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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Le lac » (Yana Vagner)

Après l’épidémie, la survie dans l’isolement, l’apathie et la promiscuité. Obsédant, angoissant et pessimiste.

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Ils étaient trop nombreux, ces gens qui me gênaient, et pour une raison ou une autre ils occupaient à présent tout le temps de Sergueï – je restais parfois des heures à tenter de croiser son regard, et je n’y arrivais pas à chaque fois. Dans une certaine mesure, c’était pire que ces douze journées que nous avions passées sur la route, dans des voitures différentes, parce que alors je pouvais au moins m’approcher de lui et l’enlacer à la hâte lors de nos brèves haltes, et je me fichais bien qu’ils nous observent – les alentours étaient si terrifiants. Maintenant aussi la situation était effrayante, mais la peur avait changé de nature, elle était devenue tenace et gluante, quotidienne, refusant de me laisser un quelconque espace de liberté.

Après avoir fui in extremis l’agglomération de Moscou ravagée par une épidémie en train d’anéantir la Russie et le monde, et après avoir contourné souvent de justesse les dangers des villes et gros villages en proie au chaos, le petit groupe semi-familial de survivants mis en scène par Yana Vagner dans « Vongozero » (2011) a trouvé refuge sur une petite île isolée au milieu d’un lac de Carélie, loin, normalement, des grands risques de cette période apocalyptique. Après la fuite éperdue, l’organisation laborieuse de la survie au quotidien, et la découverte d’un nouvel ennemi, apparemment moins formidable, mais d’autant plus insidieux, tout particulièrement pour la narratrice Anna et ses doutes déjà largement exposés dans « Vongozero » : la promiscuité (et son compagnon d’infortune, la gamberge).

Ce soir-là, allongée contre Sergueï, avec les ronflements bruyants de Léonid en fond sonore dans la chambre comme toujours étouffante et surchauffée – ils insistaient là-dessus, prétendant qu’il était indispensable de remplir jusqu’à la gueule ce poêle souffreteux et noir de suie, sous prétexte que « les enfants allaient avoir froid », et il aurait été aussi impossible et laid de polémiquer qu’il était impossible de passer une nuit entière sans bouger, à respirer, en guise d’air, une chaleur poussiéreuse parfumée des odeurs de onze corps -, je songeais qu’à cette heure-là sur l’autre rive, au lieu de dormir, ils s’étaient tous rassemblés, sans doute dans la salle à manger encombrée de tables dépareillées, et qu’ils écoutaient les récits de leurs voisins fraîchement retrouvés – une petite communauté soudée ignorant toutes les conventions qui nous compliquaient tant la vie, où personne ne devait aimer ou ne pas aimer, accepter ou ne pas accepter qui que ce soit, parce que l’appartenance de chacun à l’ensemble était indiscutable, alors pour la première fois, je ressentis quelque chose qui s’apparentait à un regret concernant notre refus d’en faire partie.

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Yana Vagner parvient à rendre captivant ce voyage immobile et inquiet au milieu du lac Vongozero, à faire partager, ce dur labeur des brèves journées presque polaires d’hiver, entre laborieuse levée des filets à travers la glace (pour n’extraire chaque jour que quelques poissons plutôt rachitiques), travaux d’entretien indispensables, préparations poussives en vue du printemps à venir, et ravalement des disputes qui couvent sans cesse entre ces quatre murs trop resserrés. Lorsque trois nouveaux voisins viennent s’installer à proximité, elle instille aussi avec talent le retour de l’angoisse de « l’homme, loup pour l’homme » qui rythmait sourdement le premier volume.

Ils n’avaient de façon générale rien à faire du tout, vu que leur héritage, acquis de façon malhonnête et injuste, échu sans même qu’ils s’y soient attendus, leur garantissait quelques mois d’une vie rassasiée et insouciante, que nous ne pouvions qu’observer à distance, pleins d’envie et d’amertume, nous maudissant de notre pusillanimité, parce que nous avions enfin conscience de l’erreur stupide, ridicule et fatale que nous avions commise : attendre une semaine, deux maximum, aurait été amplement suffisant, après quoi nous aurions dû étouffer en nous cette peur humiliante, superstitieuse et répugnante pour aller sur l’autre rive et y prendre tout ce dont nous avions besoin, nos enfants et nous, des biens précieux qui nous étaient dorénavant inaccessibles et étrangers.

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Par rapport à d’autres (nombreux) romans post-apocalyptiques, « Le lac », comme son prédécesseur « Vongozero », ne se distingue sans doute pas par son inventivité. Mais le sens obsédant du détail mis en œuvre par Yana Vagner fait merveille, et nous pousse à cent à l’heure à travers ce récit tournant pourtant très soigneusement au ralenti. Son ressort secret tient certainement à la personnalité ambivalente de la narratrice Anna, à son absolu et passionnant manque de fiabilité au milieu de la catastrophe ambiante, à son regard acéré et critique sur les autres, qui font d’elle le véhicule parfait pour communiquer une vision pessimiste, noire et presque désespérée des rapports humains et de la communauté, naturellement amplifiée (comme le montrent avec brio, malgré leurs longueurs, les comics et la série télévisée de « Walking Dead », par exemple, dont ce thème de l’intensification constitue le noyau central) par les conditions de survie, et le liquide révélateur de faiblesses, d’idiosyncrasies et de turpitudes qu’elles constituent. Le traitement de la fiction filtrante post-apocalyptique à travers un groupe restreint de personnages infra-ordinaires que rien (ou pas grand-chose, en réalité) ne prédisposait à la survie, et qui étalent sous nos yeux leurs nombreuses faiblesses et leurs rares forces, leurs erreurs tragiques et leurs modestes illuminations, est sans doute ce qui fait de « Vongozero », mais plus encore de ce « Lac », une réussite attachante – même si elle est glacée et glaçante – in fine.

S’étant redressée sur ses coudes pour nous dévisager tour à tour de ses yeux fous, toujours à demi fermés, elle lança tout à coup de sa voix enfantine un juron à rallonge, monstrueux et résolument obscène qui nous fit aussitôt réagir : « Chut, les enfants, voyons », mais nous gloussions déjà avant même qu’elle achève sa pensée :
– Non mais regardez-nous : des Moscovites, des belles femmes, qui ont pêché une truite. Regardez-nous, bon sang.
Alors docilement, nous regardâmes.
Il n’y avait rien de nouveau dans ce que nous voyions – des femmes emmitouflées jusqu’à la taille dans des foulards en laine, effilochés et sales, chaussées de bottes rigides, grossières – d’autant qu’il ne s’agissait pas de nos chaussures ou de nos habits -, nos visages et nos mains étaient tannés, gris, étrangers – ce n’était absolument pas nous, pas nous depuis longtemps, et en même temps, nous étions vivantes. Et nous venions de pêcher un poisson énorme, bien gras, un poisson de printemps, nous l’avions pêché nous-mêmes, sans aide ni supervision condescendante.

Publié en 2013 en Russie, « Le lac » a été publié en français en 2015 chez Mirobole, dans une impeccable traduction de Raphaëlle Pache.

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À propos de charybde2

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