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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Shibumi » (Trevanian)

Go, spéléologie et pays basque au cœur d’un énorme et joliment extravagant thriller d’espionnage.

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Publié en 1979, traduit en français en 1981 par Anne Damour chez Robert Laffont, puis à nouveau, dans une traduction révisée par elle-même, chez Gallmeister en 2007, le quatrième roman du (longtemps) mystérieux Trevanian est le plus souvent considéré comme son chef d’œuvre, et fut un méga-best-seller international en son temps, jouant à merveille avec les codes du grand thriller d’espionnage, en les saturant de contenu corrosif et de digressions métaphoriques extrêmes.

Le rayon du projecteur vacilla, disparut, et la lumière revint progressivement.
Starr se tourna, prêt à répondre aux questions de Diamond ou de l’Arabe.
– Alors ?
Diamond fixait l’écran blanc, trois doigts légèrement pressés sur ses lèvres, le compte rendu d’opération ouvert sur ses genoux. Il fit glisser ses doigts de ses lèvres à son menton.
– Combien ? fit-il calmement.
– Pardon ?
– Combien de morts dans l’opération ? – Je vois ce que vous voulez dire, monsieur. Les choses ont été un peu plus sanglantes que prévu. Nous nous étions arrangés pour que la police italienne se tienne tranquille, mais ils ont foutu la merde dans leurs instructions – ça n’est pas une nouveauté. J’ai moi-même eu quelques difficultés. J’ai dû me servir d’un Beretta pour que les balles soient identiques à celles des Italiens. Et comme arme de poing, ça ne vaut pas mieux qu’un pet dans la tempête, comme dirait mon vieux. Avec un S & W j’aurais pu abattre des Japs en deux coups et je n’aurais pas touché la pauvre gosse qui s’est mise dans ma ligne de tir. Bien sûr, dans la première partie de l’opération, on avait donné l’ordre à nos garçons Nisei de semer un peu de bordel – de nous faire un numéro à la Septembre noir. Mais ces cons de flics italiens se sont mis à gicler des pruneaux comme vache qui pisse, comme dirait…
– Starr ? (La voix de Diamond traduisait un profond dégoût.) Je vous ai posé une question, je crois.
– Vous m’avez demandé le nombre de victimes. (Starr prit brusquement un ton cassant, comme s’il renonçait à l’image de brave type derrière laquelle il se dissimulait en général pour tromper l’ennemi et lui donner l’impression d’avoir affaire à un imbécile heureux.) Neuf morts en tout. (Un bref sourire, et l’accent de la cambrousse réapparut.) Voyons, il y a nos deux cibles israéliennes, bien entendu. Puis nos deux agents Nisei que j’ai dû rétrograder définitivement. Cette pauvre gosse qui s’est fourrée dans ma trajectoire. Le vieux type qui a attrapé un pruneau. Et les trois membres de cette famille de péquenauds qui traînaient par là quand le second Israélien les a bousculés. Dangereux de traîner. Ça devrait être puni par la loi.
– Neuf ? Neuf morts pour deux cibles ?
– Eh bien, monsieur, rappelez-vous qu’on nous a demandé une opération à la Septembre noir. Et ces types-là ont tendance à dépasser la mesure. Ils n’y vont pas avec le dos de la cuillère – sans vouloir offenser M. Haman, bien sûr.
Diamond leva les yeux du rapport qu’il lisait rapidement. Haman ? Il se souvint alors que l’imaginative CIA avait trouvé Haman comme nom de couverture pour l’observateur arabe.
– Je n’y vois aucune offense, monsieur Starr, dit l’Arabe. Nous sommes ici pour apprendre. C’est la raison pour laquelle quelques-uns de nos propres stagiaires travaillent avec vos hommes à la Riding Academy, avec une bourse destinée aux échanges culturels. À vrai dire, je suis impressionné qu’un homme de votre grade prenne la peine de s’occuper personnellement de cette histoire.

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Le décor mis en place par Trevanian est rocambolesque à souhait, et légèrement dystopique par le cynisme mercantile qui irrigue tout le roman, en toile de fond contemporaine pour les actions du héros.

