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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « U-Boot » (Robert Alexis)

Crépuscule des dieux et armes secrètes, parcours halluciné d’interrogation sur l’identité et l’humanité.

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U-Boot

Publié en 2009 chez José Corti, le cinquième texte du très secret Robert Alexis explore avec fougue et brio un thème historico-littéraire toujours aussi fascinant, celui du sous-marin de la dernière chance, petite équipe humaine soudée dans le métal et la machine, chargée de porter à l’adversaire un coup décisif, en se faufilant parmi la toile liquide chargée d’ennemis largement supérieurs en nombre et peut-être en technologie, mobilisant un bon morceau de cet imaginaire popularisé par le cinéma davantage que par le roman, tout particulièrement avec « Le bateau » (1981) de Wolfgang Petersen, mais aussi avec « À la poursuite d’Octobre Rouge » (1990) de John McTiernan, à côté de dizaines de films dits justement « de sous-marins »..

En remisant le col de sa vareuse, le commandant lança un regard circulaire sur son équipage.
Je lui trouvais un air de lassitude auquel il ne m’avait pas habitué, ou plutôt non, il s’agissait d’une indéfinissable gravité ; je songeai par intuition à ce qu’éprouve un honnête homme lorsqu’il doit punir sans motif, et m’alarmai d’avoir à penser cela : Matthias Koszalin n’était plus comme avant.
Combien de fois avais-je déjà navigué sous ses ordres ?
Plus d’une dizaine d’expéditions avaient fait naître en moi une confiance aveugle. D’ailleurs, aucun de ceux qui l’entouraient avant l’embarquement n’aurait contesté cette affirmation : rien, jamais, ne pourrait l’abattre.
Revenu indemne des missions les plus périlleuses, il avait toujours fait preuve d’exceptionnelles qualités martiales. D’une manière plus étrange, il possédait ce que l’on devinait sous l’écorce du maître de guerre : de la chance, une chance monstrueuse qui confinait au sacré.
Aurait-il pu à lui seul inverser le cours des événements ? Évidemment pas. Mais ce dernier combat donnait l’impression d’appartenir à une élite. Nous étions ses hommes, un peuple d’aventuriers n’ayant gardé du soldat que la casquette et le cuir des vêtements.
Nous étions prêts à tout.
Du reste, n’avions-nous pas déjà tout tenté, tout réussi, exercé la terreur sur l’ennemi qui nous appelait moitié par haine, moitié par respect : les loups gris ?
Nos sous-marins avaient traversé les océans, mieux encore, serrés comme des poings, ils en avaient crevé la surface afin de mieux frapper.
Et à chaque fois, dans ce voyage qui troublait les abysses, il nous semblait aller au-delà de ce que la guerre exigeait. On ne côtoie pas les profondeurs sans rompre son âme aux secrets qui l’environnent. L’immersion chasse pour un temps les simulacres et conduit vers cet ailleurs éclairé des formules tragiques de la création.

u995

Dans les derniers mois d’un IIIème Reich agonisant, le U-823, avec son équipage qui n’est peut-être pas exactement sélectionné selon les critères que l’on imagine d’abord, appareille de Bergen pour une ultime mission décisive, que l’on subodore rapidement de nature apocalyptique, baignant dans la mythologie scientifico-militaire nazie des « armes secrètes » (qui fait parfois d’autant plus ricaner aujourd’hui qu’il ne lui manquait peut-être, au fond, que la puissance déchaînée et systématique d’un projet Manhattan pour aboutir, terreur rétrospective qui doit être ainsi conjurée). C’est là, dans un authentique climat infiltré par le « Crépuscule des Dieux », que Robert Alexis introduit ses subversions successives de la toile mythographique consacrée, en jetant brutalement sur la table du carré, dans un « jeu de la vérité » pratiqué par les officiers de cette ultime aventure, un questionnement puissant et radical qui, démarrant par leurs parcours personnels, rejoint les quêtes précédentes de l’auteur, autour de l’identité sexuelle et des tabous associés, d’une part, et de la formation de l’engagement personnel, mêlant le voyou, l’aristocrate et le dévoyé qui irriguent chaque type de nazi rassemblé à bord, et ailleurs – comme en un hommage distant et final, cette fois, aux « Damnés » (1969) de Luchino Visconti.

Koszalin, au contraire, marquait son hostilité en portes claquées avec violence, en coups de poings rageurs sur la table des cartes, prenant plaisir à fustiger la moindre anomalie en des termes infamants.
Un retard dans l’obéissance à ses consignes n’était jamais de la faute des hommes. Les accusations pleuvaient sur le matériel. Les injures accablaient le sous-marin injustement soumis à des ordres aberrants, pendant que l’équipage, livré à l’ennui d’une croisière sans but, passait ses journées près des couchettes à jouer au skat et à bavarder.
Il faut dire qu’une navigation aussi peu audacieuse ne réclamait qu’un soin minimal. Qu’y aurait-il eu d’autre à faire si ce n’est vérifier la route et la météo ? La ligne que nous empruntions, trop exilée de tout point stratégique, n’intéressait de loin en loin que des chalutiers danois ou islandais. Les rares manœuvres n’en demeuraient pas moins la cause d’un malaise insistant. Le commandant paraissait en vouloir à tous ceux qui prenaient une initiative. Ce n’était plus le grand gaillard à barbe blonde dont les éclats de rire avaient enchanté nos précédentes traversées, mais une ombre bougonne hantée par une idée fixe.
Nous finîmes par ne plus rien tenter qui pût attirer ses foudres, et nous réfugiâmes dans les quelques locaux où l’on pouvait échapper à sa vindicte.

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Une fois la mission connue, et après la réaction drastique du commandant et du radio, Robert Alexis réussit un autre superbe jeu de déroutement, en nous emmenant dans une tournoyante réflexion sur la responsabilité humaine, sur ce qui sépare un combattant d’un assassin, et sur ce qui maintient un être dans son intégrité, ou non, lorgnant joliment et paradoxalement vers le Michel Tournier de « Vendredi ou les limbes du Pacifique », en un hallucinant exercice caraïbe de « cargo cult » inversé.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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