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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Face au vent » (Jim Lynch)

Voile, famille, épistémologie et amour. Un roman exceptionnel.

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Einstein n’était pas un grand navigateur, et peut-être même pas un navigateur médiocre. Il ne faisait ni courses ni croisières, mais il comprenait cet agréable mélange d’action et d’inaction, le frisson qu’il y a à glisser dans la béatitude scintillante au coucher du soleil. Beaucoup d’entre nous y ont succombé. Sur l’eau, nous nous sentons compétents, exaltés, et le bonheur dure jusqu’au moment où nous débarquons, quand nous trébuchons sur le trottoir, que nous ne trouvons plus nos clés de voiture, que nous nous souvenons que notre jardin est envahi de mauvaises herbes, qu’il y a cinq centimètres de mousse sur le toit, qu’il faut changer les piles des détecteurs de fumée, qu’un rat est mort à l’intérieur du mur et que notre mère aimerait qu’on habite plus près d’elle. Mais nous, nous aimerions nous voir plus souvent sur un bateau aux lignes pures, avec une coque bien propre et des voiles neuves gonflées par le vent.
Suis-je en train de nous comparer à Einstein ? Oui. Les voiliers attirent les cinglés et les génies, les romantiques auxquels leurs bateaux offrent une image rebelle. Nous succombons à tout cela, mais ce que nous avons du mal à saisir, c’est qu’il ne s’agit pas des bateaux en eux-mêmes, mais plutôt de ces moments inexplicables, sur l’eau, quand le temps ralentit. Toute cette industrie repose sur une sensation, une émotion. C’est rarement le cas, non ?

Entre Seattle et Olympia, la famille Johannssen est une légende vivante du Puget Sound : au cœur de ce paradis de la régate américaine et canadienne, descendants d’émigrants islandais, le grand-père est architecte naval autodidacte, le père est fabricant de voiliers, la mère, professeur en mathématique et physique au lycée, fournit éventuellement les soubassements théoriques à leurs intuitions de terrain, tandis que les deux fils, très jeunes, sont déjà d’émérites régatiers, surpassés toutefois par leur petite sœur, qui « sent » mystérieusement d’où viendra le vent avant qu’il ne se manifeste. Lorsque certaines circonstances particulières (que vous découvrirez en temps utile) provoquent l’explosion de la famille, les dysfonctionnements en apparaissent au grand jour.

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Swiftsure Yacht Race

La Swiftsure Yacht Race (Puget Sound)

Elle continuait à regarder le ciel, le poids du corps vers l’avant, penchée vers le côté du bateau où la voile pendait mollement. Puis ça devint encore plus étrange : les seules rides visibles sur le lac apparurent soudain devant sa proue. Bernard et moi nous agitâmes furieusement, mais nous étions trop loin pour profiter de sa bouffée d’air privée, qui disparut de toute façon rapidement. Toujours est-il que cela lui avait permis de nous doubler et de contourner la marque au vent, où sa magie se manifesta de nouveau sous forme d’ondulations qui apparurent cette fois derrière elle. Elle fit alors pivoter sa bôme et bascula tout son poids vers l’avant pour alléger l’arrière du dériveur et limiter la résistance en barrant avec ses orteils désormais, sans se soucier apparemment de son cap, les yeux toujours fixés sur le haut du mât, tandis que ces mini zéphyrs se levaient et mouraient juste dans son dos pour la pousser vers la ligne d’arrivée. De loin, son bateau ressemblait à une embarcation sans marin ni moteur qui glissait sur l’eau dans un calme absolu, tandis que, de guerre lasse, Bernard et moi contournions la marque au vent en pataugeant. Sans dire un mot. Grumps lui-même demeura muet.