La Mother Company, entité multinationale représentant plus ou moins les intérêts des grands groupes mondiaux issus des énergies fossiles, en contrôlant directement ou indirectement des centaines d’autres, et tout particulièrement les divers complexes militaro-industriels de la planète, manipule les marchés et les gouvernements (y compris, bien entendu, leurs services secrets chaque fois que nécessaire – et tout particulièrement ceux des États-Unis d’Amérique) en fonction de ses intérêts bien compris, à moyen et long terme. A ce titre, elle soutient depuis 1973 au minimum l’OPEP – et donc l’OLP, jouet politique des gouvernements arabes au sein du cartel pétrolier -, dont les embargos lui ont assuré, passée la douleur fugitive de quelques nationalisations fort bien dédommagées, des profits substantiels lui donnant désormais largement les moyens d’une reconversion financière indispensable in fine.

Lorsqu’un petit commando d’amateurs israéliens se pique de vengeance pour retrouver et abattre les terroristes de Septembre Noir encore en vie (dans une optique assez différente de celle retenue par le film « Munich » de Steven Spielberg en 2006), c’est donc tout naturellement que la CIA, aux ordres de la Mother Company, prend en charge l’élimination de ce moustique ennuyeux. Mais la maladresse coutumière (aux yeux de Trevanian comme de bon nombre de commentateurs spécialisés de l’époque – il faut se souvenir que, par exemple, même au-delà du diagnostic peu flatteur des années post-Vietnam, le très symbolique échec de l’opération Eagle Claw dans la libération des otages américains de Téhéran interviendra quelques mois après la publication du roman) des services américains entraîne un imbroglio potentiel au sein duquel apparaît Nicholaï Hel, un extraordinaire personnage dont la stature presque mythologique vaut quasiment à elle seul le déplacement vers ces pages : fils d’une Russe blanche exilée à Shanghaï, fils plus ou moins adoptif, de facto, d’un général japonais rencontré lors de l’occupation de la ville par l’empire du Soleil Levant, polyglotte, expert en go et en arts martiaux, ayant erré comme un clochard dans les restrictions du Japon d’après-guerre avant de devenir interprète pour les troupes américaines, puis d’être torturé en tant que prétendu agent communiste, et enfin intégré au service d’infiltration de la CIA, qu’il quitte peu après pour se mettre à son compte, le héros est devenu au fil des années un redoutable tueur à gages, spécialisé dans l’élimination de terroristes, de tous bords.

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L’Occupation battait son plein ; les évangélistes de la démocratie dictaient leur credo du haut du Dai Ichi Building, de l’autre côté des douves du palais impérial. Le Japon offrait l’image d’un pays dévasté économiquement, physiquement et moralement, mais les Forces d’Occupation plaçaient leur croisade idéaliste avant les nécessités matérielles du peuple conquis. Une âme acquise était plus importante qu’une vie perdue.

L’intrigue en elle-même est assez simple (pour un thriller d’espionnage), et je vous laisserai donc la découvrir sans spoiler davantage (les indications ci-dessus sont assez rapidement données au lecteur – et le long récit consacré à l’apprentissage du héros dans sa jeunesse vaut largement par lui-même, même si l’on sait où il mène). Loin de la sophistication réaliste d’un John Le Carre ou d’un Len Deighton, jouant d’une mythologie du chevalier seul contre tous souvent observée chez Robert Ludlum ou chez Gérard de Villiers, sans la paranoïa caricaturale du premier et sans la vulgarité conservatrice du deuxième, Trevanian nous offre trois cadeaux essentiels au long de ces 430 pages.

Le premier est son caractère résolument politiquement incorrect : exploitant un bon nombre de clichés nationaux ou raciaux en les retournant, ventre en l’air et tripes apparentes, critiquant avec une rare férocité et une résignation au moins égale le triomphe de l’esprit marchand américain ayant contaminé le monde entier, parodiant les appétits de luxe et de reconnaissance des femmes et des hommes de pouvoir, qu’ils les dissimulent en rançon logique de leurs prouesses ou en récompense honnête de leur activité, plaçant sans ambiguïté le cynisme le plus total au cœur des rapports sociaux primordiaux, créant une géopolitique du pire avec un ravissement certain, Trevanian manie un humour noir permanent, en rafales de mitrailleuse lourde surgissant aux moments attendus et inattendus du récit, à la grande joie – teintée peut-être d’un certain vertige – de la lectrice ou du lecteur.

