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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Vous n’étiez pas là » (Alban Lefranc)

Nico : archéologie d’une icône malgré elle du vide roi et de l’oubli triomphant de l’histoire.

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Vous n'étiez pas là

Publié en 2009 chez Verticales, le quatrième roman d’Alban Lefranc est celui qui complète sa « trilogie allemande », aux côtés de « Des foules, des bouches, des armes » (revu et augmenté en « Si les bouches se ferment »), construit autour de membres de la Fraction Armée Rouge, et de « Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige » (revu et augmenté en « Fassbinder – La mort en fanfare »).

Consacré à la figure du mannequin Nico, devenu plus tard égérie de la Factory d’Andy Warhol, chanteuse de rock, et longuement héroïnomane notoire, le roman s’attache essentiellement, fidèle à ce que l’on pourrait presque appeler la méthode d’Alban Lefranc, aux années qui précèdent les moments où l’icône se fige dans la graisse médiatique, aux années de gestation et d’enracinement d’une figure pouvant prendre statut de mythe contemporain, d’emblème explicatif d’une réalité et d’une situation, méritant donc archéologie et généalogie.

« Avançons donc dans la genèse de vos prétentions.
Vous ne voulez pas de biographie, c’est une chose entendue. Vous aviez prévu les tombereaux de merde dans les journaux autorisés, les journaux qui savent, ironiques et subtils, mâles condescendants dès qu’ils ne rampent plus : « Elle ne se lavait plus les dernières années », « C’est toujours ému qu’on se rendait à son concert annuel parisien, le soir, au coin de son harmonium essoufflé » ; « Elle ne mangeait plus que des yaourts » ; « On se contentait de verser une petite larme quand elle se levait gauchement pour interpréter gauchement All Tomorrow’s Parties ».
Vous étiez sûre au moins qu’on ne vous enterrerait pas sous les hommages comme Fassbinder ; pas de danger, avec vos quelques albums, de voir vos anciens ennemis tirer viager de vous.
Vous ne croyez pas aux origines, au sang qui ne saurait mentir, aux traces, aux reconstitutions. Mais il faut. Personne n’y coupe. On raffole de psychologie collective, de petits faits vrais, on cloue beaucoup ; le fascisme a perdu la guerre mais gagné la paix. Alors vos traces envahissent le monde : pas un pouce de terre dont vous ne veniez pas, un peu, aussi, à votre humble façon. Alors vous avez de nombreux sexes et de nombreux corps.
Une folle troupe hirsute d’enfances court sur votre peau. Je vous en propose plusieurs, je sais que vous les aimez toutes. »

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Traquer une genèse possible de ce grand vide de la mode et du paraître, dont la Factory warholienne n’aura peut-être au fond été qu’un avatar supplémentaire, dans la jouissance satisfaite d’une époque qui autorise bien benoîtement d’être si mal repenti, voilà sans doute ce que permet notamment la figure de Nico, comme le permettra, d’un angle bien différent, celle de Bernward Vesper dans « Si des bouches se ferment », ou comme le soulignera cruellement le narrateur schizophrène de « L’effrayable » d’Andreas Becker.

« Vous ne manquez jamais, surtout auprès des journalistes britanniques, de rappeler la splendeur nazie de cette année-là, vos cuisses vives, les joies de l’éducation au grand air. À condition de n’être ni juif, ni communiste, ni social-démocrate, ni homosexuel, ni tzigane, ni asocial, ni pas mal d’autres attributs en constante inflation, la vie est splendide cinq ans après l’arrivée du Führer, et rien ne prouve qu’il y ait eu un jour dans nos rues maintenant sûres des Juifs, des communistes, des sociaux-démocrates, des homosexuels, des tziganes ou des asociaux. On est entre soi enfin, on respire, on a tout le temps de se reproduire. Des énormes quartiers de viande saignante ont retrouvé le chemin de nos tables dominicales, la cour de l’immeuble est propre, les voisins toujours serviables, nous ne sommes plus la carpette de la SDN. La grande crise, les brouettes de billets, les parasites sociaux, la faim et les batailles rangées dans les rues ne sont plus que de très vagues souvenirs, reliques enfouies d’un temps qu’on n’est plus très sûrs d’avoir vécu nous les Allemands (quand était-ce donc ? sommes-nous bien sûrs d’avoir vécu cela ? plus aucun film ni aucun livre n’en témoignent, et on a enfermé les vieux à la cave), maintenant que nous dominons l’Europe et le monde bientôt. »

Alban Lefranc ne rédige ni des essais ni des pamphlets : nourris d’une formidable documentation historique et culturelle, ses textes usent d’une langue et d’une écriture bien particulières, offrant à la narration un léger surplomb, tour à tour cynique ou amusé, pouvant s’adresser ici à sa principale protagoniste avec une exigence non dénuée d’une certaine tendresse, en observant, dès l’origine, la manière dont elle se conformera à ces « attentes » si fortement mises en avant par Patrick Bouvet, par ailleurs, dans son « Canons » de 2007, pour ensuite développer une rébellion factice avant d’envoyer paître, enfin, sur le tard, le carcan du vide imposé sur papier glacé, même relooké trash.

Salutaire exercice de mémoire et de décryptage, « Vous n’étiez pas là » joue en virtuose de la reconstruction du passé, des photographies où les détails gênants sont effacés, et de la solitude de l’individu pour « s’en sortir » entre chute qui guette toujours et omniprésence d’une robuste machine à consommer à tout prix, quels que soient les déguisements culturels qu’elle utilise à chaque époque.

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Photo : C. Helie / Gallimard

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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