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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Les Onze » (Pierre Michon)

Créer un tableau, un peintre, une histoire – pour dire avec flamme le choc sourd de deux mondes en 1793.

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Les Onze

Publié chez Verdier en 2009, couronné cette même année par le Grand Prix du Roman de l’Académie Française (qui prouve ainsi qu’elle peut, certaines années, montrer un goût très sûr), « Les Onze », treizième roman de Pierre Michon, est pour l’instant celui qui m’a le plus comblé, davantage encore, et ce n’est pas peu dire, que « Vies minuscules » (1984), « Maîtres et serviteurs » (1990) ou « Le roi du bois » (1992). Cette féérie qui parvient, en 130 pages de sa densité coutumière, à orchestrer le choc éclatant enfin au grand jour, celui de la Révolution Française, de deux mondes disjoints, rapiécés, claudiquants, que furent et que sont celui des nantis, noblesses entrées en décadence depuis longtemps déjà, bourgeois dynastiques ou tout juste extraits de la tourbe, et celui des « Limousins », dont l’origine géographique et plébéienne (on dira bientôt prolétaire) devient l’emblème noiraud et boueux de tous ces sans-culottes et va-nu-pieds qui tiennent provisoirement, le temps du récit et un tout petit peu plus, le haut du pavé, dans les sections parisiennes entourant de leur jalouse pression une Convention flottante et un Comité de Salut Public faisant feu de tout bois, lancé à pleine vitesse entre trop de fours et trop de moulins, sans doute.

« Les Onze », c’est un tableau, une représentation picturale des membres du Comité de Salut Public (celui que l’on appelle généralement « le grand Comité de l’an II » (septembre 1793 – juillet 1794), par opposition notamment au premier comité, celui d’avril 1793 dominé par Danton et ses amis). La lectrice ou le lecteur, malgré tous les détails somptueux et accablants fournis par l’auteur, le chercherait en vain, au bout de la grande galerie du Louvre où il est censé trôner : car ici, plus que jamais, la fiction règne en souveraine, et modèle la réalité comme elle en a nécessité. « Les Onze », c’est aussi un peintre, celui surgi de son Orléanais fangeux, de la Loire batelière de son aïeul, de la velléité littéraire et salonarde de son père, des jupes protectrices et énamourées de sa mère et de sa grand-mère, pour conquérir quelques commandes prestigieuses, dans les dernières années de l’Ancien Régime, dans l’ombre portée de l’esthétique triomphante et rusée du grand Tiepolo. Les dictionnaires de l’art seront toutefois muets sur son compte, car Pierre Michon, fin connaisseur que l’on sait des personnalités de peintres et d’artistes, avait besoin de celui-ci précisément pour son projet, et a su en effectuer la création ad hoc en forme d’emblème. « Les Onze », c’est enfin une commande, et surtout l’histoire de cette commande, passée dans les ombres flottantes d’une salle de couvent réquisitionnée, au cœur du Marais parisien, près de l’Hôtel de Ville, thriller politique inattendu et pourtant si logique glissé comme en fraude au sein de l’histoire et de l’art.

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Un chaland de Loire au XVIIIe siècle.

 

Il était né on le sait à Combleux en 1730.
C’est tout près d’Orléans en amont, dont on voit les clochers ; ça baigne doucement sur deux bras de la Loire. Là-dessus bien sûr ces ciels français, poussiniens, qu’il peignit peu, et d’un clocher à l’autre quand on suit la levée le long du fleuve ces îles, ces saules, ces joncs, où on aurait aimé se cacher étant petit, et des vols soudains d’oiseaux. La Loire portait bateaux en ce temps : et c’est à cause des bateaux, de ce qui les porte, que l’auteur des Onze naquit aux bords de Loire. Son grand-père maternel, un huguenot de peu de foi revenu dans le giron de Rome à la Révocation, nouveau converti comme on disait, était de ces entrepreneurs en terrassement et gros œuvre de maçonnerie qui, sans autre atout dans leur manche que des bataillons de Limousins dont le statut et le salaire à peu de choses près étaient ceux des nègres d’Amérique, firent fortune dans les grands travaux de fleuves et de canaux, sous Colbert et Louvois. De ces grands travaux, de ces bataillons de Limousins, de ces quelques hommes aux grands appétits qui sortaient de leur manche des bataillons de Limousins et les jetaient sur la terre boueuse de Loire avec une poigne de fer, grandirent dans les roseaux et les jets de hérons ces bourgs qui tiennent les écluses, les ponts, les trépas de Loire, tout le long du canal d’Orléans à Montargis, et qui portent les vieux noms de Faye-aux-Loges, Chécy, Saint-Jean-le-Blanc, Combleux. Et lui, le grand-père, s’enrichit de la sorte sur l’eau, à l’heure où ses coreligionnaires étaient aussi sur l’eau, mais sans profit d’aucune sorte, dans les galères du roi : il finit avec le titre ronflant d’Ingénieur des turcies et levées de Loire, qu’avait créé Colbert. L’ingénieur, donc, qui avait fait fortune ici et peut-être était sentimental, qui en tout cas était trop vieux pour continuer à serrer la poigne sur ses bougres limousins, le grand-père prit maison et femme ici, au bout de ce canal qu’à grand ahan de chevaux percherons et de Limousins mal foutus il avait fait, enfin que Monsieur de Louvois avait fait mais auquel il avait contribué, sur la dernière grande écluse, ici, à Combleux.

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Le grand escalier de la Chapelle de Würzburg et la fresque de Tiepolo.

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On retrouve avec bonheur dans ce roman les obsessions minutieusement agencées de Pierre Michon : rôle toujours trouble de l’art, et du peintre au premier chef, écartelé à loisir entre son devenir-artiste et son être-artisan, proie du siècle mesquin agitant néanmoins de lointaines étoiles au fond de ses yeux ; barrières entre classes, talents et destins en manque de coups de pouce, qui toujours empêchent des vies minuscules de s’épanouir vraiment et toujours condamnent à se satisfaire d’une royauté sur les bois ; ironie constante de ce qu’il faut se résigner à appeler le sort, faute de mieux et faute de pouvoir se dégager de la velléité ; sociologie expérimentale et combattante, aussi discrète que puissante, qui pourrait illustrer avec une immense pertinence le « De la justification » (1991) de Luc Boltanski et Laurent Thévenot ; phrase, peut-être surtout, ramifiée, alluviale, qui englobe et se nie d’un même mouvement, inscrivant une poésie terrible et souvent paradoxale dans le moindre interstice disponible.

