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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Trésor de la nouvelle : la littérature scandinave » (Collectif)

22 nouvelles choisies par le grand Régis Boyer.

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Dans la très belle collection des Belles Lettres dédiée à l’art de la nouvelle, Régis Boyer (fabuleux traducteur et fin connaisseur qui nous a hélas quittés en juin 2017, à qui nous devons notamment les grands travaux sur les sagas islandaises et norvégiennes, et sur les contes d’Andersen) nous offrait en 2009 ce « trésor » qui, ma foi, porte plutôt bien son nom : 6 textes danois, 4 textes islandais, 6 textes norvégiens et 6 textes suédois, dans les quatre langues dont il était traducteur, donc – même si les traductions du danois sont dues ici à Marc Auchet, celles du norvégien à Olivier Gouchet et celles du suédois à May-Brigitte Lehman et Jean-Marie Maillefer.

 

Les six nouvelles danoises proposées, écrites entre 1948 et 2002, portant l’héritage révéré, au Danemark et ailleurs, de Hans Christian Andersen et de Karen Blixen, se caractérisent peut-être, comme le souligne leur brève introduction, par leur usage ironique du très quotidien et du banal, instillant des touches subtilement dérangeantes de grincement voire de fantastique discret dans un couloir d’immeuble (« Le signal », Anders Bodelsen, 1965), dans un tribunal (« Le juge », Tove Ditlevsen, 1948), dans les toilettes collectives d’une cour pavée (« Le rat », Poul Ørum, 1963), mais peuvent aussi brutalement acquérir un caractère fabuleux et presque épique, qu’il s’agisse de traiter les menus inconvénients de la vie (« Le meilleur des mondes », Leif Panduro, 1974) ou de remédier à la désaffection du public envers le courrier postal (« Les lettres disparues », Villy Sorensen, 1955), ou même se muer en authentique mini-thriller surréaliste à partir de l’infra-ordinaire de la surveillance de collections artistiques (« Le gardien de musée », Poul Vad, 2002).

Le matin, alors que je suis encore au lit, en train de réfléchir à tout ce que je dois faire pendant la journée, le facteur arrive. Je l’entends monter l’escalier quatre à quatre et s’arrêter devant les autres portes. Les jours où il s’arrête devant la mienne, le couvercle de la boîte aux lettres grince un peu, je distingue sa respiration haletante, puis le courrier tombe par la fente en faisant un bruit sourd.
Au début, je déduisais de ce bruit sourd qu’il y avait beaucoup de lettres. Quand je sortais discrètement pour vérifier, je constatais la plupart du temps qu’il s’agissait surtout de prospectus, de diverses sortes de bons de réduction et de spécimens d’hebdomadaires. Sur certains de ces imprimés, on pouvait lire : « Notre représentant viendra vous rendre visite jeudi et il vous donnera de plus amples détails sur les avantages de nos prestations. » Au cours d’une seule et même journée, il est arrivé des billets de tombola dans trois revues différentes. Je me souviens qu’il était écrit : « Vous participez déjà au concours. »
À part le courrier, il y a d’autres modes de distributions. Ce peut être le journal local ou l’une des petites brochures de quelque communauté religieuse des environs. Avant d’avoir feuilleté ces brochures, je n’avais pas soupçonné combien l’activité religieuse pouvait être dynamique dans notre quartier. Les adventistes, les méthodistes, les baptistes et les témoins de Jéhovah ont des permanences dans les environs ; leurs journaux annoncent qu’ils ont des réunions presque tous les soirs. Les articles de ces fascicules traitent la plupart du temps de la fin du monde et de la théorie de l’évolution, qui est fausse.
Ces imprimés qu’on reçoit à domicile posent quelques problèmes. Il n’est pas permis de les jeter dans le vide-ordures. Au début, j’ai essayé plusieurs fois de le faire, mais j’ai été identifié par l’un des éboueurs à cause de la bande qui figurait sur une brochure. Désormais, je réserve deux placards dans la cuisine à ces choses qu’on glisse dans ma boîte et, de temps à autre, quand les armoires sont pleines, j’emporte le tout en voiture à une décharge du voisinage. (« Le signal », Anders Bodelsen)

 

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Gunnar Gunnarsson (1889-1975)

Les quatre nouvelles islandaises offrent paradoxalement un choix restreint, pour un pays dont il est rappelé qu’il demeure celui au monde à compter le plus d’écrivains par rapport à son nombre d’habitants. Régis Boyer rattache habilement cette puissante tradition du récit court aux paettir ancestraux, compagnons de route et prédécesseurs des grandes sagas. On trouvera ainsi ici un jeu avec le milieu littéraire lui-même (« Rester interdit », Thórarinn Eldjárn, 1985), un extraordinaire récit réaliste de dureté, de misère, de dignité – et pourtant de somptueuse ironie, peut-être l’une de mes préférées de ce double recueil (« Le fils », Gunnar Gunnarsson, 1916), le télescopage insensé de la mort, lente agonie d’un père cancéreux, et de l’amour primesautier qui ne demande qu’à naître (« Douceur de ses yeux », Jón Óskar, 1987), ou encore les tours et détours malicieux du chagrin que peuvent éprouver ou non les enfants (« Une affligeante histoire », Einar Kárason, 1987).