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Douze ans plus tard, par la voix et les yeux de Josh, l’un des deux fils devenu réparateur de bateaux, à voile ou à moteur, Jim Lynch nous entraîne parmi les diverses tribus de voileux qui hantent les marinas du Puget Sound, faune étonnante que réunit sans doute la passion de la voile et du bateau, parfois aussi l’échouage progressif de leurs vies désormais à marée plus ou moins basse. Pour reconstruire l’histoire de la douce déliquescence familiale, en attendant le coup de théâtre d’une improbable réunion d’ensemble à l’occasion d’une dernière Swiftsure, la traditionnelle et gigantesque course à handicap qui rassemble tous ce que ces eaux comptent de voiliers, affûtés ou non, « Face au vent », quatrième roman de l’auteur, publié en 2016 et traduit en 2018 chez Gallmeister par Jean Esch, mobilise beaucoup d’humour, beaucoup de bienveillance et un don d’observation particulièrement acéré sur ce qui se dissimule derrière les abords souvent bourrus de ces passionnés parfois si exclusifs.

Obéissant, j’ai serré la grosse main soyeuse de Randall P. Dodd, qui était en fait le propriétaire du Carver de seize mètres fracassé, amarré près de la clôture. Comme je n’allais pas tarder à l’apprendre, la crise de la cinquantaine de Dodd l’avait poussé à se mettre au yachting et à engloutir tout son argent dans ce mastodonte qu’il avait modestement baptisé Goliath. Cadre technique, il avait commandé tous les gadgets électroniques existants, jusqu’à ce que son skipper informatisé puisse pratiquement piloter son yacht d’une marina à l’autre. Mais lors de sa troisième sortie – durant une poussée d’orgueil postcoïtal alimentée au single malt – Dodd avait débranché le pilote automatique et tenu la barre pour de bon, jouissant de son sillage impérial et du vrombissement de son moteur twin 450 qui sniffait 180 dollars de gas-oil à l’heure, et il fonçait presque à plein régime, debout sur son fly-bridge tel Zeus, quand le sonar s’était mis à sonner. Je l’emmerde, s’était-il dit. Il voyait sacrément bien où il allait, au moment où son joujou de vingt-trois tonnes avait percuté le pourtant bien signalé mais immergé Wyckoff Shoal à une vitesse de dix-sept nœuds, éventrant la transmission et projetant Candi – sa maîtresse – à l’autre bout de la cabine en dessous, lui brisant la clavicule gauche.

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« Face au vent » est une histoire rare, une merveille d’intelligence émotionnelle au service de la quête des secrets discrets d’une famille décidément pas tout à fait comme les autres, et une ode exceptionnelle à la mer, à la voile et à la course. Partageant par exemple avec le si beau « Nord-nord-ouest » de Sylvain Coher une réelle sobriété de bon aloi dans sa description des éléments marins, même lorsqu’ils se font hostiles, ce roman bénéficie d’une technicité à toute épreuve, qui sait rester alerte et digeste de bout en bout (et que la traduction rend parfaitement, avec précision et élégance), qui rappelle celle des superbes thrillers nautiques (hélas non traduits en français) de Sam Llewellyn, tels « Dead Reckoning » (1987), « Bloodknot » (1991) ou « Black Fish » (2010). Ne sacrifiant ni la justesse de son parcours dans un milieu marin technique et beau ni l’épaisseur humaine et complexe de ses personnages quelque peu hors normes, Jim Lynch nous offre un très grand roman, de voile comme de littérature.

De tous les gars, j’étais le seul à faire du bateau. Dans le temps, ils en avaient tous fait, évidemment, mais de nos jours ils ressemblaient à ces barmen qui ne boivent plus. Moi, posséder un bateau ? Putain, est-ce que j’ai l’air cinglé ?
Alors que moi, j’en avais deux : un vieux Star en bois et un Joho 32 plus vieux encore, ma maison flottante. L’un et l’autre étaient serrés comme des sardines dans mon double emplacement au rabais sur le quai A de Sunrise Marina, un assemblage miteux de pontons, de cabanes et de bateaux accroché à la côte ouest de la baie, à dix minutes de vélo du chantier.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Face au vent » (Jim Lynch)

  1. puisque les auteurs contacté(e)s ne répondent pas très vite…
    je continue la revue de la littérature acadienne
    cf https://charybde2.wordpress.com/2018/01/12/les-best-sellers-2017-de-la-librairie-charybde/#comments

    avec cette fois une ouverture sur le chiac (lire plus loin) et des inventions éditoriales fort surprenantes

