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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « 23 000 » (Vladimir Sorokine)

La conclusion dantesque de la trilogie de la Glace, mêlant indissociablement farce noire et sérieux mortel.

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Une porte de la Toyota s’ouvrit, un brigadier armé d’une kalachnikov en surgit. Dans la main du lieutenant apparut un couteau dont la lame fine claqua en se dépliant.
– Tiens ! fit le lieutenant qui avait rougi instantanément d’émotion en pointant son arme en direction du cou de Tryv, lequel s’esquiva, si bien que la lame ne pénétra que dans son épaule. Au même moment, une balle bien ajustée, tirée par Merog à travers la portière de la Mercedes dont la vitre avait été baissée, perfora la tête grassouillette du lieutenant. Le brigadier déclencha un tir en rafale. Les balles frôlèrent Tryv, elles ricochèrent sur la carrosserie de la Mercedes blindée. Dor, qui avait ouvert le coffre du crossover, envoya une longue salve sur la Toyota. Son pare-brise vola en éclats : le brigadier s’effondra, farci de balles. Le canon d’une kalachnikov munie de son chargeur parut à la portière d’une Jeep métallisée qui zigzaguait. Le chargeur cracha ses munitions sur le crossover bleu. Une explosion disloqua alors le véhicule et projeta Dor sur la chaussée, alors qu’il était en train de s’éloigner en courant. Obu baissa la vitre de la porte arrière, puis il envoya une longue bordée en direction de la Jeep. Celle-ci télescopa une camionnette et des tirs jaillirent de ses portières dont les vitres avaient été pulvérisées. Les deux véhicules dans la file de gauche du périphérique s’enflammèrent. Obu, Merog, depuis les portières aux vitres baissées de la Mercedes, et Dor qui s’était relevé, depuis la chaussée, ouvrirent le feu en direction de la Jeep. Un camion laitier qui roulait à vive allure freina et dépassa les voitures en flammes, mais une balle perdue se logea dans la gorge du conducteur. Le camion ripa vers la droite et s’incrusta dans la Mercedes noire. La citerne jaune portant l’inscription « Lait » peinte en bleu se désarticula et finit par se fracasser. Le lait se déversa à l’intérieur de la Mercedes. Obu et Merog suffoquant dans le lait s’ingénièrent à extirper de la voiture la valise contenant le garçon. Obu était blessé au cou et ses forces déclinaient rapidement. Le lait remplit l’habitacle de la voiture en un instant ; Merog trouva à tâtons la poignée de la portière, il l’ouvrit et roula sur l’asphalte en tenant la valise.

Changement de décor complet pour ce troisième volet de la trilogie de la Glace, de Vladimir Sorokine, qui complète en 2005 « La Glace » (2002) et « La voie de Bro » (2004). Traduit en français en 2013 à L’Olivier par Bernard Kreise, ces 270 pages offrent une conclusion dantesque à l’aventure de la Confrérie, que nous avions saisie dans ses problèmes actuels et dans certains de ses errements les plus spectaculaires dans le premier volume, puis cernée à partir de ses origines météoritiques dans le deuxième volume. Le temps de l’hommage à la littérature russe, classique du XIXe siècle ou subtilement protestataire du XXe siècle, est désormais passé, et les premières scènes du roman nous offrent plutôt une plongée violente (mais néanmoins – Sorokine oblige – hérissée de contrepoints ironiques) dans le Moscou post-soviétique, en quelques cataclysmes urbains et mitrailleurs dont Pavel Lounguine sut faire un savant usage dans son « Un nouveau russe » (2002), plutôt que dans les resucées à grand spectacle et à joyeuses incohérences de certains récents James Bond ou autres Jason Bourne.

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Au kilomètre 11 de la chaussée de Kiev, la Mercedes au volant de laquelle se trouvait Obu fut dépassée à grande vitesse par un Mercedes classe G noir équipé d’une rampe de signalisation bleue, suivi d’une Jeep de la sécurité.
Obu, Tryv et Merog poussèrent des cris de joie.
– C’est Uf ! gémit Merog qui s’embrasa. Gloire à la Lumière ! Le Bouclier est avec nous !
– La Lumière est avec nous ! s’exclamèrent Tryv et Obu.
– La Lumière est avec nous ! répéta Obu, euphorique, en prenant la suite de la Jeep.
Le cortège de ces trois véhicules noirs continua à rouler à vive allure.

