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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Grands carnivores » (Bertrand Belin)

Les fauves hors de la cage, la férocité sociale libérée. Une superbe fable gouailleuse et élégante, ne faisant aucun prisonnier.

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Bertrand Belin nous avait régalés en 2015 avec son étonnant « Requin », dans lequel la proximité d’une noyade devenait le stupéfiant prétexte à peser une vie et ses secrets enfouis, petits ou grands, aussi bien qu’à réévaluer le pouvoir réel du flashback en littérature. Ayant abandonné le contre-réservoir de Grosbois où nul requi ne rôdait, après « Littoral » en 2016 et ses marins-pêcheurs de Quiberon (la ville natale de l’auteur), « Grands carnivores », son troisième roman publié chez P.O.L. nous emmène en ce mois de janvier 2019 vers une ville portuaire puissamment céréalière, où vont se télescoper avec un brio balzacien, dopé à l’humour superbe et au rythme échevelé, les dirigeants cyniques et réactionnaires d’une entreprise de mécanique légère, les habitants fêtards et alcoolisés d’un faubourg abandonné aux gitans et aux déclassés, le personnel d’un cirque ambulant et les fauves dudit cirque, nuitamment échappés et désormais – dit-on – à l’affût au coin des rues et des terrains vagues qui jouxtent le port à grains récemment modernisé.

Il a des responsabilités. Il est le récemment promu. Il devra garantir la bonne marche des entreprises cependant que son frère empilera des croûtes. Lui seul prendra sa part des efforts qu’un citoyen reconnaissant doit à l’Empire. Ce n’est encore que le début mais sa réputation va grandissant. On le reconnaît à l’opéra, par exemple. A l’opéra, ce soir, tu as vu ? j’ai vu. L’opéra où il admet qu’il est indispensable de se rendre quelques fois dans l’année, à l’occasion des premières, bien qu’il ne soit pas allé jusqu’à se rendre compte que les décibels et les gesticulations qu’il doit y supporter entretiennent un quelconque rapport avec le monde des arts qu’il a quoi qu’il en soit à cœur de cordialement mépriser. Il ne décèle, il va de soi, dans les tableaux « sinistres et déséquilibrés » de son frère, pas autre chose que de vagues traces laissées par l’agitation d’un de ses membres supérieurs, preuves en couleur assurant que du temps précieux a bien été gaspillé, ces merveilles n’étant à ses yeux que fatras de tentatives risibles et ridicules espoirs attendant dans une soupente le tribunal des flammes. Lui construit tandis que son frère pille. Il ensemence quand l’autre dilapide. Il lustre leur nom cependant que son frère le souille. Un tel frère ne peut lui être d’aucune utilité décidément, pense-t-il. Sa clique, ses frasques, sa mise, tout le navre. Le navre et lui nuit. Nuit à sa respectabilité, se dit-il. Avec tous ceux qui pourraient aujourd’hui ou demain mettre de l’huile dans la mécanique de l’ascension à laquelle il se considère promis, le récemment promu sait se montrer bon et daigne même faire preuve de patience et d’intérêt. Des autres, sachant en épargner quelques-uns aux moments opportuns, il ne pense qu’à se faire craindre. Les mouvements de son humeur, la façon qu’ils ont de lui comprimer puis de lui dilater la poche à venin, l’imprévisibilité de ses morsures, horripilent et navrent mais il y a toujours un délégué ou un décideur de seconde catégorie pour se compromettre en génuflexion devant ses plus mesquines toquades d’asservisseur patenté.

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Entre le récemment promu (à la direction générale) et le fondateur (encore président) de la puissante entreprise locale de vis, boulons, ressorts ou tiges filetées, une relation tissée d’alliance objective et de mépris presque souverain donne le ton d’un microcosme où la haine de classe (« du haut vers le bas ») est vivement, mais de longue date, poussée à ses extrémités, avec pour pâle décor des familles dirigeantes où règnent l’illusion, la neurasthénie, l’effroi et la fuite, intérieure ou littérale. Dans l’ombre économique et physique du port céréalier, de froids drames silencieux se tissent depuis longtemps (on songera, de loin, comme en écho, aux luttes sociales si intensément mises en scène dans le x de x, par exemple).