    Encore une découverte surprenante que cette auteur acadienne, France Daigle, née en 1953 à Dieppe, Nouveau Brunswick, dans la banlieue de Moncton. Le quartier est nommé ainsi récemment pour commémorer les soldats canadiens morts lors de la tentative de débarquement, puis de réembarquement à Dieppe en août 1942. Un désastre pour les quelques 5000 canadiens et 1000 soldats anglais, dont autant finiront au cimetière militaire de Dieppe, ensevelis par les allemands. France Daigle a fait ses études à l’Université de Moncton. Elle a actuellement publié une dizaine d’ouvrages dont le remarquable « Pour sûr » (2011, Boréal, 752 p.) construit en 12 * 12 * 12, soit 1728 fragments, la sérénité au cube. «Le lecteur ne doit pas trop s’embarrasser de tout ça, assure-t-elle pourtant. Mais s’il veut s’amuser à fouiller, à décortiquer la structure, il peut le faire».
    Il faut dire que ses autres romans sont autant de référence au Yi King. « Classique des Changements » ou systèmes de signes binaires, qui avaient fortement impressionné Leibnitz. Il y voyait une formulation d’arithmétique binaire, avec sa spirale tourbillonnaire du Yin (trait brisé) et du Yang (trait plein). Même Edgar Morin (hélas) en parle « Le Yin et le Yang sont intimement épousés l’un dans l’autre, mais distincts, ils sont à la fois complémentaires, concurrents, antagonistes. La figure primordiale du Yi-King est donc une figure d’ordre, d’harmonie, mais portant en elle l’idée tourbillonnaire et le principe d’antagonisme. C’est une figure de complexité ». A décharge pour Edgar Morin, cela figure dans le premier tome de « La Méthode. La Nature de la Nature » (1977, Seuil, 400 p.). C’était encore lisible. Je ne chercherai pas à déchiffrer la suite des numéros de chapitres dans « Petites Difficultés d’Existence », peut être est-ce simplement une suite d’hexagrammes, comme indiqué en début de chapitre. Pas sûr que l’histoire du roman conduise à la béatitude parfaite.
    Pour en revenir au texte, il est trilingue. On y trouve en effet, mélangés, des parties de phrases, ou des simplement mots, en anglais, français et chiac. Ce dernier est un hybride du français acadien, de plus en plus parlé par la jeunesse du Nouveau-Brunswick, qui en fait un signe distinctif. On a ainsi « J’ai crossé la street » ou « Tout’ dépend de quoi c’est que tu fais avec, je crois ben » ou encore « Pis anyways, c’est quasiment la seule manière que le monde peut saouère qui c’qui l’est pis c’qui l’est pas ». Après tout, c’est là leur façon vernaculaire de parler « Pis anyways, depuis quand c’est qu’y faut qu’on se force pour parler notre langue? Je veux dire, c’est notre langue. On peut-ti pas la parler comme qu’on veut ? ». Que répondre à cette affirmation ?
    Quant à l’histoire, rythmée par les tirages des hexagrammes, elle met en scène Terry et Carmen, que l’on peut suivre dans diverses aventures au fil des romans. Reste à savoir que Terry écrit un billet à Carmen «J’ai décidé de t’aimer à mort». Comme quoi, tout est possible pour quelqu’un de volonté. On découvre le couple dans « Pas Pire » (2002, Boréal, 208 p.) et dans « Un fin passage » (2001, Boréal, 129 p.), ils partent en France, mais retournent à Moncton dans « Petites Difficultés d’Existence » (2002, Boréal, 192 p.). Une succession d’anecdote d’un couple acadien, avec la particularité que c’est écrit en chiac.
    Je préfère, de loin « Pour Sûr » construit sur le modèle des fragments en une suite de 1728 d’entre eux, soit 123, ou la sérénité parfaite. On y retrouve Thierry libraire chez Didot, Carmen qui tient le bar Babar et leurs deux enfants Etienne et Marianne. Autour, les copains habituels, les Zablonski, Zed et Pomme, artistes tous les deux. Zed a fini d’installer ses lofts dans un entrepôt de Moncton et le Babar y tient une bonne place. Voilà pour le cadre. Pour le reste, c’est un vaste inventaire à la Prévert, avec une liste de mots de Scrabble, des noms de couleur, une liste des noms des équipes de la ligue de hockey senior, attention pas n’importe laquelle, mais celles de la vallée de Memramcook ou de noms de points de broderie. Les conversations sont bien entendu en chiac « – Y m’avont dit de suire les picots verts jusqu’à une place yoùsqu’y faullit que je prenis un nombre pis que j’éspairions mon tour. Rendu à la fin des picots verts, y avait déjà un lotte de monde qu’éspairiont. J’ai pensé que j’avais le temps d’aller pour mon blodtesse avant qu’y cawliont mon nom ».
    Alors, que faut-il en retenir. Il y a d’abord la langue, via le chiac. L’exercice est périlleux, et provoquant à la fois. Il est quelquefois fastidieux de chercher à traduire, entre l’anglais et le français, quelquefois du vieux français, tous deux malmenés. La lecture à haute voix aide un peu, quoique dans le métro ou les transports en commun…. Défense du chiac ? « Si je voulais faire parler quelqu’un de chez nous, il fallait que le chiac soit là ». Après tout ce n’est pas pire que le joual, le dialecte québécois de la région de Montréal, mis en valeur par Michel Tremblay dans « Les Belles Sœurs » (1993, Leméac, 150 p.) monté au théâtre, ou « La Diaspora des Desrosiers » (2017, Actes Sud, 1400 p.) suivi des « Chroniques du Plateau-Mont-Royal » (2000, Actes Sud, 1171 p.). Il y a de quoi faire avec ces 2600 pages. Personnellement je n’apprécie pas trop. Cela sent trop l’Eugène Sue exilé, quoique cela soit presque injurieux pour Fleur de Marie et le Chourineur. Il est vrai que le joual est plus qualifié de « bobo » que le chiac. « Le chiac, c’est une réalité, ce n’est pas utile de la nier ou de la cacher ». De fait « ce n’est pas juste une langue, c’est une mentalité ». Et aussi « Faut-y parler comme qu’on écrit ou ben don écrire comme qu’on parle?» Relire alors les interviews de France Daigle à ce sujet. En particulier ceux qui concernent sa défense du chiac et surtout sa défense de Marie-Noelle Ryan. C’est une philosophe de l’Université de Moncton, qui s’est insurgée en 2013 contre le niveau de français des étudiants. L’orthographe et syntaxe incertaines ayant envahi les copies d’examen. Il faut reconnaitre que ce problème n’est pas spécifique au Nouveau Brunswick. Dans sa défense, France Daigle insiste que « Les francophones du Nouveau-Brunswick, y compris les jeunes, doivent être conscients que le chiac ne suffit pas si on veut avancer dans la vie. Il fait partie de nous, mais peu importe où tu travailleras, tu n’écriras pas en chiac ». A la fin du livre, on constate que ce n’est nullement une « Défense et illustration du chiac » mais une forme simple de parole telle qu’elle se pratique couramment.
    On peut également voir une expérimentation oulipienne, avec la contrainte de la langue, et celles de la découpe en fragments. Cependant, à la base du livre, France Daigle reconnait Umberto Eco et son « Oeuvre ouverte » traduit par Chantal Roux de Bézieux et André Boucourechliev (2015, Points Essai Seuil, 320 p.). C’est ce qui lui a donné envie «de faire des oeuvres larges… larges… qui ouvrent sur autre chose». Il y a également la symbolique des chiffres, dont le 12, qui multiplié par lui-même est le symbole de sérénité. C’est l’origine des 12 chapitres et des 12*12 soit 144 fragments avec leurs 12 sous-fragments. «Le lecteur ne doit pas trop s’embarrasser de tout ça, assure-t-elle pourtant. Mais s’il veut s’amuser à fouiller, à décortiquer la structure, il peut le faire».
    Relire plusieurs fois le livre permet d’en appréhender la structure. Il faut aussi pour cela, changer le mode de lecture qui peut se dérouler à un nombre élevé de niveaux. Tout d’abord le texte est séparé en deux, avec des polices « minion », précise t’elle, et retraits différents. Le texte que je qualifierai de narratif est en chiac, avec les diverses conversations des protagonistes, suivant d’ailleurs une logique pas toujours claire. Les fragments, qui forment la partie spécifique du livre, sont numérotés à part, avec un index. Trois chiffres 1234.123.12 les caractérisent qui revoient aux index. Le premier chiffre est celui de son apparition dans le texte, donc de 1 à 1728. Le second se réfère aux genres et groupes de fragments, soit de 1 à 144, avec un titre générique. Enfin le dernier chiffre, de 1 à 12 caractérise la place du fragment dans son groupe.
    Pour la lecture, on peut lire le texte de façon linéaire. On est vite perdu entre l’histoire, les références aux groupes, et la place même de ces fragments dans le groupe. Il est alors possible de lire les fragments seuls, de façon aussi linéaire. Mais les 144 groupes font un peu s’emmêler le suivi. Lire groupe par groupe, et dans l’ordre à l’intérieur du groupe implique des aller-retour continuels dans le livre. Bref, on n’échappe pas à plusieurs lectures de suite, toutes différentes. On a donc 144 lectures possibles pour les fragments, plus 2 qui seraient la lecture du texte de façon linéaire ou aléatoire, et encore une autre qui concernerait le tout. Ce qui fait 147 lectures, soit en sommant les chiffres 12 lectures, le chiffre de la sérénité. C’est ce qui fait l’originalité du livre et de sa structure. Ce raisonnement sur les nombres découle en fait de l’écriture sous forme décimale. Tout comme l’écriture binaire qui est une succession de 1 et de 0, l’écriture décimale implique une succession de neuf chiffres de 1 à 9. Le passage au chiffre suivant, soit 10, se fait en plaçant à nouveau 1 dans la colonne des dizaines et la suite de 1 à 9 dans les unités. Il en résulte que l’addition des chiffres qui forme un grand nombre revient toujours à une valeur comprise entre 1 et 9. C’est ce que France Daigle redécouvre dans ses fragments nommés « équations » (72 dans l’index, et surtout 97, dans les « chiffres et les nombres »). On pourra lire les fragments « structures » (12) qui expliquent la forme de « Pour sûr ».
    Pour ce qui concerne l’aspect symbolique des nombres, on s’arrête assez vite dans les explications de l’auteur. Elle mentionne simplement le principe mâle attaché au nombre 3 et le principe femelle attaché au nombre 4. L’union de ces deux chiffres, soit le 7, amène la vie spirituelle. Le 12, multiplication du 4 et du 3 est le signe du cycle achevé, et du perpétuel devenir de l’être. Autre caractéristique existante dans toutes ces symboliques, le 6 qui désigne l’enfer, avec sa trinité, si l’on peut dire, le 666 qui désigne le diable. Par contre le 9 désigne le ciel, et le 8 l’équilibre ou la sagesse. Les fragments « Equations » sont le plus souvent des tentatives de démonstrations de la symbolique sous-jacente de ces nombres. Personnellement, je ne suis pas très convaincu de ces explications. De même que l’on a cherché dans Jean Sébastien Bach des liens entre la valeur des notes, soit A, B, C, D, etc, et les chiffres, c’est-à-dire des réminiscences de la gématrie. C’est ainsi qu’on arrive à montrer que BACH = 14 (2+1+3+8), alors que JSBACH = 41 est son miroir. D’autant plus que le nom complet Johann Sebastian Bach égale 144, soit la plénitude (12*12). Lire à ce sujet le livre de Philippe Charru et Christoph Theobald « L’esprit créateur dans la pensée musicale de Jean-Sébastien Bach » (2002, Pierre Mardaga éditeur, 311 p.). Je ne sais si une telle interprétation aide à apprécier la beauté et l’émotion dégagées des Cantates ou des Passions.
