☀︎
Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture bis : « Le principe » (Jérôme Ferrari)

Questionner, poétiser et renoncer à apprivoiser l’incertitude du monde avec Heisenberg. Somptueux.

x

Le principe

Publié en mars 2015 chez Actes Sud, le huitième roman de Jérôme Ferrari, venant trois ans après son « Sermon sur la chute de Rome », consacré par le prix Goncourt en 2012, prend pour figure centrale le physicien allemand Werner Heisenberg (1901-1976), connu le plus souvent du grand public pour son principe d’incertitude (ou d’indétermination) formulé en 1927, qui constitue l’une des fondations essentielles de la mécanique quantique.

Usant de cette figure singulière comme d’un double miroir, celui d’un jeune philosophe en quête de lui-même et celui d’un siècle d’accélération vertigineuse de l’emprise de la science sur le monde, Jérôme Ferrari construit un somptueux poème historique. Plus dense que bien des vulgarisations conduites par les grands scientifiques eux-mêmes, plus pénétrant que la plupart de leurs conférences ou écrits extra-scientifiques,« Le principe », dans son subtil aller-retour entre le doute contemporain, la ferveur de la découverte et le questionnement éthique provoqué par la course à la deuxième guerre mondiale, construit une interrogation radicale en ne lui ôtant néanmoins pas sa part de rêve.

Depuis trois ans, à Munich, à Copenhague, à Göttingen, vous vous débattiez dans des problèmes si effroyablement compliqués que même le jeune homme candide et optimiste que vous étiez alors dut parfois, comme ses camarades d’infortune, maudire le jour où il avait eu l’idée saugrenue de se mêler de physique atomique. Les expérimentations livraient toujours plus de résultats non seulement incompatibles avec les connaissances les mieux assurées de la physique classique mais, de surcroît, scandaleusement contradictoires, des résultats absurdes, et pourtant irréfutables, qui interdisaient de former une image un tant soit peu sensée de ce qui se passait à l’intérieur d’un atome, ou même quelque image que ce fût. Mais sur l’île d’Helgoland, où vous étiez venu, le visage déformé par les allergies, vous protéger du pollen, et peut-être du désespoir, vous avez su que le temps béni des images était à jamais révolu comme doit toujours l’être le temps de l’enfance : vous avez regardé par-dessus l’épaule de Dieu et vous est apparu, à travers la mince surface matérielle des choses, le lieu où se dissout leur matérialité. Dans ce lieu secret, qui n’est même pas un lieu, les contradictions s’abolissent en même temps que les images et leur chair familière ; il n’y demeure aucun vestige du monde que le langage des hommes peut décrire, aucun lointain reflet, mais seulement la forme pâle des mathématiques, silencieuse et redoutable, la pureté des symétries, la splendeur abstraite de la matrice éternelle, toute cette inconcevable beauté qui attendait depuis toujours de se dévoiler à vos yeux.

Heisenberg 1920

La lectrice ou le lecteur songeront sans doute au grand Hans Magnus Enzensberger de « Mausolée » (1975), avec son poétique éloge ambigu – mais résolu – des grands découvreurs scientifiques, mais sans doute plus encore à Éric Vuillard, et à sa formidable capacité de mise en scène de l’histoire en de curieux et denses récits, véritables poèmes en prose, à l’image de ses « Congo » (2012), « La bataille d’Occident » (2012) et « Tristesse de la terre » (2014). Si « Le principe » tient beaucoup à la science et à l’histoire, il tient peut-être encore davantage au doute, au questionnement intime, à la possibilité permanente de l’aveuglement, et à la voix qui se lève ou non, à temps ou non. Qu’Ernst Jünger, celui des « Orages d’acier » comme celui des « Journaux parisiens », soit convoqué plusieurs fois, en soutien indirect à l’interrogation ou en présence directe (comme lors de la conférence de 1951) n’est bien entendu pas un hasard, jouant ainsi chez Jérôme Ferrari son rôle de puissant et mélancolique rappel que, décidément, n’est pas Bartleby qui veut, d’une part, et que l’abstention ne suffit pas toujours à remédier au vertige, d’autre part.

C’était un combat honorable, un combat nécessaire et, même si l’avenir n’a cessé de vous donner raison, longtemps après votre mort à tous, j’ai souvent envie de vous reprocher d’avoir considéré dès le début, avec la désinvolture et l’arrogance naïve de la jeunesse, que c’était un combat perdu – mais je ne le fais pas, et je regrette de vous avoir cru désinvolte, vous ne l’étiez pas, pas plus que vous n’étiez naïf, au contraire, vous étiez si peu naïf qu’il vous était impossible de croire que toute la réalité du monde se laisserait un jour apprivoiser par les concepts familiers du langage des hommes, vous saviez qu’il faudrait en venir à la cruelle nécessité d’exprimer, comme le font les poètes, ce qui ne peut l’être et devrait être tu.

S’achevant, fort logiquement au fond, au milieu des sableuses hystéries à grande hauteur de Dubaï, ces 150 pages d’adresse d’un jeune philosophe se sentant déjà inexorablement coupable à un intemporel physicien accroché à son innocence s’élèvent à l’échelle d’un monde contemporain en proie au doute radical, vertigineux, au bord d’un abîme que seule la poésie semble désormais pouvoir conjurer : l’incertitude et l’indétermination, principes de la littérature et du monde au moins autant que de la structure intime de la matière.

Ma collègue et amie Charybde 7 en parlait magnifiquement sur ce même blog, ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

Ferrari

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :