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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Du cap aux grèves » (Barbara Stiegler)

Comprendre au quotidien ce qui peut aujourd’hui, face à l’impavidité socio-économique de gouvernants se prétendant toujours sûrs de leur unique chemin néo-libéral, pousser à descendre dans la rue – quel que soit notre rôle social par ailleurs.

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Stiegler

Écrire les livres que j’ai écrits ne me prédisposait nullement à me mobiliser. Pour parvenir à les écrire, j’ai passé au contraire beaucoup de mon temps à m’immobiliser. J’ai maté en moi bien des élans qui, tous les jours, me poussaient à aller au-dehors. J’ai cherché sans relâche à me séparer physiquement du reste du monde et de l’accélération de ses flux, pour m’isoler des autres dans le calme statique et clos de mon bureau. Dans cette bataille contre moi-même, seuls mes cours et mes séminaires faisaient véritablement exception. Parce que je savais qu’ils nourrissaient mes livres, je n’ai jamais craint qu’ils me fassent perdre mon temps. J’y ai vu au contraire la mise à l’épreuve réelle de mes hypothèses et une source inépuisable de circulations affectives qui, à chaque fois, avait la vertu de me remettre au travail. Tout le reste en revanche, dont j’ai évidemment essayé de faire quelque chose pour moi-même, était toujours perçu aussi comme menace : celle de me de déconcentrer et de me faire dévier de ma route. Étant alertée des dégâts physiques, affectifs et intellectuels de l’idéal ascétique, étant aussi convaincue que la meilleure des agricultures était celle qui laissait reposer la terre et qui multipliait les friches, je m’autorisais bien évidemment toutes sortes de sorties et, avec elles, une multiplicité d’expériences vitales. Mais dès que j’étais dehors et avec les autres, je craignais toujours en même temps de dévier de ma tâche et je devais à chaque fois recommencer l’effort d’une séparation.
Rien d’étonnant dès lors à ce que j’aie toujours eu autant de mal à m’inscrire, sans prendre aussitôt d’infinies distances, dans les logiques collectives du monde du travail. Rien d’étonnant non plus à ce que je n’aie, à ce jour, presque jamais connu de lutte sociale, et que je ne sache pas grand-chose de l’organisation d’une assemblée générale, d’un piquet de grève ou d’une manifestation. Pendant les années qui précédèrent ce récit, les rares fois où me prit l’envie de défiler dans la rue, j’avais toujours éprouvé une drôle d’impression. Celle de mimer l’ouvrier, l’acteur des vraies luttes sociales, et d’être venue là en fait un peu en dilettante, peut-être juste pour voir, avant de vite retourner me réfugier dans le calme tiède de mon bureau. Mais durant toutes ces années, je n’ai pas cessé de me dire que cette séparation, celle que j’avais moi-même choisie, conduisait pourtant à une division du travail hautement problématique. Car pendant tout ce temps, je me disais que celui qui écrit des livres ne s’occupe pas de faire tourner les machines et d’organiser la matière du monde. Pas plus qu’il ne s’implique dans la mobilisation sociale. (…) Pendant toutes ces années, j’étais en réalité sans cesse reconduite à la même question. Le simple fait de devoir mener à bien mes livres tout en m’acquittant des tâches quotidiennes de mon propre foyer était déjà si épuisant. Comment aurais-je pu assumer, en plus de tout le reste, une place active dans l’organisation matérielle du monde et dans la lutte si nécessaire des collectifs de  travail, que je voyais refleurir un peu partout ? Je me sentais appelée à les rejoindre, et je m’en sentais en même temps incapable.

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Sous-titré « Récit d’une mobilisation », le temps du récit curieux et intense de « Du cap aux grèves », publié chez Verdier en août 2020, s’étend du 17 novembre 2018 au 17 mars 2020. Le 17 novembre 2018, c’était l’acte 1 des Gilets Jaunes. Le 17 mars 2020, c’était le début du premier confinement décidé par le gouvernement à l’arrache (un terme qui, on le sait hélas, caractérise un peu trop souvent ce gouvernement-là, dans beaucoup trop d’acceptions), pour faire face à la pandémie de Covid-19. Entre les deux, il n’y a pas rien (ce clin d’œil à Mathieu Riboulet s’imposait à plus d’un titre), tout au contraire. Il y a toute la réflexion officieuse, en regard de l’officialité de la publication de « Il faut s’adapter » en janvier 2019, œuvre majeure de la jeune philosophe initialement spécialiste de Nietzsche avant de devenir, dans la lignée de Michel Foucault, une exploratrice déterminée de ce qui, en philosophie, relie le néo-libéralisme collectivement à une mortifère logique ultra-évolutionniste applicable aux individus, à leurs corps et à leurs esprits. Il y a aussi, et c’est ce qui signe la spécificité et la pertinence de ces 130 pages de la Petite Collection de Verdier, toute l’action discrète, tenue d’abord soigneusement secrète vis-à-vis d’une présence publique importante (ou d’un sentiment complexe d’illégitimité voire d’imposture), du fait de la promotion en cours de « Il faut s’adapter », aux côtés des si nombreux manifestants regroupés faute de slogan clair et univoque sous l’appellation de « Gilets Jaunes ». Entrant en apparence sur le terrain de la lutte au quotidien par un angle opposé à celui travaillé par Nathalie Quintane avec son vital « Un œil en moins » de 2018, qui se demandait, a contrario, comment trouver au quotidien la force de continuer à lutter dans la rue après les divers constats d’inefficacité apparente produits entre 2012 et 2017, Barbara Stiegler nous offre un témoignage bien différent, mais également stimulant et bouleversant, d’une logique toujours renouvelée de l’engagement militant de terrain, ou même d’une refondation intime de la nécessité des grèves, réelles et métaphoriques, face à la violence de ce cap, absolu et jamais contournable, plus que jamais sans alternative, quarante années après la brutalité thatchérienne, que prétendent discerner dans n’importe quel brouillard de guerre sociale les dirigeants démocratiques, illuminés de leur aura indistincte.

Au milieu de cette crise, dont la rapidité va dépasser tout ce que j’avais imaginé, mon livre essaiera de soutenir tous ceux qui assistent à l’effondrement de ce que, depuis un demi-siècle, une série de capitaines de plus en plus inquiétants nous ont présenté comme le « cap » qu’il nous fallait suivre sans discuter : celui d’une adaptation de toutes nos sociétés au grand jeu de la compétition mondiale. Pendant des décennies, l’idée dominante fut en effet de tenir le cap, en dépit de la multiplication des alertes, et l’impression fut qu’il nous serait peut-être imposé jusqu’à la fin des temps. Impression interminable et qui nous a longtemps enferrés à fond de cale, jusqu’à ce qu’une marée innombrable de gilets jaunes surgisse le 17 novembre 2018 sur le pont, inaugurant une insurrection que personne n’attendait, et dont personne ne peut alors prédire ni le sens ni la fin. Commencent alors un immense mouvement de dégel, puis une mobilisation générale de la société contre la mondialisation et ses impératifs d’adaptation que le virus viendra en quelque sorte couronner, tout en condamnant chacun au confinement et à l’immobilité.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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