Donc, le grand escalier. C’est Neumann qui l’a fait, Balthasar Neumann : c’est de la pierre mythologique, ça vient tout de Carrare, et les idées de Neumann ou d’un autre pour les statues qui toutes les trois marches sur la rampe se lèvent, ça vient d’Italie aussi. C’est toute l’Italie mythologique qui vous regarde de son haut, toutes les trois marches. C’est large comme un boulevard pour monter à ce ciel que Tiepolo peint mais qu’il n’a pas inventé : le projet, le canevas mental, deux savants jésuites le lui ont versé dans le creux de l’oreille, deux Germains de Rome. Le page qui monte quatre à quatre ce boulevard céleste vient de France, le page irrésistible qui deviendra ce peintre que nous savons. Vous imaginez cela, Monsieur, au temps de la douceur de vivre ? Elle n’est telle que parce qu’elle n’est plus, c’est vrai, mais comme il est doux d’y rassembler nos rêves, de leur donner la becquée dans ce nid germanique, oh à peine germanique, vénitien de par-delà, simplement. Ils viennent là au premier coup de trompette, nos rêves, ils connaissent le chemin. Ils accourent comme des poussins sous leur mère. Ils savent bien qu’elle est là, la douceur de vivre – à moins qu’ils ne le croient increvablement. Le temps de la douceur de vivre, on veut donc croire que c’était, et c’était peut-être en vérité, celui où Giambattista Tiepolo de Venise, c’est-à-dire un géant, un homme de la carrure de Frédéric Barberousse, en plus pacifique, employait trois années de sa vie (trois années de la vie de Tiepolo, qui ne voudrait les voir sortir de son petit cornet à dés ?), employait trois années au fond de la Germanie sur un plafond par-dessus un escalier, à montrer, peut-être à démontrer, comment les quatre continents, les quatre saisons, les cinq religions universelles, le Dieu trois qui est un, les Douze de l’Olympe, les quatre races d’hommes, toutes les femmes, toutes les marchandises, toutes les espèces, mais oui : – le monde -, comment donc le monde toutes affaires cessantes accourait des quatre orients pour faire hommage lige à Carl Philipp von Greiffenclau son suzerain, qui est peint au beau milieu au point de jonction des quatre orients, comme au quai de débarquement du fret universel, et dont on reçoit en plein l’image triomphale quand on arrive sur la dernière marche – Carl Philipp, suzerain des quatre orients, prince-évêque électeur, torve de visage, large de ceinture, d’épaules étroites, d’âge incertain, de pouvoir plus incertain, frotté de vers latins, d’escarcelle grande ouverte et de mœurs un peu dissolues car par ailleurs, sous son effigie sur les degrés de carrare, il poursuivait à coups de canne un rapin français qui lui soulevait des filles.

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Jacques-Louis David, « Le serment du Jeu de Paume ».

Le travail de Pierre Michon est ici comme magnifié, me semble-t-il, par l’arrière-plan politique quasiment mythique qu’il distille au fil des pages, en un crescendo savamment orchestré en vue – mais oui ! – des révélations finales. Maximilien Robespierre et Louis Saint-Just, bien entendu, mais aussi Lazare Carnot et Georges Couthon,  Bertrand Barère et Jacques Billaud-Varenne, Jean-Marie Collot d’Herbois et André Jeanbon Saint-André, et même, allez, Robert Lindet, Pierre-Louis Prieur de la Marne et Claude-Antoine Prieur de la Côte d’Or : les noms des « Onze » sont inscrits au fer et au sang dans notre mémoire historique, nourrie par les années de collège et de lycée républicain, par les boulevards, les places et les lieux publics qui leur sont (ou leur furent) consacrés, par la minutie des grands textes, entre autres, d’Albert Soboul, de François Furet et… de Jules Michelet (l’un des secrets dei ex machina utilisés ici par l’auteur), et par la ferveur toujours renouvelée – et toujours aussi significative – des controverses, souvent violentes, pouvant entourer leurs actions et leur bilan. Les « Onze » incarnent, à bien des égards – et y compris pour leurs détracteurs acharnés – ce qui nous tient lieu d’identité républicaine, sociale et politique, en France bien entendu, mais aussi dans une large partie du monde.

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Photo : la vallée de la Fensch. « Le fils du patron venait nous visiter / Au sortir du night-club avec de jolies femmes » (B. Lavilliers, « Les barbares », 1976)

Les sacraliser en un immense tableau fictif pour mieux les dérouler, sous nos yeux, en « Vies minuscules » engoncées dans leurs contradictions – qui sont avant tout les nôtres -, écartelés qu’ils sont entre grandeur et mesquinerie, entre fins et moyens, entre dureté et générosité, entre individuel et collectif, entre justice et efficacité, entre désir brut et grandeur sophistiquée, c’est nous adresser un brutal crochet au foie, au centre de nos interrogations intimes les plus humaines et les plus vastes. Et le faire, comme Pierre Michon y parvient sans aucun doute, avec l’œil discrètement rieur, le sourire légèrement esquissé et le geste qui ne tremble pas, c’est nous forcer à regarder en face les choix que nous voudrions tant, si souvent, absolument éviter d’avoir à faire. Et c’est ainsi que la littérature produit des chefs d’œuvre.