 

Un matin, très tôt, une avalanche emporta la cabane et enterra père et fils. Miraculeusement, le jeune Snjólfur parvint à s’arracher à l’amoncellement de neige. Comprenant aussitôt qu’il ne pourrait jamais en extraire le vieux Snjólfur tout seul, il courut en ville chercher de l’aide. Mais le secours arriva trop tard. Le vieux Snjólfur était déjà mort quand on parvint à le localiser et à l’arracher à la neige.
Le cadavre fut déposé sur une pierre plate contre une paroi rocheuse. On ferait venir un traîneau plus tard pour le porter en ville.
Le cadavre reposait sur la pierre ; le jeune Snjólfur caressa longtemps les cheveux gris et mouillés de neige du vieux Snjólfur. Il marmonna à voix basse, mais ferme, une chose que personne n’arriva à entendre. Mais il ne pleura pas. Curieux gamin, qui ne pleurait pas ! Ça ne leur plut guère : voilà qui dénotait un manque de cœur, surtout de la part d’un enfant ; ils s’accordèrent là-dessus.
C’est peut-être pour cela que personne ne s’occupa de lui.
Quand les gens retournèrent chez eux chercher un traîneau et prendre leur petit déjeuner, il resta seul sur le cap.
La cabane avait été emportée, désagrégée. Çà et là, on voyait une poutre dépasser de la neige, des outils à demi enterrés. Le jeune Snjólfur descendit au rivage pour examiner la yole. En voyant les éclats de bois flotter près de la grève, il fronça les sourcils, mais ne dit rien.
Il retourna s’asseoir sur la pierre près de la tête du cadavre. (« Le fils », Gunnar Gunnarsson)

 

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Lisbeth Hiide (1956- )

Les six nouvelles norvégiennes, dans une grande diversité de style, de ton et d’époque, comme le rappelle leur introduction, jouent peut-être davantage que d’autres de la zone frontière entre les genres identifiés, suggérant le fantastique à l’extrême frange de notre perception possible, ou au contraire affrontant prosaïquement certaines situations limites que propose l’existence. Transformant un presque conte pour le faire osciller entre le joyeux et l’inquiétant (« La fiancée du maître », Turid Nystol Rian, 1986), transformant une errance nimbée de tristesse en une curieuse et vaine inquisition sociale enfantine (« Pluie », Torborg Nedreaas, 1950), proposant une obsédante et pourtant presque malicieuse méditation sur la nature, les êtres et le temps qui passe (« Le bonheur », Tor Obrestad, 1982), saisissant la rage froide et secrète (« Vengeance », Sissel Lie, 1986), ironisant même de manière particulièrement poignante sur le fossé fatal entre une mère et son fils (« C’est loin, l’Amérique », Marit Nicolaysen, 1989), ou encore imaginant une cérémonie totalement transfigurée par un regard résolument étranger – avec une vigueur sous-jacente que ne renierait sans doute pas la Mélanie Fazi du « Jardin des silences », par exemple (« Noces de mort », Lisbeth Hiide, 1985), toutes ces nouvelles témoignent chacune à leur manière propre d’une vitalité capable de se nicher dans les situations les plus étranges ou les plus banales.

Je presse fortement mon bouquet contre moi. Les grandes roses épanouies recouvrent mes mains de leurs larges corolles. Elles fleurissent si vite qu’on peut les voir ouvrir leurs pétales écarlates, mauves et cramoisis. Plus d’une se flétrit aussitôt et meurt. La sève des fleurs s’égoutte sur mes bras. Il se tient juste devant moi, souriant. Il manque deux ou trois boutons à sa chemise de soie si bien que sa peau est visible, nue et blanche. J’ai envie de l’étreindre, mais il ne faut pas, cela ruinerait tout. Je tremble de désir. Narines palpitantes, nous respirons mutuellement notre odeur. Il est mon seul espoir d’humanité. (« Noces de mort », Lisbeth Hiide)

 

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Magnus Dahlström (1963- )

Les six nouvelles suédoises enfin, bien que fort différentes, sont peut-être pourtant celles qui constituent l’apport collectif le plus étonnant au sein du double recueil, maniant avec une perfection redoutable un sense of wonder fort particulier, à la fois caustique, dérangeant et bizarrement serein. Elles peuvent ainsi affecter la forme d’une presque « classique » histoire de chasse (« Oskar », Per Olof Sundman, 1987), de la saisie mystique et pour ainsi dire magique de deux instants historiques dans une succession dynastique (« Le règne de l’empereur », Birgitta Trotzig, 1975), d’un vacillement entre rêve et réalité figée dans l’attente (« Au pied de la volière », Per Gunnar Evander, 1976), d’une fable tragique de la société aveugle et des travaux de voirie bienveillants (« Bältrosen », Göran Tunström, 1971), d’un extraordinaire hommage à une grand-mère pas tout à fait comme les autres (« Enfant du dimanche », Inger Alfvén, 1999), ou même d’une formidable et insidieuse fantaisie steampunk autour d’un zeppelin à terre (« Hangar », Magnus Dahlström, 1986).

Il semblait y avoir un homme suspendu là-haut à plus de trente mètres au-dessus du sol, telle une mouche dans cette énorme toile d’araignée, dans cet immense filet métallique.
Visiblement, l’une des membrures longitudinales s’était pliée et avait coincé le corps : celui-ci était pris au piège dans l’enchevêtrement des câbles puissants qui, consolidant l’ensemble, couraient entre les seize coins des traverses verticales et polygonales. Le corps inerte était parfaitement immobile, prisonnier de cette masse effrayante. Ç’aurait aussi bien pu être un pantin. Je retins mon souffle et, en me concentrant, j’eus l’impression d’entendre de légers soupirs, de faibles gémissements et des murmures étouffés, à peine audibles.
Apparemment, c’était vraiment un être humain. (« Hangar », Magnus Dahlström)

Si 6 ou 7 parmi ces 22 nouvelles sont véritablement des textes d’exception, dignes de votre plus belle attention de lectrice ou de lecteur, presque toutes en revanche développent cette magie littéraire particulière qui éveille diablement la curiosité, et qui donne envie d’en lire davantage de la part des unes et des autres, rassemblées ici par le savoir-faire heureusement partial des anthologistes.

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