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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Tristesse de la terre – Une histoire de Buffalo Bill Cody » (Éric Vuillard)

Féroce et néanmoins presque nostalgique chronique de la naissance de l’industrie du divertissement sur les cendres des nations amérindiennes.

x Tristesse de la terre

Publié en 2014 chez Actes Sud, le troisième des récents « récits » au ton bien distinctif d’Éric Vuillard, après « La bataille d’Occident » (2012) et « Congo » (2012), attache cette fois ses pas et sa traque mordante à un autre moment de bascule, plus ou moins immédiatement apparent, de l’histoire mythique de l’Occident contemporain : l’éradication coloniale radicale – beaucoup plus que dans l’Afrique léopoldienne pourtant extrême de « Congo » – avec l’achèvement du massacre et de l’assujettissement sans recours des Indiens d’Amérique du Nord, et la naissance de l’industrie mondiale du divertissement, le « mass entertainment » – qui naît en effet à peu près à la même époque que la « mass destruction » inaugurée par la première guerre mondiale de « La bataille d’Occident » -, à travers le destin du Wild West Show de William « Buffalo Bill » Cody.

Transformer la tragédie de l’éradication d’un peuple, habillée – storytelling massif bien avant l’heure – en légitime « conquête de l’Ouest », en spectacle : c’est tout l’enjeu de cette « Tristesse de la terre », de ce passage de témoin sordide des militaires ensauvagés et des aventuriers aux raconteurs d’histoires à paillettes.

Mais la petite étincelle était encore ailleurs. L’idée centrale du Wild West Show était ailleurs. Il fallait stupéfier le public par une intuition de la souffrance et de la mort qui ne le quitterait plus. Il fallait le tirer hors de lui-même, comme ces petits poissons argentés dans les épuisettes. Il fallait que devant lui des silhouettes humaines poussent un cri et s’écroulent dans une mare de sang. Il fallait de la consternation et de la terreur, de l’espoir, et une sorte de clarté, de vérité extrême jetées sur toute la vie. Oui, il fallait que les gens frémissent – le spectacle  doit faire frissonner tout ce que nous savons, il nous propulse devant nous-mêmes, il nous dépouille de nos certitudes et nous brûle. Oui, le spectacle brûle, n’en déplaise à ses détracteurs. Le spectacle nous dérobe et nous ment et nous grise et nous offre le monde sous toutes ses formes. Et, parfois, la scène semble exister davantage que le monde, elle est plus présente que nos vies, plus émouvante et vraisemblable que la réalité, plus effrayante que nos cauchemars.

CDT

Il faudra soixante-dix ans au bas mot après Wounded Knee (dont Éric Vuillard nous rappelle heureusement au passage toute la différence qui existe entre le « massacre » de Wounded Knee, vu, vécu et mort du côté amérindien, et la « bataille » de Wounded Knee, scénarisée a posteriori par les militaires, les autorités et les chasseurs d’antiquités et d’histoires spectaculaires – la lecture ou relecture des belles nouvelles du Cherokee Craig Strete, parues dans la revue Univers entre 1976 et 1979, étant également particulièrement éclairante sur ce point), pour que des droits effectifs soient à nouveau reconnus, avec parcimonie, aux Amérindiens, à partir de 1965, et à condition qu’ils restent discrets et bien obéissants : les « incidents » de 1973, les meurtres et les disparitions raisonnablement attribuables aux milices inféodées aux intérêts privés souhaitant pouvoir exploiter librement les minerais des réserves indiennes, sont là pour le rappeler (comme l’excellent « Cœur de tonnerre » qu’en tira Michael Apted au cinéma en 1992).