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Hannah secoua la tête.
– Je ne puis imaginer la CIA s’alliant aux Septembristes. Les États-Unis soutiennent Israël ; ce sont leurs alliés.
– Vous sous-estimez la souplesse qui caractérise la conscience de vos concitoyens. Ils ont évolué depuis l’embargo du pétrole. L’attachement à l’honneur des Américains est inversement proportionnel à leurs besoins en chauffage. Le propre de l’Américain est de n’être courageux et désintéressé que par accès. Ce qui explique pourquoi ils se conduisent mieux en temps de guerre qu’en temps de paix. Ils savent faire face au danger, pas à l’inconfort. Ils polluent l’air pour tuer des moustiques. Ils épuisent leurs sources d’énergie pour faire marcher leurs couteux électriques. Il ne faut pas oublier que les combattants du Vietnam ne manquèrent jamais de Coca-Cola.
Hannah sentit monter en elle une bouffée de chauvinisme.
– Trouvez-vous honnête de généraliser ainsi sur tout un peuple ?
– Certainement. Les généralisations ne sont critiquables que lorsqu’elles s’adressent à des individus. C’est le moyen le plus exact de décrire la masse, le marais. Et votre pays est une démocratie, une dictature du marais.

Le deuxième cadeau est son utilisation du jeu de go, d’abord comme marqueur culturel témoignant le premier du passage d’Occident marchandisé en Orient poète résistant de son héros, puis comme métaphore globale de la vie (ou même l’inverse, selon le maître Otake-san…), nommant chacune des six parties du roman d’un terme précis emprunté au jeu, à la résonance évidente (fuseki – début de partie) ou plus ardue à interpréter (sabaki – une forme particulière de jeu apparemment défensif, seki – les groupes de pierres vivantes bien que n’ayant pas leurs deux yeux, uttegae – un sacrifice très particulier, shicho – l’escalade à l’issue automatique sauf secours extérieur, ou enfin tsuru no sugomori – une figure délicate à comprendre, mais dans laquelle il devient essentiel de ne pas jouer). Si l’auteur n’échappe pas toujours à une vision simplifiée de l’opposition go / échecs (dont les véritables champions, dans les deux jeux, connaissent les limites), il propose en tout état de cause une grille de lecture stratégique, politique et poétique qui fournit un écho étonnant au « Go et Mao » de Scott A. Boorman.

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Tsuru no sugomori

– Je parlerai en termes généraux de jeu, Nikko, sachant que mes généralisations seront modifiées par les conditions particulières de la partie.
Nicholaï acquiesça d’un signe de tête. Le maître avait pour habitude de parler en termes de Go quand il avait quelque chose d’important à communiquer. Comme l’avait autrefois fait remarquer le général Kishikawa, la vie, pour Otake-san, n’était qu’une métaphore simpliste du Go.
– Est-ce une leçon, maître ?
– Pas exactement.
– Un blâme, alors ?
– Tu auras peut-être cette impression. En fait, c’est une critique. Pas uniquement de toi. Une critique… une analyse… de ce que je perçois comme étant un mélange dangereux et explosif – toi et ton avenir. Commençons par reconnaître que tu es un joueur brillant. (Otake-san leva la main.) Non. Ne cherche pas de formules de dénégation polie. J’ai vu des jeux aussi brillants que le tien, mais jamais chez un jeune homme de ton âge, et pas à notre époque. Mais il faut d’autres qualités que le brio pour réussir, aussi ne t’accablerai-je pas de compliments sans réserve. Ton jeu a quelque chose d’angoissant, Nikko. Parfois abstrait et implacable. En quelque sorte inorganique…, sans vie. C’est la beauté du cristal, mais il lui manque celle des fleurs.
Nicholaï avait les oreilles en feu mais il ne donna aucun signe d’embarras ou d’irritation. Châtier et corriger est le droit et le devoir d’un maître. – Je ne qualifierai pas ton jeu de mécanique et de prévisible. Il ne n’est pratiquement jamais. Ce qui l’en garde, c’est ton étonnant…
Otake-san prit une brusque inspiration et la retint, le regard aveuglément fixé sur le jardin. Nicholaï baissa les yeux pour ne pas gêner son maître pendant qu’il luttait contre la douleur. Après de longues secondes sans respirer, Otake-san poussa un léger soupir et expira lentement, graduellement, contrôlant la douleur tout au long de l’expiration. La crise passée, il prit deux grandes goulées d’air, cligna des yeux plusieurs fois et…
– … ce qui évite à ton jeu d’être mécanique et prévisible, c’est ton incroyable audace. Mais même ta clairvoyance est teintée de cruauté. Tu joues seulement contre la situation du Go ban ; tu refuses l’importance – l’existence même – de ton adversaire. Ne m’as-tu pas dit que lors de tes transports mystiques tu jouais sans jamais te référer à ton adversaire ? Il y a quelque chose de diabolique dans cela. De cruellement supérieur. D’arrogant, même. Et en contradiction avec ton désir d’atteindre le shibumi. Je ne fais pas ces remarques pour que tu te corriges, ou que tu t’améliores, Nikko. Ces dispositions font partie de ta personnalité, et elles sont immuables. Et je ne suis pas tellement sûr de vouloir que tu changes, si tu le pouvais ; car tes défauts font aussi ta force.
– Parlez-vous seulement de Go, maître ?

