-sin-cortes-y-sus-transcripciones-completas/
    Je tacherai de faire une synthèse de ces textes, mais, j’aurai certainement du mal à les référencer sur ce site. Ceci dit Yapuka (mais cela prend du temps).

    Publié par jlv.livres | 24 août 2022, 17:15

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