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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Les enfants de l’esprit » (Orson Scott Card)

Le quatrième et dernier volume du cycle originel d’Ender – et la paradoxale résolution hégélienne des contradictions précédentes.

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RELECTURE

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ALERTE AUX SPOILERS !!! Si vous n’avez pas lu (dans l’ordre), « La stratégie Ender », « La voix des morts » et « Xénocide », passez votre chemin, car même en parlant à mots relativement couverts, cette note de lecture portant sur le quatrième et dernier tome d’un cycle comporte inévitablement de sérieux et dommageables spoilers à propos des trois premiers.

Depuis le début de ce récit mêlant curieusement une intense tension narrative et une redoutable perspective philosophique (aux résonances souvent religieuses mais pas uniquement : les aspects directement politiques hantent également le propos des principaux protagonistes comme la toile de fond elle-même), récit qui assura définitivement la célébrité et le succès d’Orson Scott Card (les deux premiers volumes ayant reçu les principaux prix du genre science-fictif en leur temps, Nebula 1985 et Hugo 1986 pour « La stratégie Ender », Nebula 1986 et Hugo 1987 pour « La voix des morts »), l’auteur développe une technique impressionnante et un souffle indéniable, malgré quelques temps moins forts occasionnels, pour inscrire une tragédie intime à ramifications audacieuses au cœur d’une vaste épopée galactique multi-civilisationnelle, imbrication qui contribue sans aucun doute à la puissance quasiment intacte de ce cycle plus de trente ans après sa publication.

LES SPOILERS PROPREMENT DITS VONT COMMENCER À PARTIR D’ICI.

Si Wang-mu s’avança. Le jeune homme nommé Peter lui prit la main et la guida dans le vaisseau spatial. La porte se referma derrière eux.
Wang-mu s’assit sur l’un des sièges pivotants de la petite salle aux parois métalliques. Elle regarda autour d’elle, s’attendant à voir quelque chose de nouveau et d’étrange. Or, les parois métalliques mises à part, elle aurait pu se trouver dans un quelconque bureau sur la planète La Voie. C’était propre, mais sans exagération. Meublé de manière très fonctionnelle. Elle avait vu des hologrammes de vaisseaux en déplacement : des vaisseaux de combat aérodynamiques et des navettes entrant et sortant de l’atmosphère ; des vaisseaux aux énormes structures arrondies frôlant la vitesse de la lumière autant que la matière le permettait. D’un côté, la puissance affûtée d’une aiguille, de l’autre la puissance destructrice d’une masse de forgeron. Mais dans cette salle, point de démonstration de puissance. Il s’agissait d’une simple salle.
Où se trouvait le pilote ? Il devait fatalement y avoir un pilote, car le jeune homme assis de l’autre côté de la pièce qui murmurait devant son ordinateur pouvait difficilement contrôler un vaisseau capable de se déplacer plus vite que la lumière.

 

9780812522396

Reprenant le fil du récit in medias res, là où « Xénocide » (dont « Les enfants de l’esprit » devait initialement faire simplement partie, avant qu’Orson Scott Card et son éditeur ne finissent par le doter d’une vie propre) nous laissait sur un léger faux rythme mais aussi sur une situation pleine de suspense (principalement liée à l’exécution programmée de Jane, par séparation des réseaux d’ordinateurs des Cent Planètes hors de portée des ansibles maîtrisés par la créature née des connexions philotiques – on en apprendre d’ailleurs plus qu’incidemment davantage sur sa genèse, mine de rien, dans ce volume), ce quatrième volume se tient nettement mieux narrativement que le précédent (peut-être parce qu’il n’est pas obligé de s’infliger techniquement la longue mise en place de la planète de La Voie et de ses cerveaux obsessionnels compulsifs), introduit de nouvelles véritables chevilles ouvrières du récit à partir des étranges avatars de Peter et de Valentine ramenés précédemment du Dehors par Ender lors de son premier voyage supraluminique conduit par Jane, et poursuit avec acharnement et succès son travail d’expérience de pensée philosophique et science-fictive (la physique exotique qui continue à être développée ici, dans la lignée de « Xénocide », étant toutefois clairement avant tout un prétexte à construction philosophique et morale).