C’est alors que fusent les sifflets, les huées. Sitting Bull reste impassible, il effectue son tour de piste. Pas un instant on n’a songé lui faire jouer un épisode des guerres indiennes, un quelconque moment de sa vie : une simple parade devait suffire. Il n’y a pas d’Histoire possible. Le passé est entouré de gradins, et les spectateurs veulent voir ses fantômes. C’est tout. Ils ne veulent pas les entendre. Ils ne veulent pas leur parler. Ils veulent les voir. Ils veulent écarter un instant le rideau et voir l’Indien. Que voyons-nous ? Qu’entendons-nous ? Quel mensonge épelle la bouche de mort ? Quelle est cette voix qui parle ? Quelle est cette fausse parole qui nous dicte nos sentiments ? On dirait qu’elle vient de très profond, du fin fond de nos entrailles de larves, on l’écoute d’une oreille distraite, et on se laisse entraîner impuissants vers les précipices. La foule hurle, l’insulte. On crache. La voilà, la chose inouïe, le Peau-Rouge, celui qu’on est venu voir, la bête curieuse qui a rôdé autour de nos fermes, à ce qu’on raconte ; c’est lui ! Depuis les coulisses, Buffalo Bill fait signe à Frank Richmond, qui tente de calmer les spectateurs. Mais rien à faire, le chef indien doit accomplir son tour de piste sous les injures, jusqu’au bout. Le vacarme est extraordinaire. Les journalistes photographient. Les enfants regardent éberlués. Et Sitting Bull sort lentement de l’arène.

sitting_bull_buffalo_bill

Le ton est ici, me semble-t-il, moins féroce, l’ironie moins mordante, l’écriture, au fond, un peu plus « ordinaire » que dans « Congo » ou « La bataille d’Occident ».

C’est peut-être que, à l’indispensable rage politique toujours présente, s’est ajouté ce curieux et diffus sentiment de tristesse nostalgique que l’on éprouve au soir des vies de Sitting Bull, « vedette malgré lui », mourant presque dignement, et de Buffalo Bill, éclaireur improvisé entrepreneur de spectacles, broyé à son tour par l’implacable machine pré-hollywoodienne du « toujours plus fort, toujours plus neuf » qu’il a contribué décisivement à créer, finissant ruiné et abandonné comme quelque future star de Sunset Boulevard. Les lumières de cirque allumées dans les yeux des enfants, même si elles s’enracinent dans le crime contre l’humanité jamais avoué des « techniciens de la discipline » tels le véreux général Miles, rendent ainsi difficile l’absence totale de pitié pour les apprentis sorciers.

Pour un traitement encore plus radical – et d’une bien subtile intrication – de ce sulfureux avènement d’une industrie du divertissement de masse, on pourra lire bien entendu avec bonheur les somptueux « Livre XIX » et « CosmoZ » de Claro.

Une fois que le Wild West Show eut rempli sa mission civilisatrice et qu’il eut avantageusement remplacé dans la conscience des hommes les Indiens de Chateaubriand, puisqu’on voulait en même temps les privilèges de l’élection et la cohue grisante, ce mélange d’ancien et de nouveau que Buffalo Bill avait incarné, que ce mélange était devenu à la fois odieux et indispensable, chaque nouvelle génération crut soudain lire, dans sa propre nostalgie, le signe d’une irréparable perte. Et Buffalo Bill lui-même avait senti derrière les murs de sa petite maison de brique, entre les vieux meubles en acajou et une estampe de Naples, je ne sais quel avilissement de la réalité. Alors qu’il trottinait vers Madison Square, lors d’un de ses séjours à New York, parcourant les fondations sublimes de la Ve Avenue, s’égayant ou se renfrognant en jetant un oeil aux vitrines des boutiques, se délectant parmi les premiers abonnés du shopping et dégoûté dans le même temps par leur invincible appétit, il devint brutalement évident à Buffalo Bill que la nostalgie n’était pas seulement une résistance vaine contre la nouveauté déchaînée, mais qu’elle était elle-même devenue à présent une forme de notre savoir. La civilisation était devenue cela : un alliage impossible de nouveautés et de regrets. Et pour cette raison sans doute, et pas une autre, Buffalo Bill Cody – lui qui avait inauguré une forme nouvelle, le divertissement de masse – tomba à son tour dans le grand langage oublié.

Ce qu’en dit superbement ma collègue et amie Charybde 7 est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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vuillard

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