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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Hors le bourbier » (Christophe Ségas)

L’étrange destin d’une créature issue de la glaise, en une fable ébouriffante et manipulatoire.

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Dès ce premier long récit paru en 2013 aux éditions du Chemin de fer ponctué des vues d’artiste, somptueuses et surréalistes, de Céline Guichard, Christophe Ségas entraîne la lectrice et le lecteur dans un univers étrange, avec cette fable extravagante et cruelle.

«Cher Monsieur
Il y a trois jours, vos cheminots m’ont embarqué dans un train brinquebalant, entre des ballots de toile et des caisses de nourriture. Direction l’Est lointain.
Nos repas sont essentiellement composés de plantes grasses, difficiles à digérer et d’écorce de citron.
Nous sommes entrés hier soir dans une forêt de pins qui pue l’humus et la charogne.
Malgré les mauvaises conditions de voyage, je suis ravi que vous ayez enfin reconnu ma valeur et que vous m’acheminiez vers mon destin.»

Un homme a été tiré d’un bourbier par des cheminots, jeté sans ménagement dans un wagon et placé en cage au milieu d’autres créatures sorties de la boue comme lui. L’homme reçoit une coiffure, des vêtements et un nom – Antoine Delmas -, nom duquel il signe dorénavant les lettres qui composent le récit adressées à un personnage important qui semble tirer les ficelles de ce monde. Sorti de la glaise et humanisé, il est envoyé à la cour du tsar ; là, on lui confie des tâches et des responsabilités, tout d’abord celle de faucheur, d’organiste du palais, puis de vociférateur de rêves aux puissants effets orgiaques sur le tsar et sa cour.

«Cher Monsieur,
Ma première vocifération a eu lieu hier soir.
Monté sur une caisse de trois mètres de haut, je surplombais la foule. On m’avait donné un costume outré. Rien à voir avec l’habit de concertiste tout en or. C’était des étoffes multicolores, des chantilly de dentelles, des bouffants délirants. J’étais mal à l’aise, et je peinais à trouver une position confortable. Mais je me suis lancé, bras tendus, menton en pointe, et j’ai beuglé quelques images du rêve que j’avais fait la nuit d’avant.
Rien de bien excitant. Des clowns barbus et des animaux sauvages, une mer qui se retirait. Je ne comprenais pas moi-même ce que je racontais. Peut-être que j’étais en train d’inventer. Peu importe, le public avait l’air troublé.»

Depuis ses nouvelles parues dans les recueils collectifs des éditions Antidata jusqu’à son dernier livre «Remington» récemment paru au Nouvel Attila, en co-édition avec Hélice HélasChristophe Ségas imagine des histoires insolites, drôles et intensément féroces. Dans ce récit fantasque et parfaitement circulaire, il façonne sous nos yeux un personnage littéralement sorti de la glaise, qui, en grandissant, finit par rêver d’indépendance et par se retourner contre son créateur.

Cette fable entremêle rêve et sauvagerie, sans que jamais la lectrice ou le lecteur ne questionne la crédibilité du récit, tant les ressorts humains qui l’animent sont authentiques et les images justes comme celles des rares rêves qui se gravent dans la mémoire. Dans ce long récit comme dans le suivant, «Le théâtre des oiseaux», Christophe Ségas se moque de la comédie absurde des hommes puissants, des appétits de liberté que le pouvoir corrompt, ainsi que de la cruauté indissociablement liée à son exercice.

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Le Chemin de fer | Pearltrees - 18 juillet 2017

  2. Pingback: Note de lecture : « Remington  (Christophe Ségas) | «Charybde 27 : le Blog - 18 juillet 2017

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