    On constate aussi que le tout commence par des « chansons » (1) et « couleurs » (2) que l’on retrouve dans le début du livre, en gros le premier chapitre, avec chaque fois une conclusion beaucoup plus loin. De même les références au « Scrabble » (4), soulignant les rapports entre chiffres et lettres sont également dans le premier chapitre, avec une conclusion surprenante qui mêle l’anglais et le français. Une fois ces bases posées, on arrive à des constatations sur l’agencement de la « bibliothèque idéale » (46, 95), qui reprennent également des statistiques sur les couleurs, tirées de celles Rimbaud. Les écrits, réels ou fictifs de France Daigle sont abondamment commentés ou cités, avec quelquefois des ajouts curieux, comme dans « fictionnaire » (120), défini comme étant un « recueil d’unités significantes résultant d’un phénomène de friction entre les langues »
    Alors, la signification profonde du livre, qui représente tout de même, à la fois une somme de travail, une culture intense. Et un effort du lecteur tout au long des presque 800 pages. Mais « certains livres sont écrits pour être lus, d’autres ont pour seul but d’avoir été écrits » et elle poursuit, autre part « un livre ce n’est pas un drapeau ». Il est vrai que c’est véritablement une œuvre ouverte au sens de Umberto Eco, c’est-à-dire ouverte aux interprétations. Beaucoup plus proche de Eco que de Joyce. Il n’y a pas dans « Pour Sûr » trace de chaos comme dans « Finnegans Wake », tel que le défini Eco « Finnegans Wake se présente comme une épopée nocturne de l’ambiguïté et de la métamorphose, le mythe d’une mort et d’une renaissance universelle ». Et cette autre remarque, écrite de façon brutale « L’œuvre est ouverte aussi longtemps qu’elle reste une œuvre. Au-delà, l’ouverture s’identifie au bruit ».
    Maintenant, que vient faire Derrick de Kerckhove dans les fragments, il est vrai intitulés « parenthèses » et « pèlerinages ». Il a publié « The skin of culture The Skin of Culture: Investigating the New Electronic Reality » (1995, Somerville House, 226 p.) traduit en français par Jude Des Chênes en « Les nerfs de la culture : Etre humain à l’heure des machines à penser » (1998, Presses de l’Université de Laval, 276 p.). C’est cette œuvre de lui qui est citée. De Kerckhove y parle du pouvoir hypnotiseur de la télévision. Selon lui « la télé s’adresse au corps et non à l’esprit » et «la télédiffusion module notre sensibilité par la manipulation rapide de nos réactions neurophysiologiques». C’est le fameux « temps de cerveau disponible » des télévisions commerciales. Mis en regard du reste du livre de France Daigle, il faut aller chercher le fragment suivant, dans le même groupe pour trouver un bout de solution. « Le livre imprimé est en quelque sorte stérile, exempt de toute trace de balbutiements, spontanéités, ratures, reprises, rejets, hésitations, déplacements et autres nébulosités coexistantes. […]. L’écriture est une immense tentative de récupération. L’écriture est une sonde ». C’est tout le rapport au support de la pensée qui est abordé. « Feuilleter un livre à la recherche d’une expression, d’une phrase, d’un passage, qui nous avait frappé. Cette fois l’avoir souligné, ou avoir plié le coin de la page. Mais une fois retrouvé, le passage déçoit, parait faible par rapport à ce qu’on en avait retenu ». Cela explique le jeu de construction que France Daigle impose au lecteur. Revenir en arrière, lire ensemble les groupes de fragments. D’où le titre de ces fragments (56) « Toute forme d’explication est une sorte de pèlerinage ».