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Le troisième cadeau, peut-être le plus surprenant, est l’utilisation intense de la spéléologie dans ce roman, en tant que véritable passion du héros – mais surtout en tant que complément secret de la métaphore du go pour décrire le cheminement de la vie. La longue scène d’exploration d’une grotte encore inconnue, qui réjouira amatrices et amateurs d’aventures escaladeuses et inquiètera peut-être quelque peu les autres, ne sert pas du tout uniquement à introduire un futur rebondissement narratif (ni à servir de marqueur d’Alexandre Dumas, dont la présence du « Comte de Montecristo » tout au long de « Shibumi » est loin d’être négligeable), mais propose bien, à la lecture attentive, un décodage alternatif de la destinée du héros.

D’avoir, enfin, ancré ce thriller planétaire et historique dans la terre du Pays Basque, dans ses montagnes, dans son nationalisme et même dans certaines de ses traditions culinaires, offrant ainsi en ultime supplément un petit parfum tenace et réjouissant du « On n’a pas toujours du caviar » de Johannes Mario Simmel, explique aussi sans doute pourquoi ce roman fort particulier tint une place aussi essentielle dans le cœur de Trevanian, qui avoua à sa parution son véritable nom, celui du respectable professeur d’université Rodney Whitaker, et celui de sa retraite familiale en toutes occasions, presque permanente à partir du début de son grand succès littéraire, celle de la campagne basquaise, justement.

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Shibumi » (Trevanian)

  1. si je me souviens bien (ou alors c’était dans « La Sanction » qu’il faut aussi lire – ça va vite)
    il y a des scènes d’alpinisme (ou de spéléo) qui valent vraiment la peine
    et de plus les recettes pour
    – éliminer son ennemi avec un seul crayon
    – et séduire son ennemie (si besoin était) avec une recette qui n’est pas totalement fournie, mais qui a l’air de bien fonctionner
    toujours agréable à lire par ces temps chauds

    et puis cela change des recettes pour faire bouillir (à petit feu) un (ou plusieurs) père jésuite parti enseigner les bonnes manières à des indiens (micmac, iroquois ou hurons) dans la Belle Province (c’était la version de Joseph Boyden dans « Le Grand Cercle du Monde ») je suis passé à celle de V.T. Vollmann  » Fathers and Crows ».

    est ce l’illustration de la phrase de A Vialatte « Et c’est ainsi qu’Allah est grand »

    Publié par jlv.livres | 27 août 2016, 20:30
  2. Incontournable roman, il n’y a guère de doute, et on partage l’enthousiasme de Charybde.

    Un petite facilité est dans les ellipses des scènes de combat (« les objets dans le bureau laissaient 34 façons d’assassiner. Il tordit une feuille et décala le poids de son corps sur le pied gauche. [Le méchant] hoqueta un bref instant »). Mais on comprend que l’auteur est tout simplement las de ce genre de type de passage.

    « La sanction » est très bien également, mais Shibumi est vraiment le top.

    Publié par Le lecteur | 2 septembre 2016, 14:59

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