Jusqu’au bout de ce troisième et dernier volume, Vladimir Sorokine a décidé de jouer avec les codes et le grotesque propre aux films d’action contemporains, en insérant de ci de là (son sourire y est perceptible) des plans dans lesquels on s’attendrait presque – si l’on n’avait pas suivi la monstrueuse et patiente mécanique symbolique déployée au préalable – à voir surgir les grands méchants Dr. No, Ernst Stavro Blofeld et Max Zorin, ou les comparses Jaws et May Day – jusque dans l’ultime scène du roman, tragique et goguenarde, où un sous-marin d’urgence ne déparerait sans doute pas, et jusque dans le maniement du comique souvent involontaire chez les cinéastes des couloirs interminables et des ascenseurs qui tardent.

Le 7 juillet à 4 h 57, heure locale, le train de marchandises Oust-Ilimsk – Saint-Pétersbourg – Helsinki traversa la frontière finlandaise et commença à freiner à l’approche de la gare de la douane. Un premier rayon de soleil oblique glissa sur les deux locomotives bleues attelées qui tractaient dix-huit wagons frigorifiques peints en un blanc grisâtre et portant, écrite en lettres bleues immenses, l’inscription GLACE. Dès que le convoi s’immobilisa, un sous-lieutenant de la police des frontières s’avança jusqu’aux motrices, escorté par deux policiers accompagnés aux-mêmes d’un berger allemand. La porte bleu ciel de la seconde locomotive s’ouvrit et un grand blond svelte, vêtu d’un costume bleu d’été clair et d’une cravate bleu pâle sur laquelle était épinglé l’insigne argenté de l’entreprise GLACE, descendit l’échelle. Il avait à la main un attaché-case bleu.
Hyvää huomenta ! fit-il d’une voix pleine d’entrain en arborant un large sourire.
– Bonjour, lui répondit en russe d’une voix pas très alerte et au fort accent finnois un policier tout petit au nez pointu et à la moustache clairsemée.
Le grand blond lui présenta son passeport ; le sous-lieutenant trouva rapidement le cachet d’autorisation de franchissement de la frontière, il rendit sa pièce d’identité à l’agent du train, puis il se retourna et trottina vers le bâtiment blanc de la douane. L’agent le suivit à grandes enjambées ; les deux policiers restèrent de faction près du convoi.

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On a pu croire parfois que la trilogie de la Glace de Vladimir Sorokine tournait autour de la question du totalitarisme. Il me semble que le projet ici mené à bien est en réalité encore plus effrayant – et glaçant, si l’on me permet ce terme qui n’est pas du tout, ici, un jeu de mots.  S’il excelle à mettre en scène l’appareil totalitaire (on l’avait vu dans « La glace » ou « Le lard bleu » pour le nazisme, dans  « La voie de Bro » ou « Journée d’un opritchnik » pour le stalinisme), il est à mon sens trop subtil politiquement et trop au fait des réalités économiques contemporaines pour faire du fascisme, sous ses différents oripeaux, la menace en soi de nos horizons bouchés. La secte de la Lumière, qui constitue bien entendu le cœur de la trilogie, vise beaucoup plus loin et plus juste, infusant dans Hannah Arendt de fortes et judicieuses doses de Günther Anders, pour rendre compte de l’inhumanité fondamentale de ses élus, de la manière naturelle dont ils peuvent parasiter et utiliser les appareils totalitaires lorsque nécessaire ou utile, mais peut-être surtout – rejoignant par un chemin fort inattendu les analyses aussi bien d’un Fredric Jameson que d’un Ken McLeod – leur aisance à construire leur chemin post-humain élitiste par le pouvoir libéré de l’argent-roi mondialisé qui caractérise désormais nos sociétés, quels que soient les pauvres leurres disséminés ça et là pour éviter aux citoyennes et citoyens des démocraties de réaliser dans leur chair (et tout dans la trilogie est une question de réaliser dans sa chair) à quel point leur liberté est réduite et factice. Les machines de chair (la parenté lexicale entre le Shōzō Numa de « Yapou, bétail humain » et le Vladimir Sorokine de la trilogie est également spectaculaire) ne sont bien que des coquilles vides à utiliser et jeter le moment venu, sur le chemin de l’ascension des élus. La nature exacte de cette ascension (que l’on laissera le soin à la lectrice ou au lecteur de découvrir in fine) est au fond secondaire, une fois qu’elle a produit son effet au long cours, celui d’un retranchement par rapport à l’espèce humaine « de base », inférieure et inutile. Et c’est ainsi que, maniant en permanence la farce bakhtino-rabelaisienne au plus profond et usant de la mécanique science-fictive en joueur expert (profitant de cette perméabilité entre genres qui caractérise, peut-être plus que d’autres, la littérature russe contemporaine), Sorokine est grand, et effrayant.

– La chair est seulement avide et en effervescence, ajouta Tryv qui s’essuya les mains avec une serviette humide.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Telluria  (Vladimir Sorokine) | «Charybde 27 : le Blog - 25 mars 2017

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