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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Le ring invisible » (Alban Lefranc)

Construire son ring pour s’inventer une autre vie : la danse de rage d’Ali.

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Le ring invisible

Publié en 2013 chez Verticales, le cinquième roman d’Alban Lefranc succède à sa « trilogie allemande » (« Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige » (2005), revu et augmenté en « Fassbinder – La mort en fanfare » (2012), autour du cinéaste Rainer Werner Fassbinder, « Des foules, des bouches, des armes » (2006), revu et augmenté en « Si les bouches se ferment » (2014), autour de certains membres et sympathisants de la Fraction Armée Rouge, « Vous n’étiez pas là » (2009), autour de la mannequin et chanteuse Nico), s’appuyant peut-être sur l’intérêt prêté par Fassbinder, dans le roman qui lui est consacré, à la figure du boxeur Muhammad Ali.

Comme dans ses romans précédents, Alban Lefranc s’intéresse avant tout à la genèse d’une figure mythique contemporaine, à « Ali avant Ali », et non pas à l’icône une fois figée et organisée dans son statut médiatique. Comme dans la trilogie allemande, il s’agit bien d’entreprendre une archéologie d’un mythe, de déceler ou d’imaginer une source possible de ses caractéristiques saillantes. Le racisme fondamental et le ségrégationnisme légal (dans beaucoup d’États) de la société américaine des années 1950-1960 est le moteur le plus ancré, comme l’explicitera lui-même Ali, une fois devenu Ali, et comme en témoigneront ses engagements hors du ring.

J’ai vu les plus grands boxeurs noirs défigurés par la honte, géants doux hagards pris de lenteur sénile, les bras troués par le fix, exhibés dans des talks-shows prime time, vendeurs de lessive ou de slips. J’ai vu les peaux étalées en gros plan sur les téléviseurs, les muscles fondus, la haine impuissante au fond de leurs yeux. J’ai vu la mise à mort minutieuse, les soubresauts de leur nom dans l’opinion publique. Tous, les soumis comme les séditieux, qu’ils aient brandi le poing ou la bannière étoilée au sommet des podiums, la rumeur a fini par les broyer, inexorablement.
J’ai vu les plus grands boxeurs noirs s’affronter pour les paris de leurs maîtres blancs, ramenés au statut des anciens esclaves, bafoués dans leurs droits les plus élémentaires. Des champions comme Floyd Patterson, Sonny Liston ou même moi, après des triomphes sans appel, de véritables orgies de gloire, risquaient toujours de se voir refuser un verre ou un repas par des loufiats de troisième zone. Du haut de leur peau blanche, des loufiats de troisième zone, en quelques secondes, n’importe où dans le pays, pouvaient fouler aux pieds un titre de champion du monde, la rumeur qui le portait dans les airs, et les millions de dollars qui bruissaient autour d’un nom.

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Plus concrètement, il faut imaginer l’impact, sur une vocation de boxeur conscient,  du massacre, à coups de poings, d’un adolescent noir de Chicago, Emmett Till, coupable d’être entré, dans le Sud profond – et jamais vraiment remis de l’abolition de l’esclavage -, dans un magasin tenu par une Blanche, meurtre qui fut décisif dans la création du mouvement pour les droits civiques des Afro-Américains, et que chantèrent notamment Joan Baez et Bob Dylan, ou que raconte aussi Richard Powers dans « Le temps où nous chantions ».

Muhammad Ali

Ils avaient massacré le gamin. Deux heures, deux heures et demie, peut-être trois heures, sans jamais s’arrêter, de toutes leurs forces.
Et c’était dur, c’était long, il fallait être plusieurs, ils s’y étaient mis à trois ou quatre, six ou dix, on n’a jamais su, on n’a jamais pu reconstituer la nuit exactement, il fallait être nombreux à distribuer de très nombreux coups.
Et il fallait s’acharner, ne jamais perdre patience, et il valait mieux être nombreux pour cela.
Et au bout de trois heures ils avaient défait son visage, ils avaient tari les cris de sa gorge, le gamin n’essayait plus de bafouiller des raisons, le gamin n’avait plus de bouche ni d’yeux pour se poser sur une femme blanche et ses raisons n’étaient plus que du sang et d’autres choses sans nom qui coulaient sur son absence de visage.
Et au bout de trois heures ils étaient ivres, car ils avaient bu de larges rasades de gnôle pour reprendre des forces, pour ne pas se décourager, pour aller au bout de leur devoir, au bout de leur colère, au bout de la Justice.
Et après la deuxième ou la troisième bouteille de gin ils avaient l’autorité, ils avaient senti l’autorité du Sud leur passer dans les veines, le vent de l’autorité soulevait le drapeau de l’Union, et ce n’étaient plus eux qui frappaient, ce n’étaient plus Roy Bryant, le mari de l’insultée, ni Milam, le frère du mari de la femme insultée, ce n’étaient plus leurs camarades, Bill ou George ou Mitchel ou Simon (et Roy se tournait vers Willy et ne le reconnaissait pas, et Willy se tournait vers Roy et ne le reconnaissait pas), c’était le vieux peuple des planteurs décimés par le Nord, c’étaient la vieille aristocratie spoliée par la guerre de Sécession, les familles anéanties d’Autant en emporte le vent, trahies par Clark Gable et Scarlett O’Hara.
Et ils se cassaient les phalanges à force de briser les pommettes, les arcades, la mâchoire, à force d’émietter les os minuscules qui soudent une face humaine, à force de s’enfoncer dans la disparition du visage du gamin.

Muhammad-Ali-12

C’est grâce à son écriture si spécifique, si dansante elle-même, si appropriée pour reproduire et donner à lire rages et obsessions, comme dans les trois textes Fassbinder, Fraction Armée Rouge et Nico, que, proche en cela par moments du travail d’un David Peace sur les litanies intérieures, Alban Lefranc parvient à épouser au plus près le style particulier de boxe de son personnage, de rendre présent son corps qu’il s’agira, justement, de ne jamais sentir touché ou martyrisé, échappant à sa condition, à son assignation, à sa mortalité noire que la société blanche veut lui imposer, encore et toujours.

Dès treize ans, ta garde basse t’oblige à tout miser sur l’œil. Ta garde basse t’oblige à avoir deux corps : un corps visible et provisoire, un corps tentateur, offert aux poings de l’adversaire, et un second corps, déjà plus loin, le corps du moment d’après, le corps qui anticipe le coup à venir, qui va placer le contre.
Tu es très vite connu (dans le quartier, puis au sud de l’Ohio, ton nom mâché dans les bouches) pour cette tactique aberrante, d’éviter les coups de très peu et de contre-attaquer au menton, à la tempe, au foie. Si ta garde est aberrante, tes esquives le sont plus encore. Au lieu de reculer à droite ou à gauche, comme on l’a toujours appris et pratiqué depuis trois siècles, comme l’ont toujours voulu la science exacte, les manuels et les maîtres, tu recules de front, face au coup, en inclinant le buste, au risque de perdre l’équilibre. Ces aberrations accumulées donnent d’abord confiance à tes adversaires qui se précipitent dans la brèche en piaffant mais ne rencontrent que le vide, l’ancien corps de Cassius, le corps du moment d’avant, qui n’est déjà plus.

Dans la cohérence de son œuvre, contant ici l’invention précoce d’un corps et du mouvement qui le sert, Alban Lefranc poursuit ainsi son magnifique travail d’archéologie du mythe au service de la compréhension intime du présent qui continue à nous mordre, travail qui dissipe les brouillards d’oubli et de diversion que toute une orchestration sociale et médiatique déploie autour de nous.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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