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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Xénocide » (Orson Scott Card)

Le troisième tome du cycle Ender synthétise les enjeux philosophiques et religieux des deux premiers, et y ajoute la manipulation spectaculaire des obsessions compulsives – et un peu de physique hautement expérimentale.

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RELECTURE

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ATTENTION : ALERTE AU SPOILER

CETTE NOTE DE LECTURE DÉVOILE DE NOMBREUX ÉLÉMENTS IMPORTANTS DE « LA STRATÉGIE ENDER » ET DE « LA VOIX DES MORTS », QU’IL IMPORTE DONC D’AVOIR LU TOUS LES DEUX AVANT « XÉNOCIDE ».

Publié en 1991, traduit en français en 1993 dans la collection Ailleurs & Demain chez Robert Laffont par Bernard Sigaud (et désormais disponible en poche chez J’ai Lu), le troisième tome du cycle « Ender » d’origine conçu par Orson Scott Card, six ans après « La stratégie Ender » et cinq ans après « La voix des morts » (l’auteur avait entretemps démarré le cycle d’ « Alvin le Faiseur », avec ses trois premiers tomes), a souvent quelque peu déçu les amatrices et les amateurs des deux premiers volumes, alors qu’elle en constitue une continuation fort logique – mais certainement moins brillamment spectaculaire.

ATTENTION : LES SPOILERS COMMENCENT À PARTIR D’ICI.

Ender avait été bien inspiré d’aider la reine à recréer la race des doryphores sur Lusitania aussi loin de la colonie humaine. Son intention était d’aider doryphores et humains à se connaître progressivement. Au lieu de quoi, Novinha, lui-même et leur famille avaient été forcés de garder secrète la présence des doryphores sur Lusitania. Si les colons humains ne pouvaient s’accommoder de la présence des pequeninos, créatures proches des mammifères, il était certain que l’annonce de la présence d’une race d’insectes provoquerait presque immédiatement un violent accès de xénophobie.
J’ai trop de secrets, songea Ender. Depuis des années, je suis le Porte-Parole des Morts qui révèle des secrets et aide les gens à vivre à la lumière de la vérité. À présent, je ne dis plus à quiconque la moitié de ce que je sais, parce que, si je disais toute la vérité, ce serait la peur, la haine, la violence, le meurtre et la guerre.

 

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Alors que sur Lusitania, les humains informés de la tragédie qui se noue (la flotte du Congrès stellaire est en route, avec à son bord une redoutable arme de destruction massive et irrémédiable, déjà utilisée une fois par Ender dans l’histoire de l’humanité, trois mille ans plus tôt), avec l’aide de la Reine des doryphores et d’une vaste majorité des pequeninos, essaient de conjurer le sort et de trouver des solutions à cet écheveau apparemment inextricable, et sans doute fatal, un nouvel adversaire se fait jour : sur une lointaine planète, des humains génétiquement modifiés pour être d’une prodigieuse intelligence – quoique affectés par d’extraordinaires troubles obsessionnels compulsifs – semblent en voie de détecter l’existence de l’entité immatérielle qui se fait appeler Jane, grande protectrice d’Ender et de ses alliés.

Elle le regarda. La sévérité de l’ordre l’aida à se calmer, à se concentrer.
– J’ai toute ma vie essayé de t’enseigner ceci, Qing-jao, mais maintenant c’est le moment ou jamais de l’apprendre : les dieux sont la cause de tout ce qui arrive, mais ils n’agissent jamais autrement que masqués. Tu m’écoutes ?
Qing-jao fit oui de la tête. Ces mots, elle les avait entendus cent fois.
– Tu m’entends, et pourtant tu ne me comprends pas, même à présent, dit son père. Les dieux ont choisi le peuple de la Voie, Qing-jao. Nous seuls avons le privilège d’entendre leurs voix. Pour tous les autres, leurs œuvres restent cachées, mystérieuses. Ta mission n’est pas de découvrir la cause véritable de la disparition de la flotte – tout la planète de la Voie saurait immédiatement que la vraie cause est que les dieux l’ont voulu ainsi. Ta mission est de découvrir le masque que les dieux ont créé pour cet événement.
Qing-jao fut saisie de vertige. Elle était tellement sûre de détenir la réponse, d’avoir accompli sa tâche. Maintenant, tout lui échappait. La réponse était toujours valable, mais la nature de sa tâche avait changé.
– Actuellement, dit son père, parce que nous n’arrivons pas à trouver d’explication naturelle, les dieux sont exposés aux regards de toute l’humanité, des incroyants comme des croyants. Les dieux sont nus, et nous devons les vêtir. Nous devons retrouver la série d’événements que les dieux ont créé pour expliquer la disparition de la flotte et lui donner pour les incroyants l’apparence d’un fait naturel. Je croyais que tu comprenais ceci : nous servons le Congrès stellaire, mais uniquement parce qu’en servant le Congrès nous servons aussi les dieux. Les dieux veulent que nous abusions le Congrès, et le Congrès veut être abusé.

 

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Certes, la création de la planète néo-taoïste de La Voie et de ses prodiges occupés, lorsqu’ils ne résolvent pas d’impossibles équations, à se punir en scrutant par exemple des lignes du bois dans le plancher jusqu’à en perdre quasiment la vue, n’est sans doute pas aussi spectaculaire et ample que l’école de guerre et les doryphores de « La stratégie Ender », ou que la mystérieuse écologie planétaire de Lusitania et le drame familial alambiqué de « La voix des morts ». Les débats philosophiques et religieux qui sous-tendaient déjà l’œuvre jusqu’ici, plus ou moins discrètement, se font parfois nettement bavards, et les controverses spinozistes ou kantiennes prennent peut-être une place trop importante par moments, alors même que l’invention d’une physique philotique (presque) ex nihilo prend des allures de deus ex machina pas toujours très satisfaisantes. Ceci explique sans doute que « Xénocide » peine à passionner autant la lectrice ou le lecteur que ses deux prédécesseurs, alors même qu’un scénario proche du thriller galactique échevelé se met pourtant de moins en moins insidieusement en place. Peut-être aussi la fatigue qui guette Ender (et qui nourrira le quatrième et dernier volume du cycle, « Les enfants de l’esprit », qui était originellement la dernière partie de « Xénocide », devenu trop volumineux pour une édition d’une seule pièce) s’étend-elle graduellement à la lectrice ou au lecteur, qui souffre paradoxalement de cette ambiance critique et crépusculaire. Les morceaux de bravoure bien davantage qu’honorables abondent pourtant, mais il faut bien constater que la magie du cycle opère beaucoup moins désormais, et que même les surprises narratives savamment orchestrées par l’auteur prennent un faux air de déjà vu par moments. Il n’en reste pas moins que si, comme moi, vous voulez savoir ce qui arrive à Ender et à ses amis et alliés, et comment ils pourraient échapper au triste sort qui leur semble promis, la lecture de ce « Xénocide » demeure indispensable, et révèle quelques plaisirs indéniables, parfois dans les chapitres apparemment les plus innocents.

Ce serait si pratique si la reine pouvait parler à un autre humain ! Elle prétendait pouvoir le faire, mais, en trente ans, Ender avait appris que la reine était incapable de distinguer entre ses évaluations pleines d’assurance de l’avenir et ses souvenirs authentiques du passé. Elle donnait l’impression de faire confiance à ses conjectures exactement comme elle faisait confiance à ses souvenirs ; et pourtant, quand ses anticipations se révélaient erronées, elle ne semblait pas se rappeler s’être jamais attendue à un avenir différent de celui qui était désormais devenu du passé.

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À propos de charybde2

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