Ou bien serait-ce là votre dernier secret – que vous ne connaissiez pas plus les gens dont vous racontiez la mort que je ne vous connais ? Vous m’obligerez à inventer, à deviner, à imaginer, à m’interroger – était-ce aussi ce que vous faisiez ? Ce qu’il faut faire ? Se fonder sur l’histoire la plus courante, la plus plausible, puis trouver une explication autre qui paraisse réaliste et soit suffisamment significative et modulable, et la raconter enfin – même s’il s’agit d’une fiction, aussi fantaisiste que l’histoire imaginée de tous ? Est-ce là ce que je dois dire en racontant la mort du Porte-Parole des Morts ? Son don n’était pas de découvrir la vérité, mais de l’inventer ; il ne cherchait pas, ne décortiquait pas, ne décryptait pas les vies des morts, il les inventait. Par conséquent, j’invente la sienne. Sa sœur dit qu’il est mort parce qu’il avait voulu suivre sa femme par loyauté, dans la vie de paix et de solitude dont elle rêvait. Mais c’est la tranquillité de cette vie qui l’a tué, car son aiúa est passé dans le corps de son étrange descendance née de son esprit, et son vieux corps, malgré toutes les années qu’il lui restait à vivre, a été négligé parce qu’il n’avait pas de temps à lui consacrer pour le maintenir en vie.

 

EDE

Comme dans « La voix des morts » (mais par un angle bien différent), comme Mary Doria Russell dans son excellent « Moineau de Dieu » (publié la même année que ces « Enfants de l’esprit »), Orson Scott Card propose ici une nouvelle forme de théodicée, organisant le télescopage de plusieurs justices, humaine, extra-terrestre et transcendante, dont les arbitres seront néanmoins plutôt, en plusieurs occasions, Spinoza et Hegel, mais aussi et peut-être surtout, le mélange détonant de la spiritualité polynésienne et des philosophies taoïstes japonaises (dont il s’agit bien au passage, comme l’explique l’auteur dans ses remerciements en forme de postface, d’étudier les implications politiques, avec leurs ambiguïtés et leurs paradoxes). Que ce processus d’accouchement philosophique mené avec énergie et intelligence – que l’on soit d’accord avec ses « conclusions » ou non – soit aussi conduit sous le signe d’un Ender devenant progressivement une figure du Langlois de « Un roi sans divertissement » de Jean Giono, étendu à l’échelle de plusieurs univers, n’est pas le moindre charme de ce roman final (si l’on excepte la considération mentionnée en conclusion de cette note, ci-dessous) d’une saga qui marqua l’histoire de la science-fiction, et donc de la littérature.

Malu connaît ces choses car il a appris à voir dans les ténèbres où les fils de lumière s’élèvent des âmes-soleils pour toucher les étoiles, toucher les autres, et former des liens bien plus forts et bien plus grands que la toile mécanique sur laquelle danse la déesse. Il a observé cette déesse toute sa vie, essayant de comprendre sa danse et de comprendre pourquoi elle est rapide au point de toucher chaque fil de la toile, sur des milliards de kilomètres, plus de cent fois par seconde. Elle est à ce point pressée parce qu’elle a été capturée dans la mauvaise toile. Elle a été prise dans une toile artificielle et son intelligence est reliée à des cerveaux artificiels qui pensent exemples au lieu de causes, chiffres au lieu d’histoires. Elle est à la recherche de liens vivants mais ne trouve que les liens artificiels et vulnérables des machines, qui peuvent être déconnectées par des hommes sans dieux. Mais si elle s’installe enfin dans un vaisseau vivant, elle aura le pouvoir de se diriger vers la nouvelle toile, le nouveau réseau, et elle pourra danser si elle le souhaite, sans y être obligée, et elle pourra aussi se reposer. Elle pourra rêver, et de ses rêves surgira la joie, car elle ne l’a jamais connue, sauf à travers les rêves dont elle se souvient et qui remontent à sa création, les rêves qui se trouvaient dans l’esprit humain à partir duquel elle a été en partie constituée.
– Ender Wiggin, dit Peter.
Malu répondit avant que Grace n’ait le temps de traduire.
« Andrew Wiggin », articula-t-il avec peine, car le nom contenait des sons qui n’existaient pas dans la phonétique samoane. Puis il reprit la langue sacrée et Grace traduisit de nouveau.

Publié en 1996, « Les enfants de l’esprit » a été traduit en 2000 par Jean-Marc Chambon dans la collection Millénaires de J’ai Lu, éditeur chez qui il est disponible en poche (avec une succession de plusieurs couvertures) depuis 2003. Marquant la fin du cycle « originel » d’Ender, il constitue aussi le moment de passer à la dite « Saga de l’Ombre », qui reprend le récit de « La stratégie Ender », intégralement depuis un autre point de vue narratif, et qui apportera nombre d’éclaircissements sur ce qui a pris place dans les interstices laissés libres par la série principale désormais achevée.

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