    Jean Babineau est le grand maître du chiac, avec ses trois romans « Bloupe » (1993, Perce-Neige, 199 p.), puis « Gite » (1998, Perce-Neige, 121 p.) et enfin « Vortex » (2003, Perce-Neige, 248 p.). Des rééditions récentes existent, toujours chez Perce-Neige. Jean Babineau est né à Moncton en 1952 et écrit également des pièces de théâtre. Effectivement le fait d’être né et d’avoir toujours vécu à Moncton le prédispose à écrire en chiac, cette langue hybride propre au Nouveau Brunswick. C’est une réaction d’une minorité linguistique francophone qui désire s’individualiser par rapport à la culture anglophone.
    Il dit s’inspirer beaucoup de Jack Kerouac pour son premier roman « Bloupe ». Itso Snitso Bloupe veut comprendre ce qui se passe autour de son clan, où il y a Ada, sa femme, Dive Bouteille, sa fille et Tilleul, le fils. Ils essayent de comprendre le monde. Tout d’abord, de Bloop il passe à Bloupe. Un peu comme un White qui deviendrait Leblanc. Il va pour cela bâtir de nouveaux baptistères, francisés cette fois. « J’ai une idée. C’est Pascal Poirier qui m’a annoncé ça hier soir lors de sa dernière apparition. J’va’s bâtir, excuse, nous allons bâtir, nos propres fonts baptismaux. Il y a des briques à la cave, ainsi que des tuiles de céramique (pour avoir un contact plus lisse avec la peau). Pour ce qui est du sable pour le mortier, on pourra aller le chercher à la Plage Sablée, et le mica, on le filtrera du sable pour en augmenter la concentration afin d’obtenir un mortier plus brillant. Il faudra utiliser des coquilles dans la construction, à savoir des coquilles de différents fruits de mer : coques, palourdes, couteaux, coques de sables, huîtres, mouques, etc… ». Mais est ce l’unique façon de rejoindre ses ancêtres, de « ces acadiens chassés de partout ». En fait, Bloupe ne parle ni le français, ni l’anglais, et même son chiac est plus que rudimentaire. C’est un mélange des deux manques de langue « J’écris comme un genre de cancer d’estomac logé là dans le creux des crevasses superficielles ». Et il s’en rend bien compte « Je dois guérir ma langue ». Il voudrait écrire « Je ne lis pas beaucoup mais j’écris quand même ». Mais ce sera « une écriture qu’on ne peut pas lire ».
    Est-ce un problème vraiment de compréhension, je ne le crois pas, lui non plus d’ailleurs. « Je me dis que je ne devrais pas worrier ma brain ». Et total, il en vient à tout déstructurer, les phrases, les mots, la langue. « Ma fourremation a été dirigée plutôt vers ou contre les humanités. Les arts statuels, la lit térature françoise et angloise, la langoustique, listoire ; enfin tous les do maines qui concernent la transmission automatique, manuelle et vie sue elle, o râle et é kri te des idées, de sang tit ments, le l’x sis tance des jams ». Il convient de rappeler que Jean Babineau a été facteur, enseignant, traducteur, concierge et aide-charpentier, avant de commencer à écrire.
    Enfin « Vortex », qui comme son titre l’indique est un véritable tourbillon, non plus un « road movie », mais un « road book » selon l’auteur, voyage sans fin entre Moncton et le Mexique. Huit sections qui se suivent et qui montre l’évolution géographique et psychologique du protagoniste André Boudreau, un acadien pur jus : «La Descente », « La Traversée», « La Foulée », «La Remontée», « L’Arrivée », «Vortex», « Isla Mujeres II », et finalement « ∞ ». La dernière section représente le mouvement même du vortex, infini. Finalement ce voyage, ou ce tourbillon, représente la spirale infernal de la culture anglophone des USA qui aspire à la fois la culture francophone de l’Acadie via le protagoniste, et celle hispanophone du Mexique. « Les feuilles que j’envoie promener… J’entre travailler. À pied. Descends la Highfield. Tourne à gauche sur la Main. Passe sous le subway. Les grosses lettres lumineuses : Wallco, apparaissent. Rouges. Agressives ? Tu ne peux pas les manquer et elles ne te manquent pas. Un champ de tir. Que fais-tu avec ta vie anyways ? Les feuilles tournoient. Le mur courbe. Le coin arrondi. L’usure. Les nouveaux murs de briques. 120° ? ». Cela commence très fort, et se poursuit en mélangeant les langues avec l’anglais « L’œil s’efforce. Eye out of socket. Qu’est-ce que tu fous icitte anyways ? L’éclairage te drive, te fait voir tout en jaune. Medium shade of yellow. No vestal… Pas de veste. Remonte dans l’escalator». Ou encore avec le chiac « O’Reilly, mon surveillant au magasin […] m’ordonne d’aller à son bureau: / -Hey, Boodrow, step into my office. / – Qu’est-ce qu’il y a? / – Kiskeedee? ».