Le récemment promu, qui s’entraîne depuis longtemps à ne rien éprouver qui puisse l’ébranler, a ceint ses méninges de douves. Toute intrusion dans le champ de son amour-propre se solde par une averse d’huile bouillante. Il n’y a que pour le fondateur qu’il abaisse le pont-levis, du moins tâche-t-il de lui en donner l’illusion. Jamais, pour quiconque, sans l’assurance d’en tirer bénéfice, il n’y consentirait. C’est pourquoi la semaine passée, piqué, remisant l’invitation dans son enveloppe, il s’est immédiatement vidangé l’esprit des insolences du peintre. L’observation agressive et objective des motifs présents dans les nerfs u bois de son bureau, comme un détergent, a rincé le réseau tortueux, raclé le cul des méandres de son cerveau, lui assainissant un instant l’esprit. Il a opéré froidement ce matin-là. Sa pomme d’Adam, pourtant, est montée, a disparu dans un coussinet de gras puis, une fois qu’elle a eu regagné sa position initiale, s’est tapie là comme un chien redoutant la trique. Le récemment promu, tentant éperdument de ne pas en tenir compte, en a pourtant pris bonne note. Il s’y rendrait, au Grand Hôtel. Avec toute sa morgue. Il irait sur zone pour lui dire le fond de sa pensée. Je suis de corvée la semaine prochaine, avait-il dit en jetant l’enveloppe sur la desserte du couloir à l’entrée où son épouse était venue l’accueillir ce soir-là comme chaque soir. Mon frère recommence. Tu as de la chance de ne pas être obligée de venir avec moi, avait-il ajouté sans même lever les yeux vers elle. Comme si je n’avais que ça à faire, aller supporter ce troupeau.

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Alors que le dompteur goûte, injoignable, une nuit de retrouvailles fortement arrosées avec ses amies et amis du Labyrinthe, quartier bas où grouillent, au dire de la bien-pensance, toutes sortes de gitans et autres lies de la bonne société, le valet de cage (qui goûtera, lui, pour la bonne mesure et le bouc-émissariat, un peu de garde à vue) ressasse, tout au long de ces 160 pages, sa propre question-clé : a-t-il bien, cette nuit-là, comme à l’accoutumée, soigneusement refermé la cage aux fauves après avoir assuré ses basiques manœuvres d’entretien, ou, par une soudaine absence, inexplicable, l’aurait-il laissée ouverte ? Tandis que les fauves, invisibles, ne se manifestant que par la rumeur peu crédible, rôdent en ville, Bertrand Belin déploie sa phrase, violente, envoûtante et comme déjà sanguinolente, alors que les haines recuites et les mépris forcenés, les ignorances abyssales et les dominations obligatoires, se répandent plus que jamais dans la cité en proie à la peur – bien avant le doute. Ce déploiement en volutes puissantes se fait pour notre régal, légèrement halluciné, comme si le souffle habilement ironique d’un Éric Vuillard (dans « 14 juillet » ou dans « La bataille d’Occident » par exemple) rencontrait au coin d’une litière déchue ou d’une brasserie menacée les intrications sauvages du László Krasznahorkai de « La mélancolie de la résistance ». Et c’est ainsi que la fable satirique est belle, robuste, songeuse et terriblement drôle.

L’ancien port de marchandises a été démantelé, ses équipements démolis, abattus, les matériaux vendus au poids. Ne reste du site qu’un vaste terrassement que la végétation ignore et perfore. Quelques secteurs pavés indiquent les espaces extérieurs où circulait le bon millier d’ouvriers de la firme, avant que celle-ci ne soit déclarée inadaptée au traitement des tonnages de plus en en plus importants qui transitaient. Depuis les quais abandonnés aux rats et aux ragondins, incrustés de limaille rouillée, de poudre de charbon, de poussière d’orge et de blé, on peut contempler sur la rive opposée, plus à l’est, le jaune inquiétant des nouvelles grues de la coopérative nationale du grain du Port Neuf ainsi que la batterie de silos qui occulte des hectares de ciel sombre et semble, enfermée dans l’action magique d’une chute éternelle, s’abattre pour toujours sur la ville. L’ancien site de stockage et de déchargement de la coopérative, ce que l’on appelle maintenant : l’ancien port de marchandises, pouvait recevoir jusqu’à une trentaine de péniches par jour. Les voitures faisaient la queue de jour comme de nuit, chargeaient, livraient, et se réinstallaient dans la file quelques heures plus tard. L’arrivée du chemin de fer, imposant de nouvelles dimensions aux activités de commerce, eut bientôt raison des activités du port, lequel ne se trouvait plus du bon côté du fleuve, les trains circulant et la gare se trouvant sur la rive opposée. Les lieux sont aujourd’hui semés de restes de charpentes métalliques semblant sortir de terre comme des plantes malingres et toxiques. C’est là que s’est installé le cirque hier et c’est de là par conséquent que les bêtes arrivent. Elles ont dû suivre le fleuve jusqu’au stade, peut-être même y sont-elles entrées, et puis elles ont poursuivi le long des quais, traîné autour des abattoirs, ont probablement gagné la carrière. Pendant que tout le monde dormait. C’est étrange de se représenter des fauves marchant en troupe, la nuit, sur ces quais connus de tous. 

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FRANCE-CULTURE-MUSIC-LITERATURE-PORTRAIT

® Stéphane de Sakutin / AFP

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