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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « La magie dans les villes » (Frédéric Fiolof)

Un extraordinaire et paradoxal réenchantement du quotidien par la plume de l’imagination.

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Publié en août 2016 chez Quidam éditeur, le premier texte long de Frédéric Fiolof, dont je ne connaissais jusqu’ici que les excellentes interventions dans les trois premiers numéros de la revue « La moitié du fourbi » (1, 2 et 3), dont il est le rédacteur en chef, comblera l’amateur de prose subtile et désarçonnante.

Confidences chuchotées du quotidien terriblement concret ou brillamment onirique d’un Monsieur Plume (l’exergue sans appel est issu  de l’ « Ailleurs » d’Henri Michaux : « Le jour même je me trouvai, je ne sais comment, rejeté du pays de la Magie. ») solidement ancré entre sa femme complice, muse tellurique et confidente, ses enfants catalytiques soutiens de l’imagination et de l’enchantement à construire, et la ville qui déploie ses réalités comme autant d’incitations à la rêverie analytique, « La magie dans les villes » invite à un parcours exceptionnel, à une promenade, nez en l’air et cerveau aux aguets, dans d’autres vies minuscules où des univers entiers pullulent et foisonnent sur des têtes d’épingles fortuites ou orchestrées.

Toutes les petites et les grandes choses qui font la vie sont ses figurines de cristal. Curieusement, il y tient beaucoup. Il en a hérité par legs, ou il les a parfois trouvées sur son chemin. Ses figurines sont disposées à la surface d’une planète immense et blanche, une planète muette qui est sa vie. Il pousse la gigantesque mappemonde – son monde – devant lui avec beaucoup d’effort et de précaution. Car les figurines tiennent difficilement droites sur cette surface sphérique. Il arrive que l’une d’entre elles perde l’équilibre et glisse à l’intérieur de la boule blanche. Lorsque cela se produit, il doit plonger son bras très loin dans la masse nuageuse pour tenter de récupérer ce qui, pense-t-il, lui appartient. Et il n’y parvient pas toujours. Il appelle ça aller à la pêche et il lui arrive de rentrer bredouille. Il a perdu ainsi plusieurs figurines : le plaisir de boire du vin entre amis, le goût des voyages, l’envie de déplaire aux mauvais coucheurs ou le sens de la répartie. Mais rien de grave : il aime sa femme, ses enfants et se lève tous les matins pour aller travailler.

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« Moonette n°5 » (Chris Burden, 1994)

Frédéric Fiolof propulse pour nous son personnage dans des villes redevenues pour l’occasion des sources de merveilles, des jungles touffues où la moindre brique innocente se transforme – par la magie de l’imagination – en autre chose, guettant l’absurde omniprésent pour en extraire la joie ponctuelle et le soutien de l’existence.

Bricoleur, il ne l’est pas pour deux sous. Quand on lui demande de monter un meuble ou de poser des étagères, il soupire. De construire un château, il prend son air désolé. Il ne tient pas de son père, qui était né sur une échelle. Il n’a jamais eu de goût ni de disposition pour le savoir-faire manuel qu’on aurait pu lui transmettre. Il a placé ailleurs sa patience et ignore comment rendre les objets dociles. Sa femme voudrait bien que ça change. Elle est délicate, encourageante, alors elle ne dit rien. Elle dispose un peu partout des notices et des plans de construction. Il découvre des croquis annotés aux quatre coins de son appartement. Sous son oreiller, dans son assiette, dans ses poches de veston. Les bons jours il en fait des pochoirs ou des listes de consignes qui riment dans le vent. Les mauvais jours, il n’en fait rien et les laisse reposer là où ils sont. Parfois, sa femme délicate dépose aussi des pièces détachées à intervalles réguliers sur la moquette. Mais il les prend pour des îles, et ça lui va comme ça.

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« Moonette n°5 » (Chris Burden, 1994)

L’écriture est ici d’une redoutable précision, basculant à volonté d’une tonalité à une autre, en des échanges de mots feutrés qui d’un coup explosent un registre pour en extraire toute la poésie dissimulée, ou masquent au contraire la lame qui menaçait en la dérobant brutalement sous un air bonhomme renouvelé et comme apaisé. Méticuleux comme un Pierre Michon, affûté comme un Jean-Marc Agrati, Frédéric Fiolof va ici bien au-delà d’un éventuel hommage à Henri Michaux pour nous offrir en un précieux flottement la preuve qu’être vivant, c’est peut-être avant tout s’accepter désaccordé, multiple, foisonnant et couvert de facettes, et que le rayonnement intime est au prix de ce déséquilibre subtil et permanent.

Parfois, il bondit dans son lit comme un ressort. Il se sent soudain envahi par un sens inouï de l’organisation. Il a besoin d’affronter des problèmes complexes, de gérer des situations inextricables pleines de paramètres variables. Sonœil sait où est le grain, sait où est l’ivraie. On va voir ce qu’on va voir, dit-il. Dans sa main ouverte il soupèse les enjeux de pouvoir, les jeux d’acteurs – des oisillons qui tendent leur bec ouvert vers celui de leur mère. Les solutions à court, moyen et long terme appellent des décisions et il les prend, comme on cueille des fleurs sur le bord du chemin. Son plan d’action est là, transparent, tout en prises de risques, échecs positifs et objectifs explosés. Ses stratégies sont à ce point intériorisées qu’elles ne méritent plus ce nom artificiel qui sépare le moyen du but. Tout est fin prêt, il peut se recoucher.

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Keith Haring, Sans titre (1982)

Texte de voyageur immobile, fantastique et borgésien, hérissé de formules cabalistiques qui résonnent longuement en nous (ah, « on en découdra avec la vie comme des bûcherons affamés » !), à lire et à relire avec délectation et un peu de stupeur, « La magie dans les villes », qu’elle évoque des rêves ou des procrastinations, des cauchemars ou des histoires à lire le soir aux enfants, des devinettes ou des nécessités quotidiennes, insuffle une vertu curieusement chamanique dans toutes ces existences que guettent renoncement et désabusement, alors même que l’enchantement est là, parfaitement possible et à seulement deux pas, en acceptant un peu d’étonnement, de passion et de volonté de ne pas céder – et de remplacer en soi le sentiment tragique de l’absurde par celui d’une belle mélancolie.

Il regarde au creux de sa main la tristesse qui s’en va. Comme il ne lui en reste plus beaucoup, il la dépense avec parcimonie. La tristesse est un bien précieux avec lequel il ne faut pas se montrer trop prodigue. Il en saupoudre délicatement les arbres, les cheveux de ses enfants, les paupières de sa femme. La mélange un peu à la pruine de ses livres, en fait un duvet invisible sur la joue du temps. Il n’y aura bientôt plus de tristesse dans sa main, et il a peur que le monde prenne froid.

Le texte sera disponible en librairie à partir du 23 août, et Frédéric Fiolof sera l’invité de la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) le 6 septembre prochain à partir de 19 h 30.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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