    Ce mélange des langues est assez caractéristique de Moncton essentiellement, plus que du Nouveau Brunswick. « Parler avec O’Reilly était toujours un exploit. […] Un matin, alors qu ‘une tempête soufflait dehors, il avait même été jusqu’à chasser du travail un employé qui s’était entêté à lui parler en français, seulement pour le rappeler au travail le jour même lorsque son sang s’était calmé ».
    Donc André Boudreau, petit commerçant de Moncton, décide d’augmenter ses produits à la vente en y introduisant de l’exotisme. Il part donc, laissant sa compagne Micheline, qui d’ailleurs n’a pas de vacances. « Son magasin sera sa manière de croire qu’il contrôle les forces de son vortex et de crier victoire face aux forces universelles qui réduisent tout en poussière». Donc, direction le Sud, avec un arrêt toutefois chez ses frères Harry et Tony à coté de Boston. « J’ai checké out le Chac. Y est kind of cool. Contentieux comme un teddy bear de cacauatl avec son cendrier abreuvoir vide sur son midriff entre ses mains, il te regarde à travers les âges avec ses yeux Johny-on-the-spot, reposant sur son sacrum et la partie lombaire de son dos, genoux et têtes relevés, dans une position imprenable […] de soumission qui n’est qu’un gros cover-up ». Puis ce sera Miami et Veracruz. « Le Mexique est le début d’un maelstrom ». En fait il se blesse sérieusement au pied et doit rentrer à Moncton. Entre temps il est pris dans ce tourbillon « le vortex de la société se manifeste de plusieurs manières : la figure 8 couchée, le signe de l’infinité (∞), la base du langage des abeilles, la Terre qui dessine ce chiffre avec le déplacement de son axe, ses deux pôles, tout en se promenant dans l’espace, source probable du vortex ».
    Mais lors de son court séjour au Mexique, il prend conscience de son état d’étranger, chose qu’il a déjà vécu aux USA « Métis que je suis, sans façon de le prouver, et Chiac en plus ». Mais, au Mexique c’est encore de façon plus accentuée « Suis parano, car je suis le seul Blanc parmi des milliers de Mexicains foncés. Je suis l’Étranger. Certains Mexicains me font des gestes coquins, car yes I stick out in the crowd here. I am the clown, etc. Ha! ». Et puis tout se déglingue. Il y a bien sûr la Malinche, figure emblématique de cette femme qui a accompagné Hermàn Cortez pendant la conquête du Mexique. « Aux applaudissements de Coatlicue, la Malinche fripe les deux oreilles cartésiennes à la fois. Tout tourne avant de passer dans le goulot. Les sons arrivent. Le lait passe entre les dents. Les eaux s’en vont. La mémoire spin. Les textiles se vendent. Les chacmools sont contents ».
    Le roman se termine sur le retour, un peu forcé à Moncton, et la vision nouvelle que André Boudreau en a, maintenant qu’il a vu autre chose. « L’Amérique maculée de Blancs, pointillée de Noirs, enjolivée de Jaunes, passionnée de Rouges. / Si tout le monde était pareil, ce serait plat. / […] La toile de la réalité encombre moins. / Maintenant, j’écris mon texte. / L’araignée, c’est moi : La réalité fut troquée contre un rêve américain dans Je Vortex de l’imaginaire. / Vortex siège sur la rue Main de cette minipolis. […] / De la boca negra sort l’ouroboros concentrique et spiralé ». Un véritable tourbillon, de la langue, des passages de frontières, des gens.

    Publié par jlv.livres | 18 janvier 2018, 17:33

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