Mettez-vous bien dans le cœur l’espérance que recèle une vie qui consiste à ramasser de la boue dans une hotte, à vider cette hotte dans la charrette et à recommencer jour après jour jusqu’au soir une œuvre du même tonneau, avec pour aubaine à venir du pain noir, du pain de plomb, et par là-dessus un sommeil de plomb pour le faire passer ; et le dimanche, la cuite plomb. L’aubaine aussi de besogner dans les mois noirs en Limousin quelque chose qu’on appelle une femme par courtoisie, mais qui n’évoque une femme qu’à l’issue d’une opération métaphorique compliquée. Vous y êtes ? Vous êtes bien dans la carpe mûre jusqu’au cou ? Charriez. Ramassez la terre morte avec les poissons dedans. Mangez-en un si le cœur vous en dit, il est à vous, aux mouettes et aux corneilles. Mangez-le. Maintenant, relevez la tête. Voyez là-haut à deux pas la robe d’or, et au-dessus de la robe un regard posé sur vous. Et sous la robe d’or, avec plus de fulgurance, voyez le corps nu de la belle dame. Vous sentez dans vos braies l’émotion immédiate, la divine, l’intense, la seule ? Imaginez ceci encore : quoique limousin vous avez vingt ans et la beauté d’un dieu, et dans les bras la vigueur qui vous a permis de respirer jour après jour dans les nuées de moustiques la carpe mûre et n’en pas mourir, comme sont morts la moitié de vos congénères, tombés d’une échelle, étouffés dans la boue, secoués par les fièvres, pas plus que vous n’êtes morts petit, à trois ans dans le puits, à huit ans sous la charrette, à quinze d’un couteau, comme sont morts vos dix frères et sœurs. Sentez votre vigueur, votre beauté, votre chance d’une certaine façon. Car ceci se passe : la belle dame privée d’homme longtemps vous regarde avec, dans le regard, l’aveu qu’elle a dans ses jupes l’émotion que vous avez dans vos braies. Mais soudain elle regarde ailleurs et ne vous regardera plus, parce que la loi est de fer et que le Père universel veille, et parce que Dieu est un chien. Et si Dieu est un chien, vous avez peut-être licence d’être vous-même un chien à son image, de grimper le talus, de jeter à terre, de trousser et forcer, et de saillir sans façon à la mode des chiens. Et l’enfant qui vous observe (mais cela, vous n’avez pas le temps de le noter), l’enfant qui a tout vu en somme, souhaite passionnément que vous grimpiez le talus et disposiez de sa mère sous ses yeux. Et c’est ce qu’il craint le plus au monde.
Vous y êtes ? Vous sentez bien le trop de désir et le si peu de justice ? Vous portez à même la peau le double masque de l’amour ? Vous êtes Sade et Jean-Jacques Rousseau ? C’est bien, nous pouvons revenir au tableau. Nous pouvons de nouveau nous tourner vers Les Onze.
Onze Limousins, n’est-ce pas ? Onze Limousins drus. Onze barons drus, levés et regardant entrer votre mère jeune et nue dans la salle basse d’un château du marquis de Sade. Onze blondinets coupant des têtes, c’est-à-dire tranchant dans les jupes de leur mère.

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Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « Les Onze » (Pierre Michon)

  1. ah, ce livre magnifique !
    je me souviens du jour où j’ai demandé aux gardiens du Louvre où l’on pouvait voir le fameux tableau (fictif, dites-vous, mais si intensément présent que j’avais cru à son existence)
    je me souviens avoir raconté l’anecdote à Pierre Michon (à « Paris en toutes lettres », festival littéraire malheureusement dispau depuis) : « Vous l’avez cherché au Louvre ! D’habitude les lecteurs s’en tiennent à des recherches internet ! »
    C´est dire la vérité de la présence de l’oeuvre du peintre dans ce texte.

    Publié par claire lecoeur | 15 octobre 2015, 12:58

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